Sauver la mémoire de l'abîme : "La réparation" de Colombe Schneck

Publié le par MiJak

 

Comment réparer la blessure infligée à la mémoire par un trop long silence ?


poster_188644.jpgC'est ce à quoi s'est attachée Colombe Schneck dans son ouvrage "La réparation" (Grasset, 2012).

Faut-il préciser qu'il ne s'agit pas de n'importe quelle blessure : celle causée par la disparition tragique d'une  cousine de sa mère, Salomé, gazée à Auschwitz en 1943, à l'âge de six ans et demi. Salomé était la fille de Raya, la soeur de Ginda, la grand-mère maternelle de l'auteur.  Ne subsistent d'elle que deux photos en noir et blanc. L'auteur les a choisies pour encadrer son récit. A partir de l'un de  ces clichés, la journaliste et romancière a un jour ressenti le besoin de plonger dans sa généalogie, d'en explorer les secrets. En effet, jusqu'à leur mort, la mère et la grand-mère de Colombe ont toujours gardé le silence sur les circonstances dans lesquelles deux enfants (Salomé et son cousin Kalman) ont été emmenés vers la mort, tandis que leurs deux mères (Raya et Macha, les deux soeurs de Ginda) ont survécu...C 'est pour briser cet insupportable silence que l'auteur a décidé de remonter le temps et de fouiller les mémoires familiales. 


kaunas--ghetto.jpgSalomé et sa famille vivaient dans le ghetto juif de Kovno, en Lituanie. Le 26 octobre 1943, les nazis ont décidé de procéder à une nouvelle "Aktion". C'était le nom donné à l'opération de tri visant à sélectionner d'un côté les adultes en bonne santé astreints au travail forcé, et de l'autre les enfants et personnes âgées vouées à l'extermination. "Ce jour-là 2709 personnes ont été envoyées vers la mort" dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Deux ans plus tôt, le 28 octobre 194, plus de neuf mille personnes avaient été conduites au neuvième fort et destinées à un autre mode d'extermination : l'exécution par balles... 
De cette communauté juive de Lituanie, si vivante et active avant guerre, "il ne reste rien".

 

 

Reconstruire la mémoire sur du vide, sur l'absence, le néant, est une opération difficile et douloureuse.La liste est longue des rescapés et descendants de victimes de la Shoah qui ont tenté par l'écriture de réparer la blessure de la mémoire. Le travail de Colombe Schneck s'inscrit dans cette ligne. On peut lui reprocher une écriture trop factuelle. Mais parce qu'écrire devient à un moment une question de vie ou de mort, son entreprise mérite le respect. Personnellement, le livre de Colombe Schneck m'a profondément ému.. Ecrire pour continuer à vivre au-dessus du gouffre, du vide.

 

enfantsghetto-kaunas.jpgComment accepter l'absence de quelqu'un dont toute trace a été effacée ? Colombe Schneck s'est envolée pour la Lituanie, à Kovno pour tenter de retrouver des traces... Arrivée là, elle s'interroge : 


Que reste-t-il ici comme traces de cette vie d'avant, d'une petite fille nommée Salomé Bernstein jouant avec son tambourin ? Gila avait-elle raison quand elle m'a découragée de me rendre en Lituanie ? - "Il ne reste rien." Je cherchais dans ma vie d'aujourd'hui des traces de ce passé "et n'en voyais que des effets minuscules, je cherche ici les mêmes traces, je les vois partout. Dans les silhouettes de travailleurs sur le tarmac de l'aéroport, dans celles des femmes à cabas sortant des maisons en bois de la rue Democraty, dans ces adolescentes assises sur un monument à la signification vague, dans le visage de ces hommes impuissants qui tentent d'oublier qu'ici personne n'a tué et n'a été tué.  (p. 207)

 

"Ici personne n'a tué et n'a été tué "...  En lisant cette phrase, je fermai les yeux  pour laisser résonner en écho les mots du poète Paul Celan, prêtant sa voix à la mémoire des voix assassinées à Auschwitz :

 

"Un rien

nous étions, nous sommes, nous

resterons, en fleur :

la rose de rien, de

personne."

 

(à suivre)

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