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L' intensité goûtée du divers : de Victor Segalen à Angèle Paoli

Publié le par MiJak

Segalen, encore lui ! Ce diable de Victor n'a pas fini de surprendre et dérouter nos rêves d'ailleurs ! Loin du cabotage entre les îles polynésiennes, loin des périls d'une expédition en bateau sur le fleuve Jaune, la navigation sur la toile réserve parfois d'heureuses surprises et nous donne de vivre de savoureuses rencontres.

 

victor-segalen-jpgJe venais de découvrir sur le site des éditions Dialogues la parution toute récente du livre de Daniel Kehr, Victor Segalen et le roi Dagobert.

 

Poussé par la curiosité et désireux d'en savoir plus sur cet ouvrage, je continuais mes investigations sur le net.

 

Et c'est ainsi que je débarquai sur une page contenant un article intitulé :

3 octobre 1911/ Victor Segalen, René Leys

et offrant un extrait du roman.


Sur la même page figurent des renvois à trois autres articles du même site sur le poète , ainsi qu'un lien à une intéressante note de lecture (publiée sur le site du CNL) rédigée par Simon Leys sur le roman de Segalen : René Leys. Etrange homonymie entre le critique littéraire et le héros du roman ! En réalité, Simon Leys est un pseudonyme adopté par un certain Pierre Ryckmans, écrivain, essayiste, critique littéraire, et sinologue belge. En 1971,  alors qu'il était sur le point de publier le livre Les habits neufs du président Mao, il avait été contraint de se trouver un pseudonyme afin de ne pas risquer d'être expulsé de la république populaire de Chine. Il choisit le nom de « Leys », en référence au personnage du roman de Segalen.

Or, il parait que lors de son séjour en Chine, en 1914, Segalen avait rencontré un des rares Européens qui s'y trouvaient alors, le sinologue belge Charles Michel; c'est ce dernier qui lui aurait inspiré le personnage de René Leys !

Je n'en revenais pas de me retrouver ainsi au coeur d'une étonnante mise en abyme !

 

 

Terre-de-femmes.jpgJe pris alors le temps de m'intéresser au site sur lequel j'avais atterri. Un site au nom évocateur : "Terres de femmes", qui est aussi le titre d'une revue poétique en ligne, fondée et animée par Angèle Paoli, écrivain et poète née à Bastia et résidant à Canari, dans le Cap Corse. Son site est une mine fabuleuse, une véritable île aux trésors pour les amoureux de la poésie et les amateurs de littérature et d'écriture.

"Terres de femmes" : une île de Beauté à visiter absolument !!!

 


Anthologie-poetique.jpgBien sûr, les femmes y sont à l'honneur, et c'est bien normal. En feuilletant l'anthologie poétique dans laquelle Angèle Paoli propose de découvrir 85 femmes poètes contemporaines, j'ai été heureux de retrouver, entre autres, Valérie Rouzeau que nous avions eu le plaisir d'accueillir il y a quelques années à Vaulx-en-Velin; et aussi Samira Negrouche, découverte à Grigny, lors d'une édition du festival "PArole ambulante"....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En épluchant l'index alphabétique des auteurs de la revue "Terre de Femmes", j'ai eu la joie de croiser tant de noms et de visages de la poésie et de la littérature. Entre autres, Giuseppe Ungaretti dont j'ai lu des poèmes lors du festival "Ecriture hors les murs" de cette année.

A chaque fois, Angèle Paoli propose des textes choisis avec beaucoup de pertinence, et souvent des liens qui dirigent le visiteur vers des petits trésors, comme par exemple cette video de la RAI où l'on voit et entend Ungaretti disant à voix haute "Sono una creatura"...et parlant de Mallarmé !  Un bijou !

                               

 

 

Et puisque c'est Segalen qui m'a conduit vers l'île au trésor d'Angèle Paoli, il était inévitable que mon regard soit attiré par l'album "Rouges de Chine" et que je me mette à le feuilleter... Un délice dans lequel les mots d'Angèle Paoli résonnent en écho (intime) aux photos de Guidu Antonietti di Cinarca.

