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Mijak Journal de route imaginaire au pays du réel

Mijak Journal de route imaginaire au pays du réel

Voyager à travers poésie, littératures, cultures... pour goûter la diversité des imaginaires, sentir le divers, et surprendre l'intraitable beauté du monde


L'Afrique de l'ombre à la lumière : de Joseph Conrad à Tierno Monénembo

Publié par MiJak sur 10 Janvier 2010, 18:34pm

Avant de devenir l’immense écrivain que l’on connait, Joseph Conrad a d’abord été marin.  Je viens de découvrir qu’il avait commencé sa carrière maritime dans le port de Marseille. C’est de là qu’il s’est embarqué comme « pilotin » pour son premier voyage sur un bateau à destination des Antilles…

Ce n’est toutefois pas ce trait anecdotique qui m’a poussé à lire « Au cœur des ténèbres », son œuvre sans doute la plus fameuse et la plus commentée.

200px-Roi_des_belges.jpgComme je l’ai signalé précédemment, l’été dernier,  j’ai  lu « Equatoria » de Patrick Deville. Or, un passage de cet ouvrage  évoque la figure de l’écrivain britannique d’origine polonaise et sa présence au Congo au même moment que Brazza. Il s’agit plus précisément de la mission que Conrad  a effectuée en 1890, le seul de ses voyages qui l’ait conduit en terre africaine. Conrad devait alors remonter le fleuve Congo, en tant que commandant en second du vapeur « Le Roi des Belges » pour aller récupérer un agent commercial à la réputation sulfureuse, un certain G.A. Klein qui mourra à bord lors du voyage de retour.  Lorsqu’on a lu « Au cœur des ténèbres », on n’a pas de peine à reconnaitre dans cet épisode de la vie de Conrad le matériau à partir duquel il a construit la trame de son roman. Celui-ci relate le voyage de Marlowe, un jeune officier de marine marchande britannique qui remonte le cours d'un fleuve au cœur de l'Afrique. Il doit retrouver au cœur de la jungle, un certain Mr Kurtz, collecteur d'ivoire, dont on est sans nouvelles. Le périple est raconté sous le signe à la fois d'un enfoncement dans une nature impénétrable et menaçante, et de la découverte progressive de la fascinante et sombre personnalité de Kurtz.


Faut-il parler de roman ou plutôt d’une longue nouvelle ? En tout cas, la lecture de « Au coeur des ténèbres » m’a causé un triple choc.

Foret-congo.jpgChoc littéraire d’abord.  On est d’abord séduit par la qualité de l’écriture. Conrad est un formidable raconteur d’histoires… incarné dans le livre par le personnage de Marlowe, qui est comme son double littéraire. Difficile de ne pas être séduit par sa puissance d’évocation, la précision de ses descriptions, et surtout sa capacité à explorer la profondeur des sentiments humains.


« J'appuyais mes épaules contre l'épave de mon vapeur, tiré sur le rivage comme la carcasse d'une grosse bête fluviale. L'odeur de la boue, de la boue primitive, sapristi ! était dans mes narines, la vaste immobilité de la forêt primitive était devant mes yeux ; il y avait des marbrures luisantes sur la crique noire. La lune avait répandu sur toute chose une mince couche d'argent – sur l'herbe folle, sur la boue, sur la muraille de végétation emmêlée qui se dressait plus haut que le mur d'un temple, sur le grand fleuve que je voyais par une brèche sombre scintiller, scintiller, en suivant sans un murmure son ample cours. Tout cela était grand, en attente, muet ; et cependant l'homme jacassait sur ses affaires. Je me demandais si l'impassible figure de l'immensité qui nous regardait tous les deux avait valeur d'appel ou de menace. Qu'étions-nous, qui nous étions fourvoyés en ces lieux ? Pouvions-nous prendre en main cette chose muette, ou nous empoignerait-elle ? Je sentais la grandeur, la démoniaque grandeur de cette chose qui ne parlait pas, qui était sourde aussi, sans doute. »

 

fleuve-congo.jpgChoc « sensitif » ensuite, par l’atmosphère qui se dégage de ce récit. Atmosphère quelque peu irréelle, surtout désespérée, marquée par une étrange fascination pour l’obscur, les ténèbres, la « sauvagerie » (au sens pour Conrad d’un état pré-humain de l’évolution de l’humanité).

«Une longueur de fleuve s'ouvrait devant nous et se refermait derrière, comme si la forêt avait

tranquillement traversé l'eau pour nous barrer le passage au retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au coeur des ténèbres. Quelle quiétude il y régnait !.../… Remonter ce fleuve, c'était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde, quand la végétation couvrait follement la terre et que les grands arbres étaient rois. Un cours d'eau vide, un grand silence, une forêt impénétrable. L'air était chaud, épais, lourd, languide. Il n'y avait pas de joie dans l'éclat du soleil. La voie fluviale poursuivait longuement son cours, déserte, vers l'obscurité des lointains que couvrait l'ombre. »

 

