"Monstrueuse laideur" versus "intraitable beauté" ?

Publié le par MiJak

Que Marie NDiaye ait remporté le prix Goncourt 2009 pour "Trois Femmes puissantes" ne nous a pas étonnés compte tenu de la qualité de son écriture, déjà couronnée par le prix Fémina en 2001 pour son roman "Rosie Carpe"...
Ce qui nous a plus étonnés en revanche, c'est la polémique suscitée par les propos qu'elle a tenus il y a trois mois, propos pour lesquels Mr Raoult n'a rien trouvé de mieux que d'inventer un "devoir de réserve" qui s'imposerait aux écrivains lauréats du Goncourt.



Ce blog n'a pas pour visée d'entrer dans ce genre de polémique. Toutefois, comme il s'agit d'un auteur à qui nous avions consacré un article (voir 3 octobre), une mise au point s'impose.
Dans l'entretien publié dans Télérama au mois d'août, Marie Ndiaye rappelait qu'avec son compagnon, Jean-Yves Cendrey -écrivain lui aussi - elle avait choisi de partir habiter à Berlin parce qu'ils ne se sentaient plus de vivre "dans cette France qui venait d'élire Sarkozy". Je ne trouvais là rien de choquant, d'autant plus, ajoutait-elle, que "l'idée de partir était ancienne" et que l'élection présidentielle avait joué le rôle de déclencheur.
Dans la même période,
le 18 août, dans un entretien accordé aux Inrockuptibles, elle avait précisé sa pensée de façon beaucoup plus percutante et incisive qui contraste avec la douceur et la mesure qu'on lui connait d'habitude. Voici l'extrait concerné :

 Nelly Kaprielian (Les Inrocks) : Vous sentez-vous bien dans la France de Sarkozy ?

 

Marie N'diaye : Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous (avec son compagnon, l’écrivain Jean-Yves Cendrey, et leurs trois enfants – ndlr) ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Je me souviens d’une phrase de Marguerite Duras, qui est au fond un peu bête, mais que j’aime même si je ne la reprendrais pas à mon compte, elle avait dit : “La droite, c’est la mort.” Pour moi, ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus.


On a le droit de ne pas être d'accord avec ces propos. Personnellement je ne les trouve pas spécialement choquants. Marie N'diaye elle-même a convenu lundi matin 9 novembre sur Europe 1 qu'on pouvait les trouver excessifs. "Je ne voulais pas donner l’impression que Jean-Yves et moi-même nous présentions comme des écrivains des années 30 qui auraient fui le fascisme, car cela aurait été disproportionné".  Mais après les reproches lancés par Eric Raoult, elle "persiste et signe" ses propos, tant la polémique initiée par le ministre lui parait ridicule et grotesque.

Maintenant que l'incendie a été allumé, les esprits s'enflamment et les messages qui s'échangent sur Internet frisent l'insulte... Il est regrettable que le ministre lui-même et toutes les personnes qui s'adressent des noms d'oiseaux par blogs interposés n'aient pas pris le temps de se pencher sur la signification de l'adjectif "monstrueux".

D'après le "Petit Robert" le mot revêt trois significations : 1°)  Qui a la conformation d'un monstre; 2°) Qui est d'une taille, d'une intensité prodigieuse et insolite; 3°) Qui choque extrêmement la raison, la morale.

Il me semble que si on prend le mot avec cette troisième signification, il exprime ce que ressentent aujourd'hui beaucoup de nos concitoyens. Tous ceux et celles dont  la morale est heurtée lorsqu'ils voient le sens du travail et la qualité de la vie sacrifiés aux impératifs économiques et aux intérêts financiers; tous ceux et celles dont la raison est choquée lorsque les crispations sur l'identité nationale prennent le pas sur la réflexion autour du "vivre ensemble".
Ce qu'ils ressentent alors est de l'ordre d'une  "monstruosité" qui rime avec la laideur; et qui est tout le contraire de la beauté.

Faut-il rappeler ici les mots d'Edouard Glissant déjà cités  :
 
l n'y a pas de beauté dans les mémoires solitaires, les fondamentalismes, les Histoires nationales sans partage, les épurations ethniques, la négation de l'autre, les expulsions d'émigrés, la certitude close. Pas plus de beauté dans l'essence raciale ou identitaire. Pas de beauté dans le capitalisme de production, dans les hystéries de la finance, les folies du marché et de l'hyperconsommation.
Le déficit en beauté est le signe d'une atteinte au vivant, un appel à résistance...


Pour nous, il ne fait pas de doute que Marie N'diaye a voulu s'inscrire dans la ligne de cet appel à résistance. Dénoncer ce qui défigure et enlaidit l'existence. Résister à tout ce qui rétrécit l'esprit. Ouvrir aux trésors de l'humanité et révéler l'inépuisable beauté du monde...

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