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Proust et le temps : ou de l'impossible coïncidence avec soi

Publié le par MiJak

Marcel-Proust-3.jpgLe 2 janvier dernier, le journal Libération annonçait l'année 2013 comme "L'année de la Marcellitude". Le quotidien se payait même le luxe d'une interview post-mortem de l'écrivain invité à porter un regard rétrospectif sur son oeuvre.

Il est vrai qu'en novembre prochain nous célèbrerons le 100ème anniversaire de la parution du premier volume de la "Recherche" ("Du côté de chez Swann") et que diverses manifestations vont jalonner cette année "proustienne".


Au fait, c'est un passage sur le site internet de François Bon, "Le Tiers-livre",  qui attiré mon attention sur l' évènement. Pour célébrer ce centenaire, François Bon s'est attelé depuis novembre 2012 à l'écriture d'une série de 100 billets, intitulée "Proust est une fiction"; 93 billets ont déjà été publiés. Chaque billet prend appui sur une phrase tirée de "A la recherche du temps perdu". La série démarre évidemment avec l'incontournable : "Longtemps je me suis couché de bonne heure..."

Faut-il ressusciter Proust ? A vrai dire, je crois que ce n'est pas nécessaire. La lecture, il y a quelques semaines, du petit livre de François Laplantine "Je, nous et les autres" (paru en 1999 et ré-édité en poche en 2010 par les éditions Le Pommier) m'a convaincu que l'écrivain est toujours vivant et que sa
"Recherche" est encore et toujours d'une surprenante actualité. L'anthropologue, dans son entreprise de critique du concept d'identité, prend appui entre autres sur l'oeuvre de Marcel Proust. Il montre en particulier  comment, dans "A la recherche du temps perdu", le "temps" joue un rôle d'opérateur décisif visant à décourager tous les processus de crispations "identitaires" et à démontrer l'illusion de toute tentative de coïncider avec soi...


Extraits :

Les personnages de Proust, dans A la recherche du
temps perdu, évoluent dans un mouvement de transformation continuelle. Rien en eux et entre eux ne demeure, rien ne tient en place. Les sentiments qui paraissent les plus stables sont soumis à la loi inéluctable du temps, c'est-à-dire à la multiplicité infinie des états.../...

...La grande nouveauté de ce livre-cathédrale,
qui est aussi un livre floral, c'est la manière dont est envisagé et mobilisé le temps. Non plus seulement en tant que catégorie ou en tant que dimension (de la société, des sentiments), encore moins en tant que présent, passé, futur à l'état de motifs, mais comme opérateur à la fois logique et sensible de la recherche.

Le côte de GuermantesCette derni
ère, qui est tout entière tendue vers la réalisation - incertaine - de l'œuvre, nous montre que nous ne sommes jamais les mêmes, que la coïncidence avec soi est un leurre, la connaissance aussi, car Proust exclut qu'il soit possible d'immobiliser le flux de la conscience et a fortiori le mouvement de l'inconscient. D'où le caractère arborescent et en perpétuelle croissance et digression de la phrase proustienne, tentant de saisir le multiple en transformation et montrant en même temps cette impossibilité de le saisir totalement. La méthode proustienne est une méthode que l'écrivain a lui-même qualifiée de «transversale», qui consiste à passer et à repasser d'un souvenir à un autre, d'un paysage à un autre, d'une personne à une autre ou à elle-même (par exemple dans le travail de démultiplication des Albertine) sans jamais ramener le multiple à l'un, sans réunir toutes les innombrables facettes dans un «tout». C'est une méthode du détour - le narrateur de la Recherche déplie, déploie, dilate, mais contracte aussi - qui ne cesse de tourner autour des différents fragments du moi ou de la société mondaine. Ces amples enroulements formés par des chaînes d'associations visuelles, sonores, olfactives ramassent, rassemblent mais ne recollent pas artificiellement ce qui dans la fiction - mais aussi dans l'existence - demeure différent dans l'espace et dans le temps.

Si la lecture de Proust affine notre sensibilit
é (et nous rend plus intelligent), c'est parce que le texte instaure des relations sans cesse inédites. Il fait apparaître la distance de ce qui semblait contigu et la contiguïté de ce qui paraissait distant. Alors que le roman contemporain insiste plutôt sur la séparation absolue et l'incommunicabilité totale (d'où le désespoir et le non-sens), pour Proust, s'il y a de l'incommen­surable, tout communique néanmoins et pourtant rien ne coïncide. Si l'identité comble et ravit, c'est qu'elle annule la distance, mais au prix de réponses truquées qui ont pour nom l'origine, le principe, l'unité, la totalité. C'est bien le temps chez Proust (analyste des métamorphoses, des intermittences, des transformations de l'amour, et plus encore des processus du désamour qui conduisent à l'oubli) qui empêche le tout de se reformer et plus encore de s'instituer en réponses identitaires...


