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Edmond Amran EL Maleh : la liberté de l'écriture

Publié le par MiJak

En ce moment, je déguste avec passion, mais à petites gorgées compte tenu de la densité du texte, le livre d'Edmond Amran El Maleh "Le Café bleu, Zrirek" (Ed. Le Fennec, 1998).

 

220px-Edmond_Amran_ElMaleh_by_Saad_Tazi.jpgHomme inclassable, au parcours hors du commun, marocain juif, militant politique, anti-sioniste, professeur de philosophie et journaliste, mais surtout  lecteur insatiable, il n'a commencé d'écrire que vers l'âge de 63 ans. Profondément attaché à sa langue et à sa terre maternelle, ses écrits sont imprégnés de la mémoire plurielle d'un Maroc à la fois arabe, juif et berbère, héritier des deux grandes traditions spirituelles du soufisme et de la kabbale. Edmond Amran El Maleh est tout aussi ardent à défendre la liberté de l'écriture, privilégiant la voie de "l'allégorie" dont il souligne la luxuriance et la richesse.

 

¨Le café bleu, Zrirek¨, du nom de son propriétaire, est un café où se retrouvent les pêcheurs (et tous les amoureux de la mer et des arts) à Assilah, petite ville de la côte atlantique, située non loin de Tanger. L’auteur a donc rassemblé dans ce livre des textes où il évoque ses amis écrivains, morts ou vivants, Juan Goytisolo, Mohammed Khaïr-Eddine, Nissaboury, Jean Genet,  José-Angel Valente...On y trouve des pages lumineuses sur Walter Benjamin auquel son épouse Marie-Cécile Dufour-El Maleh a consacré de nombreuses années de travail. On y croise également des figures fondatrices de la mystique de l'ancienne tradition des trois grandes religions du Livre : Ibn Arabi, Abraham Boulafia et Jean de la Croix.


Au fil des pages, Amran El Maleh nous fait partager son amour pour ses compagnons, ses frères en écriture. Il faudrait plutôt dire frères en "lecture-écriture", tant pour lui les deux sont liées : " Pourquoi tant insister sur la lecture sinon parce qu'elle conduit à l'écriture dont elle est consubstantielle : lecture-écriture; un mouvement continué. " (p. 67). Mouvement qui est celui-là même qui a porté sa trajectoire de lecteur-écrivain.


El Maleh Le café bleu

Ouvrage foisonnant et passionnant, dont la lecture réclame un effort, mais qui offre, avec une verve subversive, de belles et généreuses pages sur la puissance de l'écriture allégorique, autant que sur l'alliance de vérité entre poésie et mystique.

 

Avant même d'avoir terminé "Le Café bleu", je n'ai pu m'empêcher de me précipiter pour aller rechercher le premier grand ouvrage d' Edmond Amran El MAleh (publié pour la première fois en 1980) : "Parcours immobile". Les premières pages augurent de bons moments de lecture-plaisir en perspective !


 

A propos de "Café bleu" dois-je l'avouer ? Dans le rayon "Textes et essais" où sont regroupés dans notre bibliothèque divers ouvrages littéraires (hors roman, théatre et poésie), c'est d'abord le titre qui a attiré mon attention. Je ne connaissais pas l'auteur.  "Le Café bleu, Zrirek ".  D'emblée, ces mots dessinaient devant mes yeux un paysage poétique. Je me mis alors à feuilleter l'ouvrage et aperçut le nom de Khaïr-Eddine, auquel l'auteur consacre un texte d'une douzaine de pages.


 

mohammed_khair-eddine.jpgMohammed Khaïr-Eddine ! Un poète que j'affectionne particulièrement depuis que je l'ai découvert il y a bientôt trois ans, lors d'un salon littéraire Place Bellecour à Lyon . Je me promets de publier sur ce blog le récit de ma rencontre avec  Mohammed Kaïr-Eddine (pas l'homme... le poète, car les poètes ne meurent jamais !), et l'expression de ma reconnaissance envers Jean-Paul Michel, poète et éditeur (William Blake Editions) pour m'avoir communiqué sa passion pour cet  "oiseau rare" de la poésie.

 

 

 

 

 

valente.jpgPour l'heure, ma reconnaissance va à Edmond Amran El Maleh pour m'avoir fait découvrir la poésie vibrante et lumineuse de son ami et compagnon José-Angel Valente (1929-2000).