 

copertina_pour_rouges_de_chine.jpgFeuilleter "Rouges de Chine" c'est pénétrer dans une Chine vécue de l'intérieur, à la manière de Segalen. C'est refaire l'expérience qui fut la sienne. Car, loin de s'être bâti une Chine mythique, Segalen a au contraire habité de l'intérieur la géographie mythologique de ce pays.  En véritable "exote", il est allé voir ailleurs pour mieux voir au-dedans. Voir mon article sur "L'un vers l'autre", le livre écrit par François Cheng sur Segalen. A n'en pas douter, "Rouges de Chine" est un voyage intérieur, une approche du mystère du Monde...

 

Terminons en invitant tous ceux qui le peuvent à visiter le site d'Angèle Paoli, et aussi le blog qui lui est lié. Car ce dernier recèle dans ses "liens" une foule de trésors : des blogs poétiques et littéraires de grande qualité, et aussi ces inclassables qui méritent le détour et qu'Angèle Paoli a baptisés :"Jalousies entrouvertes" ! A déguster sans modération !

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Harlem, peuple sans peau

Publié le par MiJak


DUKE ! Au secours !
Les guitares de Harlem
Hérissent mon corps de lourds soubresauts
Les ghettos de Harlem
Emplissent mon cœur d’une sourde rancœur
La misère de Harlem
Déchire mon âme en fibres expiatoires
Les femmes de Harlem
Peuplent mes nuits de rêves licencieux
La foi de Harlem
La nuit tout entière me tient éveillé
Foisonnement de guitares athées
Salves des batteries en fusion
Râles des saxophones en délire
Exubérance atavique des spirituals


ARMSTRONG
Crève donc depuis la tombe
Des bulles stériles qui encensent ma solitude
S’il est à jamais écrit dans le livre des destinées
Qu’on chante à Harlem
Qu’on danse à Harlem
Qu’on rit à Harlem
Qu’on pleure à Harlem
Qu’on chante à Harlem
Qu’on souffre
Et qu’on meurt
A Harlem

 


Ibrahima SALL

extrait de "La génération spontanée", N.E.A., 1975, paru dans l'anthologie "Poètes d'Afrique et des Antilles" / Hamidou Dia, La Table Ronde, 2002, pp. 495-496

 

harlem.jpg

 

Ibrahima SALL est né le 18 février 1949 à Louga au Sénégal. Nouvelliste, romancier, dramaturge, Ibrahima SALL est aussi un poète. Sa poésie est aussi militante que celle de son aîné David Diop pour qui il a une grande admiration. L’énergie musclée des vers, la musicalité rythmique de la phrase, rappellent en effet David Diop dont Ibrahima Sall est l’héritier incandescent et original, car l’héritier est aussi un inventeur.

 


Il y a quelques semaines, j'ai lu ce poème dans le cadre du festival  « Ecriture hors les murs » dédié à l’écriture dans la ville de Vaulx-en-Velin. Je m’étais inscrit pour participer à la « bande des mots », sorte de brigade poétique qui a déambulait en plusieurs lieux publics pour faire entendre la poésie dans la rue. Le vendredi 20 mai, sur le marché bio qui se tient au centre ville, avec Frédéric et Jean-Jacques, nous étions en compagnie de Bob Bovano, un artiste pluridisciplinaire haïtien, représentant de la musique Racine. Parmi les poèmes que j’avais choisi de lire ce jour-là, il y avait celui-ci : « Harlem, peuple sans peau » du poète sénégalais Ibrahima Sall.

 

Harlem-New-York-Graffiti-420x0.jpgPour moi, ce poème résonnait étrangement avec l’actualité du moment. Sur un blog d'information, je venais en effet de lire les lignes suivantes autour de l'affaire DSK :
« Nafissatou Diallo, 32 ans, vit depuis treize ans aux États-Unis, où elle menait jusqu’à ce samedi 14 mai 2011 une vie sans histoire. Originaire de Guinée, elle a suivi son mari, aux États-Unis en 1998. Elle a ensuite divorcé et élève seule sa fille de 15 ans dans le Bronx. Elle a par ailleurs de la famille à Harlem, notamment sa sœur. Détentrice d’une carte verte, elle est depuis trois ans employée comme femme de chambre par la chaîne hôtelière Sofitel. »

 

 Harlem connait, parait-il, un phénomène de renaissance, voire même de gentryfication depuis le milieu des années 90. On dit que le quartier se colore en noir et blanc. Il n'en reste pas moins vrai que lorsqu'on est un immigré d'Afrique de l'Ouest à New-York aujourd'hui, le choix des quartiers où habiter reste limité : c'est Harlem ou le Bronx ! Bien loin en tout cas des appartements huppés de Broadway ou de Tribeca !

