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Le chant de l'ardent désir : des femmes du Caire à Ibn Arabi

Publié le par MiJak

Par les temps qui courent, il est difficile d’échapper aux conversations et aux  débats télévisuels autour de la burqa ou du niqab. Des débats vigoureux ont été suscités  par le rapport de la commission parlementaire et le projet de loi visant à interdire le port du voile intégral dans l’espace public. Le ton est devenu encore plus polémique après les  récents évènements de Nantes et les déclarations du ministre de l’intérieur.
 Avouons-le : ces débats sont de plus en plus lassants, tant les propos qu’on y entend  sont affligeants;   les arguments que se renvoient les uns et les autres ne font la plupart du temps que tourner en rond. Comme si l’imbécile maladresse du ministre de l’intérieur pouvait  excuser l’imbécilité de ceux qui prônent au nom de l’islam le port d’un masque annulant le visage humain. niqab-2.jpg

Disons-le tout net :  ce voilement du visage, cet effacement de la face féminine de l’humanité, lorsqu’il revendique une prétendue caution divine, est une totale aberration, une véritable perversion de la religion. Pour ma part, j’y vois surtout  le symptôme d’ une peur panique de l’altérité.  Au point, me semble-t-il,  que le cœur du problème n’est pas tant celles qui portent le niqab –et sur lesquelles on se focalise – que ceux qui le prônent et le défendent . Levinas en son temps parlait du visage comme le lieu de l’ouverture à l’autre, ouverture sans laquelle il n’y a pas de vivre en société, pas non plus de devenir humain digne de ce nom… Sur ce sujet, je trouve éclairantes les réflexions d’Abdelwahab Meddeb.

 

photo-Femmes-du-Caire-Ehky-ya-Scheherazade-2009-4.jpgCoïncidence, ce dimanche, nous sommes allés voir le beau  film de Yousry  Nasrallah « Femmes du Caire ». Le scénariste est le même qui avait adapté en 2006 " L'immeuble Yacoubian", le roman d'Alaa El-Aswany. On y retrouve la même volonté de faire le portrait d’une société au travers de quelques visages emblématiques. Ici, bien sûr, comme l’indique le titre , ce sont des visages de femmes.  L’héroïne du film, Hebba (incarnée par Mona Zaki), est l’animatrice d’un talk-show sur une chaine de télévision. Véritable Shéhérazade cathodique, son émission est une version moderne des contes des Mille et Une Nuits.  Elle recueille les témoignages des femmes victimes de la ­misogynie et de la violence conjugale :  une femme internée dans une clinique psychiatrique raconte le mariage raté qui l'a menée jusque-là ; une ancienne détenue qui vit avec celle qui fut sa gardienne et raconte la genèse de son crime ; une manifestante solitaire qui dit l'injustice monstrueuse que lui fit un homme.
Malgré des maladresses, ce film est émouvant par sa sincérité. On y découvre combien il est difficile à une femme d’assumer ses choix et ses désirs au sein d’une société égyptienne empêtrée dans ses contradictions, prise en otage entre un pouvoir politique corrompu et la mainmise grandissante des intégristes religieux, sans oublier un machisme omniprésent et qui est dénoncé sans ménagement.

 Précisément, à propos du niqab, une des protagonistes du film rappelle,  à partir de son expérience, que le voile du visage est un symptôme d’un voilement  bien plus profond,  celui de l’esprit : « Si le voile du visage est fait de tissu, celui de l’esprit est de fer ! » dit-elle… Belle réplique. Comme quoi en peu de mots, l’essentiel peut être dit !

Au fait, au soir de ce dimanche, qu’est-ce qui a bien pu me pousser à feuilleter quelques pages de « L’interprète des désirs » ? Peut-être le besoin de prendre un peu de hauteur en me laissant porter par le souffle poétique de ce pèlerin de l’amour que fut Ibn ‘Arabi.


Telle une lettre dédoublée:

Nous-mêmes lors des adieux, à force d'étreinte et d'enlacement.

Deux personnes nous sommes:

Les regards n'en voient qu'une.

Corps fondu et lumière:

N'était mon gémissement, elle ne m'aurait pas vu !

 

 

Poète mystique et philosophe andalou né à Murcia en 1165 et mort à Damas en 1250, Ibn Arabi est considéré comme l'une des grandes figures du soufisme de son temps. Dans chacun de ses poèmes, extraits de l'Interprète des desirs, il évoque l'expérience fulgurante d'un amour spirituel, suscitée par sa rencontre avec une jeune Iranienne prénommée Nizhâm, Harmonie.

 

« Nous nous révèlerons la passion

Que l’un pour l’autre nous éprouvons

Nous nous dirons l’âpreté de l’épreuve

Les douleurs de l’extase. »

 


Pour Ibn Arabi, cette femme emblématique est l’expression parfaite de l'Amour, de la Beauté, de la Divinité. Il la reconnaît et l'aime dans le creux des dunes, dans l'ombre bienfaisante des rares bosquets, dans le vent frais, dans le soleil scintillant, bref dans tous les mouvements de la nature.