 

 

 

 

 

Au dieu sans nom

(extraits)

 

La brève lumière

des colibris

dans les branches

du matin naissant.

 

Ils buvaient la fleur, ils

y buvaient leur nature.

 

Et la fleur s'éveillait, soudaine

dans l'air

illuminée,

incendiée, imprégnée d'ailes.

 

.../...

 

ET LA FIDELITE qui se dilue

entre les seins obscurs de l'après-midi

et le coeur d'eau qui fait naufrage

dans le papier de cendre de l'étang

et les pleurs légers et leurs minces fils

de brume filée par des araignées fragiles

et la dernière marche

et le pied qui sur elle se change en main

et nous salue céréale, nous emporte,

et allons-nous-en, dit-il, encore et toujours,

et allons,

allons vers les ors de l'ombre ancienne.

 

                                           (Jardins)

 

José-Angel Valente (traduit de l'espagnol par Jacques Ancet)

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Haïti ou la marée noire de la poésie

Publié le par MiJak

« Le seul pays est celui des oiseaux migrateurs, pays avec une aile pour drapeau et surtout un regard qui épouse l’univers tout entier d’un seul visage. » (James Noël)


Un e-mail reçu ce soir de SOS ENFANTS nous apporte des nouvelles et des photos des enfants de l’école St Alphonse dans le quartier Cité Soleil à Port-au-Prince.

 

St-Alphonse-cantine.JPGSt-Alphonse-Cite-Soleil.JPG


Haïti, barque emportée par les cyclones, secouée par les tremblements du malheur, et toujours pourtant en travail de gésine, en perpétuelle remontée du gouffre.


Et je songe à Jean-Christophe Fernandes, ce jeune ingénieur français, disparu lors du séisme en Haïti, le 12 janvier 2010. Il travaillait à un programme de recherche visant à la mise en place d’une plateforme de valorisation des déchets à Cité Soleil.


Haiti-cite-soleil.JPGUne exposition organisée par le CEFREPADE à Villeurbanne en juin, nous a permis de découvrir le projet que Jean-Christophe avait lancé en 2009. Un projet photo dont l’idée était simple : permettre à des jeunes de Cité Soleil de montrer la réalité de leur vie quotidienne, dans cette zone souvent considérée comme un des bidonvilles les plus pauvres et les plus violents au monde. Pour ce faire, Jean-Christophe avait confié à 19 personnes un appareil photo jetable ainsi qu’un document expliquant les grandes lignes de ce projet, qui voulait montrer d’autres aspects de Cité Soleil. Ces personnes ont eu la possibilité de réaliser les clichés qu’ils souhaitaient, en prenant soin de chercher à représenter des mots tels que politique, religion, travail, bonheur, malheur, etc. Malgré la disparition de Jean-Christophe, ces appareils ont été retrouvés. Ne disposant que des noms (ou parfois surnoms) de ces photographes amateurs, seulement treize d’entre eux ont pu être retrouvés. Mais grâce à la mobilisation de tous, et en particulier des partenaires du projet sur le terrain, suffisamment de photos et de textes ont pu être réunis pour mettre sur pied une exposition qui a été présentée en juin dans les locaux de l’INSA à Lyon. Bien que réalisée avec des moyens modestes, cette exposition a l’immense mérite de sauver de l’oubli les visages de ces hommes et ces femmes animés par la même rage de vivre et de survivre. Témoignages émouvants d’un peuple tissant la toile rude de sa dignité par son entêtement à rester debout face aux assauts du malheur  et l’incertitude d’un avenir improbable.

 


Force de résistance qui traverse toute l’histoire d’Haïti !

Une autre exposition, vue en février celle-là, en témoignait : « HAÏTI, 500 ans d’histoire : 17 peintres et leurs tableaux » (ENS de Lyon, du 9 janvier au 24 février 2012). C'est en 1992 que des artistes haitiens ont accepté de raconter par leurs tableaux 500 ans de l’histoire de leur peuple, ses souffrances, ses victoires, mais aussi ses espérances au-delà des tragédies vécues.

