Une parole belle comme l'oxygène naissant

Publié le par MiJak

Il y a un an, jour pour jour s'éteignait le  feu du volcan, Aimé CESAIRE, le chantre de la négritude, lui dont la poésie incandescente a réveillé la dignité du peuple noir et continue de réchauffer le coeur de tant d'hommes et femmes de par le monde...

En avril 1941,  André Breton, entré par hasard dans une mercerie de Fort-de-France trouve un numéro de la revue "Tropiques". En l'ouvrant il découvre des textes de Césaire. Ce fut comme un éblouissement.

Quelques années plus tard, préfaçant une nouvelle édition du "Cahier d'un retour au pays natal", il avoue "Pour moi, son apparition... prend la valeur d'un signe des temps"...

Le poète est parti pour l'autre rive du Grand Fleuve, mais  Aimé Césaire, le nègre fondamental, prototype de la dignité de l'homme universel vit toujours, et sa parole demeure "belle comme l'oxygène naissant".

 

 

" Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?


Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je
dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies,
humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots
en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.

.../...

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle,car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

(Cahier d'un retour au pays natal, Présence Africaine, 1983, p. 20-22)


 

Chanson de l'hippocampe

petit cheval hors du temps enfui

bravant les lès du vent et la vague et le sable turbulent

petit cheval

          dos cambré que salpêtre le vent

tête basse vers le cri des juments

petit cheval sans nageoire

                      sans mémoire

débris de fin de course et sédition de continents

fier petit cheval têtu d'amours supputées

mal arraché au sifflement des mares

un jour rétif

             nous t'enfourcherons

et tu galoperas petit cheval

sans peur

vrai dans le vent le sel et le varech

("moi, laminaire..., Points Seuil, 2006, p.111)


 

(La Martinique, l'île du poète, comme un hippocampe...)



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Michel Gautheron 19/04/2009 07:29

"Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai».
Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »"
Léopold Sédar Senghor, d'ailleurs ami de Cézaire, chante assez semblablement la mission du Poète vis-à-vis de l'Afrique :
"Notre noblesse nouvelle est non de dominer notre peuple, mais d'être son rythme et son coeur / Non de paître les terres , mais comme le grain de millet de pourrir dans la terre /Non d'être la tête du peuple mais bien sa bouche et sa trompette." (HOSTIES NOIRES)
Merci pour les textes de ce blog, qui font entendre les voix douloureuses et les espoirs du monde.