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Victor Segalen en Polynésie

Publié le par MiJak

 
 

En visitant le blog "Détours des mondes", je découvre qu'une expo se tient en ce moment à l'abbaye de Daoulas en Bretagne :


Affiche.jpg

 

RENCONTRES EN POLYNESIE : Victor Segalen et l'exotisme


La Bretagne, terre natale de Segalen, "seuil de la découverte de lointains mystérieux, comme une première étape vers un retour aux origines", fut le socle à partir duquel se forgèrent ses rêves d'ailleurs et son désir d'explorer le "divers".

 

L’exposition met l'accent sur la période polynésienne de la vie de Segalen, avant ses grands voyages en Chine. Elle présente des œuvres et des objets européens, en dialogue avec des pièces venues de Polynésie, jouant la carte du « mélange d’exotismes ».

Victor-Segalen.jpgLorsque Segalen débarque aux îles Marquises en 1903, il a vingt-cinq ans, et y découvre une culture pour laquelle il se passionne.

Au contact de ses habitants, il élabore peu à peu une nouvelle conception de l’exotisme, qui trouve parallèlement sa source dans l’art de Paul Gauguin, profondément admiré par Segalen. Revêtant le costume de l’ethnologue, il écrit un roman publié en 1907,

Les Immémoriaux,

par lequel il tente de raviver les anciennes traditions polynésiennes qui sont, selon lui, sur le point de disparaître. À travers ce texte, Segalen donne la parole aux « naturels » eux-mêmes, qui témoignent dans le passé comme dans le présent des échanges et des relations qui se sont noués entre les indigènes et les « hommes à la peau blême ».

                                                           Portrait de Victor Segalen - George-Daniel de Monfreid (1856-1929) 1909, Huile sur toile. © Collection particulière

 

 

Souhaitons que les visiteurs soient nombreux à découvrir cette expo et se nourrir de la pensée de Victor Segalen. Celle-ci, en effet constitue un outil étonnamment actuel d'exploration pour la rencontre avec l'Autre.

 

A propos de Segalen, Gauguin et la Bretagne, rappelons cette anecdote racontée par Segalen dans son "Hommage à Gauguin".

 

Gauguin---Fatata-Te-Miti-copie-1.jpg

                Fatata te miti (près de la mer), 1892, Washington, National Gallery of Art


 

Gauguin meurt aux Marquises le 8 mai 1903. En septembre de la même année, Victor Segalen est présent à Papeete lors d’une vente judiciaire des biens de Gauguin. Il est à cette époque affecté sur le navire « la Durance » comme officier médecin. A l’occasion de cette vente, il se rendra acquéreur de 24 lots pour un montant de 188,95 francs : sept toiles, quatre planches de bois sculptées venant de la "Maison du jouir", la palette de Gauguin, plusieurs albums et carnets et de nombreux dessins. Segalen raconte :

 

« Puis s’accomplit la vente judiciaire, sous les formes les plus légales, les plus sordides. On liquida sur place les objets « utiles », vêtements, batterie de cuisine, conserves et vins. Une autre adjudication eut lieu à Papeete, et comprenant quelques toiles, deux albums, l’image de Satan et de la concubine Thérèse, le fronton et les panneaux de la Maison du Jouir, la canne du Peintre, sa palette.

Pour acquéreurs : des marchands et des fonctionnaires ; quelques officiers de marine ; le Gouverneur régnant à cette époque ; des badauds, et un professeur de peinture sans élèves devenu écrivain public. Le Gouverneur fit acheter discrètement, puis racheta au même prix, un album. Un marchand se rendit possesseur de la canne (la poignée enchâssait une grosse perle baroque) et des deux bols « Thérèse » et « Père Paillard ». Un enseigne de vaisseau ne se départit point d’une fort belle toile : trois femmes, l’une allaitant, assise aux pieds des autres posées dans un ciel jaune. Le professeur de peinture essaya, d’un air entendu, la souplesse des poils des brosses, sur l’ongle de son pouce gauche, et en acquit tout un lot pour trois francs. La palette m’échut pour quarante sous. J’acquis au hasard de la criée tout ce que je pus saisir au vol. Une toile, présentée à l’envers par le commissaire priseur qui l’appelait « chutes du Niagara » obtint un succès de grand rire. Elle devint ma propriété pour la somme de sept francs. Quant aux bois, fronton et métopes de la Maison du Jouir, personne ne surmonta ma mise de…cent sous ! Et ils restèrent à moi.