 

Haiti_Cameau_Rameau-copie-1.jpg

Expo d’autant plus poignante que l’une des deux commissaires de l’expo n’était autre que Florence Alexis, la fille de Jacques Stephen Alexis, écrivain haïtien mort dans des circonstances mystérieuses alors qu’il tentait avec un groupe d’amis d’organiser la résistance contre le dictateur François Duvalier. Cet évènement (« La triste fin de Jacques Stephen Alexis ») est précisément le sujet d’un tableau de Edouard Duval-Carrié, présenté vers la fin du parcours, consacrée à l’histoire récente d’Haïti.

 

La-triste-fin.jpg


Haïti « peuple de peintres »… mais aussi, comme nous avons déjà eu l’occasion de le rappeler « Ile à poètes ».


Nous avons eu la joie de vivre un autre rendez-vous émouvant avec Haïti en la personne de James Noël.


James-noel.jpgCe jeune poète haïtien plein de talent participait à la soirée de clôture du « Printemps des poètes » à Lyon. Soirée inoubliable, où la Caraïbe était à l’honneur. Patrick Chamoiseau et Ernest Pépin qui avaient participé la veille à un hommage à E. Glissant, avaient accepté d’être présents et de nous offrir quelques unes de leurs pépites textuelles : des extraits de « Solo d’îles » pour E. Pépin et des morceaux choisis dans sa « Sentimenthèque » (dans « Ecrire en pays dominé ») par P. Chamoiseau.


James Noël quant à lui nous a régalés de quelques extraits de son recueil « Kana Sutra ».

Sa poésie insolente et brûlante nous a réchauffé les cœurs et mis les chairs à vif !

Comme le dit si bien Julien Delmaire (Cultures Sud ) :


« James Noël est haïtien, son passeport le confirme, son accent aux reflets de cannes mûres ne le dément pas, mais le poète est un plieur de méridien, un mangeur de latitudes insatiable, un voyageur qui même immobile semble prêt à s'amarrer à des continents imaginaires. Kana Sutra est la somme poétique d'années d'errance consenties, de voyages autour du monde, de Nouvelle Calédonie aux montagnes d'Ardèche, comme le dit magnifiquement le poète, c'est : « le livre stable d'un intranqu'île ».

 

Qu'on en juge plutôt :


« La poésie est une marée noire. 

C'est par impossible divorce que des mains la prennent comme voile blanc de mariée »

…/…

« Chaque grain de sable a son étoile, toute voile est étrangère aux idées arrêtées des ports, des continents ».

 …/…

« Ma main a pris de la veine 

sa proximité avec les mots 

s'opère maintenant 

par transfusion sanguine »

 …/…

«Entre les mots et la phrase, le poète n'est pas un pont,
mais la chute oblique du corps, parachuté dans le risque »

 

Voir le blog de James Noël : ici.

 

"Chez moi, les mots ne chôment pas, ça me travaille".

 

En prolongement à ces mots de James Noël, je ne résiste pas au plaisir de renvoyer à cette vidéo, tournée à l’occasion du festival « Etonnants voyageurs » en février 2012 en Haïti. Elle ouvre une fenêtre inattendue sur Haïti à partir de ses incroyables « poètes de rue ». Elle renforce cette conviction qu’Haïti est bien l’Ile à poètes. Mieux encore, comme le souligne Alain Mabanckou, loin d’être une nation de dictature, Haïti c’est "la dictature de la culture", mais une culture ouverte au monde entier…

 

  Pour voir la vidéo, cliquer ici.

 

 

 

Je me plais à penser que c’est certainement en pensant à Haïti qu’Ernest Pépin écrivait ces vers :

 

« Les îles sont des berceaux où rêvent les continents
Des bouteilles à la mer
Des lampes de sel
Des flottes de lumière
Des feux de mer
Le monde entier tient dans une île
Le monde est l’avenir des îles »

                        (E. pépin, Solo d’îles) 

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Le bonheur en musique : de Ray Lema au Staff Benda Bilili

Publié le par MiJak

Le rendez-vous traditionnel de la mi-juillet à Vénissieux "Fêtes Escales" recevait hier au soir le grand musicien Ray Lema en compagnie de son groupe Saka Saka... 