 

 

Je sacrifie mon âme aux belles arabes distantes !

Comme elles se jouent de moi qui embrasse leurs demeures !

Si tu t'égares derrière elles,

L'effluve qu'elles exhalent t'indique le chemin.

Et si la nuit sans lune descend sur moi,

En évoquant leur souvenir, je chemine dans l'éclat de la lune.

Et si nuitamment je poursuis leurs montures,

La nuit devient pareille au soleil du matin.

J'en courtisai une

A la beauté suprême.

Se dévoile-t-elle, ce qu'elle montre est lumière

Comme un soleil sans mélange.

Soleil son visage, nuit sa chevelure,

Merveille d'image du soleil et de la nuit réunis !

Nous sommes dans la nuit en pleine lumière du jour,

Et nous sommes à midi dans une nuit de cheveux !

 

 

L’extase amoureuse comme chemin de l’union avec Dieu, telle est pour l’essentiel la démarche soufie. L’amour est un concept récurrent dans l’œuvre d’Ibn Arabi. Ce qui lui vaudra d’être désigné comme le « maître d’amour ». En témoigne cette ode magnifique qu’il a laissée et chantée ci-dessus par Amina Alaouni... Garder le coeur ouvert à tous les possibles, refuser de s'approprier la vérité, demeurer un chercheur et un infatigable pèlerin de l'amour, tel est le message d'Ibn Arabi.

 

... Prodige ! Une jeune gazelle voilée

Montrant de son doigt pourpré et faisant signe de ses paupières!

Son champ est entre côtes et entrailles,

O merveille, un jardin parmi les flammes !

Mon coeur devient capable de toute image:

Il est prairie pour les gazelles, couvent pour les moines,

Temple pour les idoles, Mecque pour les pèlerins,

Tablettes de la Torah et livre du Coran.

Je suis la religion de l'amour, partout où se dirigent ses montures,

L'amour est ma religion et ma foi.

Extraits de Le chant de l'ardent désir, choix de poèmes traduits de l'arabe et présentés par Sami-Ali (Paris Sindbad, 1989).

 

 

 

 

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Fernando Pessoa : le voyageur immobile

Publié le par MiJak

pessoa.jpgAu soir de ce premier Mai, je voyage en compagnie de Fernando Pessoa , cet "inconnu de lui-même", comme l'appelait Octavio Paz...


"Je est un autre" disait Rimbaud.


"Vivre c'est être autre" écrit Pessoa,

lui qui s'est inventé  quantité d'hétéronymes. Nul mieux que lui  n'a éprouvé avec autant de force et de douleur que le divers nous traverse de l'intérieur, au point davoir "mal à la tête et à l'univers"...

 

 

 

 

 

Voici quelques-uns de ses "Fragments d'un voyage immobile" :

 

 

Un homme peut, s'il est vraiment sage, jouir, sur une chaise de tout le spectacle du monde, sans savoir lire, sans parler à personne, en n'utilisant que ses sens, à la condition que son âme ne soit jamais triste.(Fragments d'un voyage immobile, 51)


Il m'arrive de soutenir qu'un poème est une personne, un être vivant, qu'il appartient, avec une présence corporelle et une existence charnelle, à un autre monde où notre imagination le projette. (id.13)


Mon âme est un orchestre secret; j'ignore quels instruments je pince et lesquels grincent à l'intérieur de moi. Je ne me connais que comme une symphonie. (22)


Sois pluriel, comme l'univers. (23)


Enrouler le monde autour de nos doigts comme un fil ou un ruban dont joue une femme qui rêve à sa fenêtre. (30)


Sentir tout, de toutes les façons. (52)


Tout sentir de toutes les manières,

Tout vivre de tous les côtés

Etre la même chose, en même temps, de toutes

        les façons possibles...  (65)


Je ne dors pas. J'entresuis. (90)


Vivre, c'est être autre. Et sentir n'est pas possible si l'on sent aujourd'hui comme l'on a senti hier. (70)


Je suis la scène vivante où passent plusieurs acteurs qui jouent plusieurs pièces.  (178)


Le poète est un simulateur.

Il feint si parfaitement

Qu'il finit par feindre qu'est douleur

La douleur qu'il ressent vraiment. (221)


Je n'évolue pas : JE VOYAGE. (227)


La terre est faite de ciel.

Le mensonge n'a pas de nid.

Jamais personne ne s'est perdu.

Tout est vérité, et chemin. (223)


Je me sens né à tout instant
A l'éternelle nouveauté du Monde... (226)


Il est nécessaire de naviguer, vivre n'est pas

nécessaire...

Vivre n'est pas nécessaire : ce qui est

nécessaire, c'est créer. (241)

 

 

Un poème de Pessoa lu par la chanteuse brésilienne Maria Bethania :

 

 


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