Hommage à Mahmoud Darwich

Publié le par MiJak

Le 3 avril dernier, à Vaulx-en-Velin,  joie de participer à une soirée en l'honneur de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien  disparu en août 2008. Textes lus en arabe par Mohammed El-Amraoui, en français par la comédienne Muriel Lougraida , avec l'accompagnement musical d'Adel Salameh (Oud).

C'est Anas Alaili, un jeune poète palestinien en résidence à Lyon qui a ouvert la soirée par un texte qu'il avait présenté lors d'un hommage à Darwich en novembre dernier à Lyon. La densité et l'émotion contenue dans son texte nous a remués, comme tous les participants de cette soirée.

Je le reproduis ci-dessous, comme une invitation à lire, à "mâcher" les poèmes de Darwich, à respirer le parfum de ses mots... 


Je te dis au revoir …  avec tes mots

Tes poèmes sont des distances…

Dans une manifestation, pleine de cri et de colère, ce sont tes mots qui viennent en premier à l’esprit. Tes mots sur " une patrie kidnappée par les mythes". Ils passent comme un chant d’écolier appris par cœur…tes mots passent avec la force de l’inconscient pour toucher un point profond dans l’âme:
" Sur cette terre il existe ce qui mérite la vie"
Et dans un moment d’isolement, quand je me retrouve seul, chez moi ou dans un café… attendant une femme qui ne vient pas… Et aussi, ce sont tes mots qui viennent en premier à l’esprit. Ils passent comme une condoléance personnelle, dans un état qui ne concerne que moi et dans un moment d’éclatement où le seul soutien c’est toi. Tu me chuchotes :
" Elle a peut-être croisé un ancien amour encore souffrant
et l’a accompagné  d'honneur ".

Et quand je veux être à une distance modérée du monde…une distance qui fait de moi un observateur contemplant la marche de la vie, les mouvements des gens et leurs destinées, les transitons de la nature et les bouleversements de l’histoire…tes mots me sauvent aussi :
" Comme un fenêtre je m’ouvre sur ce que je veux ".

O toi qui es plus qu’un poète… toi qui es plus qu’un seul poète.
Quand je sombre dans un état d’âme et qu’aucun de tes poèmes ne me vient en aide…quelque chose en moi se sent abandonné et te reproche de ne rien écrire sur cette personne fragile, vaincue par un simple repas, endolorie par un seul verre de vin. Une personne qu’étouffent les toits des maisons et que dérange même le désir  et l’emballement du cœur.
Et je m’aperçois que je te demande trop …je n’ai pas le droit, on n’a pas le droit, de demander à un seul poète de contenir tous nos états, toutes nos questions et nos divagations, de contenir toutes les formes de notre existence.
On ne devrait pas se satisfaire d’un seul poète.!

Monsieur,
Tout un peuple a respiré dans ta langue. Il a trouvé des contrées entre tes mots, et dans tes poèmes rencontré la douceur et la beauté que les conquérants lui ont arrachés pour les offrir  à leurs femmes.
Ta métaphore nous a soutenu dans les défaites.
Ton rythme nous a porté dans les cassures.
Ta rhétorique a rendu notre récit plus beau que ce que rumine l’histoire.
Ce qu’il y a  de pire dans notre amour pour toi c’est ce besoin insistant… nous ne sommes pas des amoureux libres. Notre amour pour toi n’est pas tout à fait volontaire…c’est un destin sentimental auquel on n’échappe pas.
Nous, génération des jeunes poètes, qui détestons et nous moquons des symboles…devant toi nous étions déstabilisés : par amour on s’est rapprochés de toi et par amour aussi on s’est éloignés de toi.
Ta présence parmi nous reste captivante, peut être parce que
La beauté n’est pas neutre. N’est pas démocratique.
La beauté, monsieur, est un bandit de grand chemin.
On t'a laissé dans ta solitude artistique, on s’est même enfuis et toi tu n’avais besoin de personne. On s’est réfugiés dans la prose, y cherchant notre part de poésie.

Quand on se réunissait au café Ziriab à Ramallah autour de tes derniers recueils et lorsqu’on lisait un poème qui nous ne plaisait pas, on était soulagés et on disait alors: " Vous voyez, notre poète a vieilli !". Comme si on cherchait une brêche à travers laquelle on pourra te dépasser, car devant un beau poème l’extase s’estompe rapidement mais l’incapacité dure longtemps.
Mais j’imagine la poésie arabe de cette dernière décennie sans toi et je ressens notre errance entre les domaines de la connaissance, de la politique et du savoir... Ta présence a sauvé le paysage  poétique du "despotisme de la ressemblance".
O toi qui est plus qu’un poète, toi qui est plus qu’un seul poète.
Dans la série de la mort ouverte…la mort quotidienne de tout un peuple depuis tout un siècle. Ta disparition est la fin d’une période dans l’histoire contemporaine de la Palestine…Une ère obscure naît de l’absence des symboles de l’ère précédente.
Nous réalisons l’étendue du vide que notre génération aura à surmonter… après toi.
Comme d’autres de ma génération j’ai grandi avec tes poèmes, parmi tes images poétiques et tes métaphores, j’ai flâné entre tes rythmes et ta rhétorique m’a accompagné dans l’affrontement et la célébration de la vie.
Souvent je rêve de toi, comme si nous étions liés par des souvenirs intimes, plus que les simples salutations d’une rencontre publique. La dernière fois J’ai rêvé  qu’après ta mort, tu recevais des gens avec qui tu discutais avec acharnement… Toi qui es plus qu’un  poète, toi qui est plus qu’un seul poète.

Désormais,
Nous ne demandons plus seulement une vie normale... Mais aussi une mort normale.
Nous demandons notre part de vieillesse.

Monsieur,
Je te dis au revoir avec tes mots :
" Des deux mains, j’attrape cet air
appétissant,
l’air de la Galilée
je le mâche ainsi que la chèvre de montagne
la tête des arbustes.
Je marche, je me présente à moi-même :
Tu es, toi, l’un des attributs du lieu ".

Anas Alaili
Lyon, le 26 octobre 2008.



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