(F. Laplantine, Je, nous et les autres, Poche-Le Pommier, 2010, p. 76-78)

maison de tante Léonie


Pour appuyer cette conviction que Proust est toujours d'actualité et prolonger la réflexion sur l'espace et le temps dans "A la recherche du temps perdu", on ne peut que recommander les 3 émissions "Les nouveaux chemins de la connaisssance" que France-Culture a consacrées fin décembre à ce sujet, sous le titre : "Un peu de temps à l'état pur", spécialement la première : "Du côté de Méséglise au côté de Guermantes", en compagnie de Jacques Darriulat, grand connaisseur de l'oeuvre proustienne...


Et pourquoi ne pas s'offrir le plaisir d'une "remémoration" en regardant sur le site de l'INA cette émission "Lectures pour tous" du 23 mars 1966 au cours de laquelle Pierre Desgraupes interviewe Marcel PLANTEVIGNES, ancien ami intime de Marcel Proust, sur l'écrivain. L'auteur raconte ses souvenirs et en particulier comment il a inventé pour Proust le titre fameux "A l'ombre des jeunes filles en fleurs"... Un petit bijou ! Avec un panel de quelques citations inédites... dont celle-ci :


"La vie est toute en nuances et c'est ce qui nous sauve !"

"Personne ne me lira jamais et après tout ça m'est égal ! J'écris pour me libérer et en souvenir de mes parents qui croyaient que je perdais mon temps !".

Et c'est là, dit Marcel Plantevignes, la première signification du "temps perdu".

 


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2013 : le rêve de Papillon

Publié le par MiJak

"Faire de la planète une bibliothèque de fraternité"... Comment ne pas partager cette utopie poétique ?  Pour nourrir nos rêves en ce début d'année nouvelle, j'ai choisi ce "Poème en papier" de Iléus Papillon, glané sur le nouveau site de "Parole en Archipel"

 

 


MES REVES DANS LES MOTS


Je rêve d’habiter une ville de papier
Où chaque rue est une plume
Pour dessiner le regard de toutes les femmes
L’ombre de l’avenir
Ville-papier.jpgLe visage des enfants
Avec un souffle de bonheur
Je rêve d’épouser le temps
Avec mes yeux pleins de passion renouvelée
Déjà
A l’ombre de toutes les villes du monde
La lune repeint son visage
Pour faire naître une nouvelle lueur
Pour repeindre nos rêves
Avec la sueur des étoiles
A l’entrée de la nuit
Le vent dessine nos rêves…
Je veux faire de la terre un grand livre
Je veux faire de la planète une bibliothèque de fraternité
Pour panser et repenser l’humanité blessée/épuisée/fatiguée
Si la vérité demeure dans chaque goutte d’encre
Je veux mourir papier

Iléus PAPILLON

 


papillonIléus PAPILLON est né en 1984 à Port-au-Margot, le Grand Nord, Haïti. Poète, nouvelliste, journaliste, publiciste, il est aussi "diseur", il a lu grand nombre de ses textes aux différents médias de la capitale de Port-au-Prince, ailleurs et aux « Vendredis littéraires » de l’université Caraïbe. Iléus PAPILLON écrit en français et en créole, et il  fait partie des 20 nominés  du prix "Chasseur de poésie" 2012 octroyé par la Revue d’Art et de Littérature, Musique.

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Alain Mabanckou et Pia Petersen :l'écrivain-voyageur et la passagère intranquille

Publié le par MiJak

Comme chaque matin, j'allume la radio. Tandis que je m'affaire à préparer le petit déjeuner, une voix chaude, familière, me tire de ma torpeur matinale. Alain Mabanckou est l'invité des "Matins de France-Culture". Marc Voinchet le questionne autour de son dernier ouvrage "Les lumières de Pointe-Noire".

 

Mabanckou.jpgBercé, comme en rêve, par les mots d'Alain, je me laisse emporter sur les rives atlantiques de l'Afrique...au Congo Brazza.  Je m'imagine arpentant les rues animées et bruyantes de Pointe-Noire, cette ville portuaire, poumon économique et culturel du pays, où la vie explose en mille pulsations multicolores... Je me délecte en entendant l'auteur de "Black Bazar" parler de son travail d'écrivain, attelé à faire exister cette "littérature-monde" dont il est un représentant engagé...