Choc « culturel », enfin, le plus violent.  Car la vision de l’Afrique que dégage le texte de Conrad reste fortement imprégné de l’idéologie coloniale.
Certes Conrad dénonce la convoitise et le mensonge destiné à masquer la brutalité de l’entreprise coloniale. Certes, son ouvrage pastiche - pour mieux le pourfendre – le livre de Stanley « Through the Dark Continent » ; Conrad n’avait que du mépris pour l’arrogance et la suffisance imbécile de l’explorateur britannique. Reste que si Conrad est frappé par la parenté qui le lie aux africains, c’est uniquement sous l’angle de cette sauvagerie archétypale, issue des âges primitifs de l’humanité, et qui gît au fond de tout être humain, civilisé ou non…

visage_d_afrique_M.jpg« Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir.
La terre semblait n'être plus terrestre. Nous avons coutume de regarder la forme enchaînée d'un monstre vaincu, mais là – là on regardait la créature monstrueuse et libre. Ce n'était pas de ce monde, et les hommes étaient – Non, ils n'étaient pas inhumains. Voilà : voyez-vous, c'était le pire de tout – ce soupçon qu'ils n'étaient pas inhumains. Cela vous pénétrait lentement. Ils braillaient, sautaient, pirouettaient, faisaient d'horribles grimaces, mais ce qui faisait frissonner, c'était bien la pensée de leur humanité – pareille à la nôtre – la pensée de notre parenté lointaine avec ce tumulte sauvage et passionné. Hideux. Oui, c'était assez hideux. Mais si on se trouvait assez homme on reconnaissait en soi tout juste la trace la plus légère d'un écho à la terrible franchise de ce bruit, un obscur soupçon qu'il avait un sens qu'on pouvait – si éloigné qu'on fût de la nuit des premiers âges – comprendre. »

 

C’est sans doute ce qui explique la fascination de Marlow pour la personnalité ambigüe de Kurtz. Comment un homme si intelligent peut-il vivre au cœur des ténèbres ? Ces ténèbres qui rendent fou, ces ténèbres qui font remonter ce qu’il y a de plus primitif chez l’homme ? Lorsqu’il aura rejoint l'aventurier après des journées de navigation, la réalité se dévoilera : l’intelligence de Kurtz l’a conduit à se vouer  au Mal, dans les profondeurs du Congo, afin de dominer  tout un peuple d'esclaves par la seule magie de sa voix. Il est devenu rien d’autre qu’une âme folle :

« J'essayais de briser le charme – le charme lourd, silencieux de la brousse, – qui semblait l'attirer contre son impitoyable poitrine en éveillant les instincts oubliés de la brute, le souvenir de passions monstrueuses à satisfaire. Cela seul, j'en étais sûr, l'avait attiré jusqu'au fond de la forêt, jusqu'à la

brousse, vers l'éclat des feux, la pulsation des tam-tams, le bourdonnement d'étranges incantations. Cela seul avait séduit son âme maudite hors des limites des aspirations permises…/… Croyez-moi ou pas, son intelligence était parfaitement claire… Mais son âme était folle. Seule dans la brousse sauvage, elle s'était regardée elle-même, et, pardieu ! je vous dis, elle était devenue folle. »

 

C’est là que le bât blesse ! Conrad ne voit dans l’Afrique qu’un continent sauvage et primitif pour ne pas dire barbare… Difficile donc de ne pas être «  choqué » par une vision aussi caricaturale (les « cannibales », les « brutes aux yeux féroces », etc…), même si l’on se dit que Conrad ne pouvait faire autrement que de penser dans les catégories de son époque, fortement imprégnées par les préjugés racistes…

 

On comprend alors que des voix venues d’Afrique aient largement critiqué ce regard de Conrad sur le continent noir, tel qu’i l apparait dans « Au cœur des ténèbres »(1).  Selon un article de Jean Sévry : Conrad «Au coeur des ténèbres » et la question coloniale la critique la plus virulente a été menée par l’écrivain nigérian Chinua Achebe, auteur d’un roman « Things fall apart » (Le monde s’effondre, 1958) écrit en  réaction aux images de l’Afrique données aux lecteurs occidentaux par les littératures de l’ère coloniale de cette époque. Un autre écrivain africain, Emmanuel Obiechina, a une lecture plus nuancée de l’œuvre de Conrad. En attendant de lire un jour le roman d’Achebe, je serais curieux de connaitre les impressions d’autres lecteurs africains de Conrad ?...

 

 

VisagedAfrique.jpg

Parlant de son travail d’écrivain, Conrad se dit soucieux, grâce une écriture aussi précise que possible, de « donner à voir la réalité des choses ». On l’aura compris : son voyage au Congo (jamais nommé dans le livre),  plutôt qu’un voyage dans l’Afrique réelle, est en réalité un voyage intérieur au cœur des « ténèbres » de notre monde occidental, miné de l’intérieur par l’appât du gain et où l’idéal se mue volontiers en veulerie, où la morale cède facilement le pas à la haine…  L’Afrique ne joue finalement pour Conrad qu’un rôle de « miroir ». Le problème, c’est que ce miroir, à la différence d’Alice, Conrad ne l’a pas traversé… Du coup, tandis que le miroir lui reflétait (et lui dévoilait en même temps) les obscurités de l’homme occidental, il lui empêchait d’apercevoir les « lumières »  d’humanité qui brillaient au cœur de l’Afrique.

 

Roi de kahelImpossible de clore ces réflexions sans évoquer un livre récent que je viens de terminer ce jours-ci, le très beau roman de Tierno Monenembo : « Le roi de Kahel », prix Renaudot 2008. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir sur ce blog. Disons seulement que ce roman a ceci de particulier d’offrir une complète inversion du regard. En effet, l’auteur est un écrivain africain, peul guinéen, qui écrit l’histoire d’un homme blanc, Aimé Olivier de Sanderval. Celui-ci, ingénieur et colonisateur utopiste rêvait, grâce à la construction d’une ligne de chemin de fer, de devenir le roi du Fouta-Djalon (2). Son épopée appartient désormais à l’histoire de la Guinée actuelle.

 

 Interrogé à propos de son roman,  Tierno Monénembo affirme avoir voulu « regarder l’autre à partir du regard de l’autre ».


Belle perspective !  Qui a sans nul doute manqué à Joseph Conrad…

   

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