Ballou-canta.jpgIl parait que le nom du groupe a été emprunté à celui d'un plat congolais à base de manioc et de poisson. Hier au soir, la formation présentait des musiciens hors pair : le bassiste camerounais Etienne Mbappé, le batteur Conti Bilong (habituel musicien de Manu Dibango), un guitariste brésilien, Rodrigo Viana, une section de cuivres (un sax cubain, un trompettiste basque et un tromboniste américain, et surtout aux choeurs deux maîtres chanteurs-danseurs congolais  : Ballou Canta (photo) et Luciana Demingongo, habillés classe, façon "sapeurs" congolais...

 

 Ray-Lema.jpgAvec tout ce beau monde qu'il dirige depuis son clavier, Ray Lema nous a entrainés dans un voyage époustoufflant aux accents jazz, funk, reggae, rock mais toujours avec à la base le son et le rythme chaloupé de la rumba congolaise sans oublier les rythmes traditionnels du Congo et de l'Afrique centrale.

 

Il faut dire que le percours de Ray Lema est absolument hors pair. Il suffit pour s'en convaincre de lire le dossier qui lui est consacré sur le site de RFI : ici. Et bien sûr de parcourir sur son site sa discographie qui montre bien la diversité des univers sonores qu'il a explorés.

 

Lui-même affirme : "Mes racines musicales sont congolaises, américaines, européennes, arabes et asiatiques" !

 

Hier soir, Ray et son orchestre nous ont offert un pur moment de bonheur en musique. Un moment habité par la beauté et l'intensité du divers...grâce en particulier à sa voix d’une tessiture maîtrisée, bien entendue marquée de l’empreinte si caractéristique des crooners de la rumba, mais prenant volontiers aussi les intonations d’un poète jazz, d’un griot d’Afrique de l’Ouest ou d’un chanteur de bluegrass du Sud des Etats-Unis.

 

On en a un petit aperçu avec la video ci-dessous.

 

 

 

Ray Lema continue à explorer de nouveaux territoires musicaux, mais toujours sans rien perdre de ses racines. Et ces racines, elles puisent en profondeur dans l'extraordinaire diversité des musiques traditionnelles congolaises. Ray est hanté par la fracture qu'il voit s'instaurer chez les jeunes générations de plus en plus privées de la transmission de ce patrimoine culturel traditionnel :

« En Europe, la culture se trouve dans tous les bouquins. La culture en Afrique se transmettait essentiellement par l’oralité, des plus vieux aux plus jeunes. Après le passage de la colonisation et de l’urbanisation des pays, la chaîne s’est rompue. Aujourd’hui nous nous devons en urgence d’inventorier et de redynamiser nos cultures afin de passer aux générations qui suivent un patrimoine culturel vivace qui puisse les guider dans les méandres de la globalisation ». Ray Lema

 

Ainsi, dans le cadre du festival "Détours de Babel 2012", Ray Lema a mené un projet qui l'a conduit à retourner au Congo, son pays natal où il n'avait pas remis les pieds depuis 32 ans ! Il en a rapporté une impressionnante moisson qu'il a présentée en ouverture festival en mars dernier, sous le titre "Station Congo". Il y était accompagné de musiciens étonnants, tels que Thsimanga Mwamba (tambour luba), Tandjolo Yatshi (avec son surprenant tambour à fente lokombé) ou encore Ngalula Cécile (voix, claves). Tous symboles d'une jeunesse qui allie la musique et les mots pour résister à la violence et dire non à la fatalité dans un pays déchiré. Sur cette création, voir la vidéo ci-dessous :

 

 

 

 

Envoûté par la musique de Ray Lema, malgré la pluie qui tombait, je ne pouvais m'empêcher de penser à l'extraordinaire voyage musical que nous avions vécu il y a deux ans lors des nuits de Fourvière, dans le cadre du théatre romain, avec la Nuit de la Rumba. Un voyage qui se terminait en apothéose grâce aux incroyables musiciens congolais du "Staff Benda Bilili" de Kinshasa... Comme Ray Lema, eux aussi ils sont très, très forts ! trop forts, même ! Attention, avec eux le bonheur est contagieux !

 

STAFF_artpic_01.jpgCliquer sur l'image pour voir une de leur vidéo que je préfère ...

 

Et bien sûr pour ceux qui ne l'ont pas encore vu, il faut aller voir le film  de Renaud Barret et Florent de La Tullaye, présenté en ouverture du festival de Cannes en 2010 :"Benda Bilili"

 


 


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