Gauguin-Chutes-du-Niagara.jpg

Revenu seul, avec une grande tristesse, étonnée dans mon faré tahitien, dont les parois étaient vides, j’étendis ces trophées sacrilègement conquis au hasard de mots jetés et d’un marteau de justice que plus rien ne pouvait relever. Les bois de la Maison du Jouir, je les destinai dès lors, à l’autre extrémité du monde, à ce manoir breton que Saint-Pol-Roux se bâtissait, lui aussi, comme demeure irrévocable, dominant la baie du Toulinguet, sur la presqu’île atlantique. La palette, je ne pus décemment en faire mieux hommage qu’au seul digne de la tenir, non pas entre ses doigts, comme une relique dont on expertise avec la foi l’origine, mais passant dans l’ovale au double biseau le pouce qui porte et présente le champ des couleurs…à Georges Daniel de Monfreid.

A la bien regarder, cette palette, avec ses roses bleu nacré, ses blancs de dix mille nuances, ses montagnes de vert émeraude ou véronèse encore mou, et d’autres tons pétris par le pinceau dont les poils avaient marqué, cette palette était le miroir en relief de la toile qui dans ma case, pendait au mur, le « numéro » crié sous l’étiquette « Chutes du Niagara ».

 

Retournée, mise en place et contemplée enfin sans blasphèmes ni marchandage, cette toile devenait un paysage breton, village d’hiver sous la neige : quelques maisons de chaume épaulent la ligne d’horizon et se pressent autour du clocher juste central. (Le haut du cadre coupe la pointe trop aiguë  de la flèche.) A gauche, une falaise violette tombe vers un crépuscule. A droite filent des arbres maigres. Tout le sol est fait de neige, ruisselant de lumières fondues, magnifique pelage bleu et rose, fourrure sur le sol froid. C’est donc cela que le peintre, en mourant, recréait avec nostalgie ? Sous les soleils de tous les jours, le suscitateur des dieux chauds voyait un village breton sous la neige !

village-breton-sous-la-neige-1894-95.jpg

Cette toile, je l’ai gardée. Le don même en serait injurieux, Gauguin mourut en la peignant, c’est un legs. Seule de tant d’autres, elle se signe de l’absence du nom. »

tiré de "Hommage à Gauguin"  paru dans : Victor Segalen, Essai sur l'exotisme, Livre de Poche (Biblio essais), 2007, p. 150-152

 

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"Shame on you!" : un cri pour rompre le silence

Publié le par MiJak

Shame on youLundi dernier 6 juin, la comparution de DSK devant le tribunal de Manatthan aura été marquée surtout par la manifestation de plusieurs dizaines de femmes de chambre employées par les plus grands hôtels de la ville. Rassemblées à l’appel de leur syndicat, elles s’étaient donné rendez-vous pour lui réserver un accueil tonitruant. Des huées d’abord, et puis ce refrain poussé à gorges déployées : « Shame on you! » (« Honte à vous! »). Le spectacle de ces femmes, la plupart noires, en tenue de travail revêtues de leur blouse réglementaire, revendiquant leur droit au respect et à la dignité, ce spectacle, je dois l’avouer, m’a ému. Il m’est apparu dans la droite ligne de toutes les actions collectives - petites ou grandes – qui ont marqué le combat pour les droits civiques aux Etats-Unis.

 


couleur-des-sentimentsEtrange coïncidence, l’affaire DSK a démarré peu de jours après que j’ai terminé la lecture du livre de Kathryn Stockett : « La couleur des sentiments » (éd. Jacqueline Chambond, 2010). Sur la couverture de la version française, on y voit deux « bonnes » noires en tenue  de travail, blouse bleue ou verte et tablier blanc, entourant la poussette où se tient un bébé blanc. Le roman dans sa version américaine s’intitule « Les bonnes » (The Help). Apparemment ce livre a eu un succès inattendu aux Etats-Unis où il s’est vendu à près de 2 millions d’exemplaires.