 

 

L'animateur de l'émission interrompt l'échange pour un bref intermède où l'on peut entendre la voix d'un autre écrivain. Une femme, cette fois, danoise d'origine mais ayant adopté notre pays et écrivant ses livres en langue française... Pia Petersen est amie d'Alain et elle le connait bien. Au point de faire de lui un personnage de son dernier roman :   "Un écrivain, un vrai...".   Le titre est tout un programme ! Avec une ironique clairvoyance, Pia Petersen interroge le rôle de l’écrivain dans nos sociétés contemporaines interactives. Face au simplisme démagogique de la téléréalité et aux charmes fallacieux du storytelling, elle plaide avec détermination pour la complexité de la pensée, la liberté de créer sans le souci de séduire, sans renoncement, sans concessions. Du point de vue de Pia Petersen, Alain Mabanckou est un écrivain "un vrai", car il refuse de tricher avec la réalité tout en défendant sa liberté de pouvoir - par la fiction - la transformer.

 

pia_facebook.jpgDésireux d'en savoir plus sur elle, je suis allé ce soir naviguer un peu sur son site. J'y ai découvert le texte d'une petite nouvelle qu'elle a publiée dans la Revue Littéraire (N° 53) et intitulée : "Concierge story". Sur un mode ironique et avec un humour grinçant, elle y défend l'idée que l'écrivain (le vrai !) ne doit pas se contenter de résister. Il doit partir en guerre : "Il faut partir en guerre contre la mort de l’esprit, la mort de l’intelligence, envisager la guérilla, ça suffit la complaisance et la paix, l’acceptation de n’importe quoi, oui, il faut attaquer au lieu de résister. L’écrivain doit se réapproprier le récit, sortir du champ de la téléréalité et de l’émotion et vous allez voir ce que vous allez voir."

 

 

 

Au fait, le 21 novembre dernier, a eu lieu un évènement resté inaperçu dans le brouhhaha médiatique : le lancement à Paris de la Revue "IntranQu’îllités" . Fondée par le poète haïtien James Noël et Pascale Monnin, plasticienne,  la revue se propose d’être une boîte noire qui capte et rassemble les mouvements, les vibrations et autres intranquillités créatrices.

 

Intranqu-illites.jpg

 

"Déconstruire les frontières, faire tomber les murs visibles et invisibles par le biais de l’imaginaire. Rendre compte de la beauté du monde envers (en vers) et contre tout, à travers les mots et toutes autres formes d’expressions artistiques de notre temps, tel est le but fixé par toutes ses voix intranquilles qui fourmillent ce beau rêve.

 

Au-delà des frontières le plus souvent artificielles entre les disciplines de la création, seule compte à nos yeux la poétique, meilleure paire de lunettes pour regarder le monde ! "

 

Et parmi les nombreux contributeurs de la revue... il y a Pia PETERSEN !

Il est vrai qu'en compagnie de l'écrivain Wilfried N'Sondé (un autre écrivain ami que nous avons eu la joie de cotoyer pendant quelques mois cette année à Vaulx-en-Velin), elle a été accueillie en résidence d'écriture à la maison des "Passagers des vents" en Haïti. Cette expérience inoubliable elle l'a racontée dans un texte publié dans la revue "Intranqu'îlités" et intitulé "Une folie en commun" :


"... Nous embarquons tous pour le sud. Nous traversons l’île. Les gens vivent au bord de la route parce qu’il y a de l’électricité et de la circulation. Et l’on arrive à Port-Salut.
Des vents, des mots, des phrases aussi, une maison ouverte aux courants d’air, un îlot où l’imaginaire se retire, se planque entre les palmiers, se cache pour mieux voir, pour partager les visions du monde, les inquiétudes que nous avons en commun, nous, les Passagers des vents.
Nécessité de dire, urgence d’écrire.
Un regard sur le monde, trouver la bonne manière de dire ça ne va pas sans déprimer, inventer aussi la façon de souligner tout ce qui est beau sans être niais, une recherche pour trouver le nœud, un désir de refaire le monde, imaginer ce que pourrait être cet endroit où nous habitons tous..."

 

Texte complet  ici

 

lieu_ps_1.jpg

 

"Il n’y a que les poètes pour tenter encore les utopies, ces projets qu’on juge fous, irréalisables mais qui jettent les mots avec lesquels on peut encore construire un monde." (Pia Petersen)

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