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Mijak Journal de route imaginaire au pays du réel

Mijak Journal de route imaginaire au pays du réel

Voyager à travers poésie, littératures, cultures... pour goûter la diversité des imaginaires, sentir le divers, et surprendre l'intraitable beauté du monde


Cent seize chinois ... ou comment résister à la déshumanisation

Publié par MiJak sur 25 Novembre 2011, 22:27pm

116-chinois.jpgParmi les moments marquants de ces dernières semaines, la lecture du livre de Thomas Heams-Ogus , Cent seize chinois et quelques (Seuil). Grâce à une interwiew de l'auteur, j'ai découvert ce qui a servi de déclencheur pour l'écriture de ce roman. Il s'agit d'une note de bas-de-page trouvée dans un livre sur le génocide des tziganes qui a retenu l'attention de Thomas Heams-Ogus : 


" Entre 1942 et 1944, dans les Abruzzes, on a déporté et interné Juifs et Tziganes. Et 116 Chinois.”


"Cent seize" consonne étrangement avec "sans cesse". Et ce chiffre, ce fait minuscule rapporté à l'énormité de la guerre va obséder Thomas Heams-Ogus pendant des années. Il va enquêter, retrouver quelques traces, quelques détails, quelques souvenirs. Il va les replacer dans leur contexte historique, géographique.

Et à partir de cela, en s’en tenant à cela, il va écrire un roman qui essaye de comprendre, de saisir émotionnellement ces Chinois raflés et relégués par la bêtise du pouvoir fasciste au cœur de l’Italie profonde.


Il s'efforce de rendre compte de l'absurdité du système qui a conduit à une telle aberration. Surtout, il va s'attacher à nous décrire l'étonnement de ces hommes, leur incompréhension devant ce qui leur arrive. Par le truchement d'un travail d'écriture poétique et méticuleux, il explore tout à la fois la détresse intérieure des internés et leur capacité à bricoler des germes de résistance intérieure face à la négation de leur humanité.


isola-del-gran-sasso-2.jpgLa force du lieu est prégnante dans cette histoire. Les Abruzzes, c'est un environnement et une nature exceptionnelle, la verticalité du Gran Sasso qui domine de sa masse minérale toute la région. C'est aussi des habitants dont le regard renvoie les chinois à leur propre étrangeté en même temps qu'il manifeste une relative bienveillance pouvant aller jusqu'à la compassion. C'est à partir de ce terrain-là que derrière une apparente résignation, ils vont peu à peu effectuer ce travail de re-surrection intérieure, une lente réconciliation avec leur propre humanité. Une reconstruction par bribes, et par le biais de choses en apparence dérisoires (comme par exemple, un minuscule instrument de musique bricolé par l'un d'eux).


L'arrivée des chinois à Isola en 1942 aura été précédée par un regroupement au camp de Tossicia; là ils avaient été précédés par d'autres exclus du régime : les juifs d'abord, les tziganes ensuite. Un épisode sordide, un simulacre de conversion et de baptême collectif ne servira qu'à alimenter l'explosion de la haine et du ressentiment contenu, en même temps qu'il mettra en lumière la fragilité d'un système en train de se lézarder. En 1943, les évènements vont se précipiter. Certains parviendront à s'échapper et à rejoindre les forces de la résistance; d'autres seront transférés plus au nord par les Allemands venus reprendre les choses en main. Et la trace des cent seize Chinois se perdra dans la dispersion, les silences de l’Histoire et l’indifférence des hommes....

 

Au centre du roman, une parenthèse lumineuse : la rencontre silencieuse entre une villageoise et un chinois jeté à terre par la fatigue, un échange de regard qui fait basculer le récit des ténèbres vers la lumière d'une humanité qui enfin se retrouve... C'est pour moi le plus beau passage du livre...

 

La semaine où je terminais le roman de Thomas Heams-Ogus, nous avons participé à deux soirées dans le cadre d'une manifestation organisée à Lyon par la maison des Passages sur le thème "Des résistances à l'esclavage à la créolisation du monde". Au programme une pièce de théatre "Ebène", par le Théatre d'Etoile, et le film "Aliker" de Guy Deslauriers.


Ebene2.jpgAux deux soirées, Patrick Chamoiseau était présent. Il a longuement évoqué les résistances silencieuses qui ont permis aux esclaves de se reconstruire intérieurement après le passage du gouffre des bateaux négriers où leur humanité avait été niée, anéantie... Pour Chamoiseau, la littérature est un puissant outil d'investigation qu'il mobilise pour explorer précisément les chemins par lesquels des individus ont bricolé peu à peu leurs propres résistances intérieures face à l'épouvantable machine à broyer que fut pendant quatre siècles l'entreprise esclavagiste. Il rend visible ce travail intérieur par lequel des individus ont recousu peu à peu la tunique de leur humanité mise en lambeaux. Il donne à entendre ce bruissement des âmes, celui-là même que le jeune "béké" Alexis Léger, ne pouvait percevoir derrière les "faces insonores couleur de papaye et d'ennui"...

En l'écoutant,   je ne pouvais m'empêcher de trouver une étonnante proximité avec le travail entrepris par Thomas Heams-Ogus dans son premier roman; il n'a peut-être pas encore le talent littéraire de Chamoiseau, mais, me semble-t-il,  il en a l'esprit... Et par son livre, il nous donne du grain à moudre; car en ces temps où le capitalisme mondialisé n'est qu'une vaste entreprise à broyer les individus, nous sommes loin d'avoir terminé ce travail de lente reconstruction de notre humanité par des détours qui risquent d'être les plus inattendus...

 


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