Certes ce roman n’a pas la prétention de rivaliser avec Faulkner, ni avec Toni Morisson, mais c’est un livre touchant, bien écrit, à la fois drôle et grave, contant les aventures mêlées de deux bonnes noires et d’une jeune bourgeoise blanche, en 1962, dans une petite ville du Mississipi
aux couleurs de l’apartheid et des lois raciales.Ces trois femmes vont oser se lier d'amitié et essayer de changer les choses en écrivant leur histoire.


The-Help.jpegLa première des bonnes noires, Aibileen, 53 ans, s’occupe du bébé d’une jeune femme de 23 ans. La deuxième, Minny, pour avoir eu la langue trop bien pendue, se fait renvoyer et cherche désespérément à retrouver un emploi. Quant à la jeune femme blanche, Miss Skeeter , elle aimerait devenir écrivain et s’efforce d’apprivoiser les deux premières dans le but d’ écrire un récit inédit et explosif : le témoignage de plusieurs bonnes.  Et c’est ainsi que ces trois femmes, unies de manière improbable vont, ensemble, faire vaciller leur entourage et la petite ville, en écrivant un livre, celui de leurs histoires et de leur envie secrète de changer le monde…  L’intérêt du livre est d’avoir choisi la juxtaposition des trois récits, en faisant parler à tour de rôle les trois personnages à la première personne. Du coup le lecteur est invité à entrer dans l’intimité de chacune, de pénétrer la couleur de ses sentiments. Il en ressort un ton qui ne cède jamais à l’amertume. Bien au contraire, les situations sont souvent cocasses, les sentiments laissent place à l’humour et à la dérision.
L’auteur, d’ailleurs, avait mesuré la difficulté de la tâche , puisqu’à la fin de l’ouvrage elle a rajouté un chapitre où elle exprime ses propres réserves sur la possibilité d’une riche blanche de se mettre dans la peau de bonnes noires. Elle y révèle en particulier la relation de tendresse qu’elle a connue avec Demetrie, la domestique noire qui l’a élevée dans son enfance.  Une tendresse qui ne pouvait se dire à cause de la séparation imposée par le racisme ambiant et le système ségrégationniste ; cette séparation sera malheureusement scellée par la mort de Demetrie , alors que l’auteur était encore adolescente.

«  Ce dont je suis certaine, c’est cela : je n’irai pas jusqu’à penser que je sais ce qu’on ressent quand on est une Noire dans le Mississipi, surtout dans les années 1960. Je ne pense pas que n’importe quelle Blanche qui verse un salaire à une noire pourra jamais réellement y comprendre quoi que ce soit. Mais tenter de comprendre est vital pour l’humanité. Il y a une phrase dans La couleur des sentiments à laquelle je tiens particulièrement :

« N’était ce pas le sujet du livre ? Amener les femmes à comprendre. Nous sommes simplement deux personnes. Il n’y a pas tant de choses qui nous séparent. Pas autant que je l’aurais cru. »

Je suis à peu près certaine de pouvoir dire qu’aucun membre de notre famille n’a jamais demandé à Demetrie ce qu’on ressentait quand on était une Noire travaillant pour une famille de Blancs dans le Mississipi. Il n’est jamais venu à l’idée d’aucun d’entre nous de lui poser cette question. C’était la vie de tous les jours. Ce n’était pas une chose sur laquelle les gens se sentaient obligés de s’interroger.

J’ai regretté, pendant bien des années, de ne pas avoir été assez âgée et assez  attentionnée pour poser cette question à Demetrie. J’avais seize ans à sa mort. J’ai passé des années à imaginer ce qu’aurait été sa réponse. Et c’est pour cela que j’ai écrit ce livre. »

 


Au fond, je me dis que le propos de ce livre n’est peut-être pas si éloigné ce ce qui se joue derrière l’affaire DSK et de ce que demandaient les femmes de chambre des grands hôtels de New-York, en manifestant lundi  dernier. Car il est étonnant qu’il ait fallu attendre autant de temps pour qu’on se préoccupe enfin de ce que pouvait ressentir une femme de chambre, confrontée aux désirs parfois ambigüs des clients masculins (et puissants) qu’elle est censée servir. Autant de temps pour  que, chez nous en France, on commence enfin à rompre le silence et à s’interroger sur les rapports qu’entretiennent un certain nombre d’hommes de pouvoir avec les femmes ; rompre le silence sur des pratiques et des comportements sexistes considérés jusqu’ici comme « naturels » et couvert par  « l’omertà ». Le dépôt de plainte de Nafissatou Diallo n’a peut-être pas la dimension symbolique du geste de Rosa Parks refusant de céder sa place à un passager blanc dans un autobus de Montgomery, il n’empêche. Cette femme a dépassé sa peur,   et par ce geste elle aura eu le mérite d’ébranler le système, de faire vaciller une injustice trop longtemps tue…

 

 

              
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Jorge Semprun un cosmopolite aux identités multiples

Publié le par MiJak

jorge-semprun.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

La semaine dernière, s´est éteint à Paris, à l´âge de 87 ans, Jorge Semprún, écrivain espagnol dont la majeure partie de l´oeuvre a été écrite en français.
Déporté à Buchenwald, expulsé du Parti Communiste Espagnol en 1964, il a été ministre de la culture d´Espagne pendant trois ans(1988-1991) sous le gouvernement de Felipe González. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour saluer l’écrivain hispano-franco-allemand, je reprends quelques lignes glanées sur le blog littéraire de Pierre Assouline. Elles résument ce que fut la trajectoire intellectuelle de cet homme. Marqué par cette expérience originelle monstrueuse que fut la déportation à Buchenwald, expérience qu’il qualifie comme un « vivre sa mort », Jorge Semprun fut un homme traversé par le « divers ». Vécues parfois comme douloureuses, ses tensions intérieures furent aussi pour lui la source d’une inépuisable énergie. Comme un tremplin qui lui a permis de rebondir et trouver sa propre patrie dans le langage et la littérature.


Il était une « grande conscience » qui se distinguait aussi par sa manière d’incarner l’esprit de résistance. Non dans l’indignation sous le coup de l’émotion, mais dans la réflexion et l’analyse. Comme si le Français et l’Allemand en lui réfrénaient les ardeurs de l’Espagnol, la mémoire demeurant le fil de ses identités multiples (voir le passionnant entretien accordé à nonfiction.fr). La patrie de ce cosmopolite (beau mot dès lors qu’on n’en fait pas une insulte et que de tels hommes l’incarnent), ce n’était pas sa langue mais son langage, où il logeait toute communication quel qu'en soit le support. Le français était celle de l’écriture, l’allemand celle de la réflexion, l’espagnol celle de la sensibilité, et tout cela fait un excellent européen qui n’écrivait jamais sans interroger le langage à l’œuvre derrière la langue. Sans la littérature, Jorge/"Georges" Semprun n’eût été qu’un grand témoin de l’Histoire. Elle lui a permis de transcender les évènements pour les faire accéder à une toute autre dimension. Ainsi fut-il de la poignée d'hommes rares qui nous ont ouvert les yeux. Fervent défenseur des Bienveillantes de Jonathan Littell, le juré Goncourt appelait de ses vœux une appropriation de l’univers concentrationnaire par une jeune génération de romanciers qui oseraient enfin ce que leurs prédécesseurs s’étaient défendus : « Car seule la littérature peut dire la vérité de ce que nous y avons vécu ».

 


P. Assouline rappelle aussi les deux citations que Semprun avait mises en exergue de « L’écriture ou la vie » :


La première est de  Maurice Blanchot : « Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir ».


La seconde est d’André Malraux : « … je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité ».

 


Pour ma part, je retiens surtout cette phrase choisie et citée par Jorge Semprun lui-même comme résumant l’essentiel de ses choix et de sa trajectoire. Il l’emprunte au grand écrivain américain, Francis Scott Fitzgerald (1896-1940), dans une nouvelle intitulée « La fêlure » :

« Et maintenant, il faudrait savoir que les choses sont sans espoir et pourtant être décidé à les changer. » 

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