Sergio Atzeni, l'écrivain et le poète, berger de la diversité

Publié le par MiJak

Les rayons de ma modeste bibliothèque ressemblent plus à un bosquet qu'à une forêt. Pourtant j'aime à m'y promener à la manière d'un amoureux des arbres. Je caresse du regard et de la main les tranches des ouvrages alignés, jusqu'à ce qu'un titre, le nom d'un auteur ou simplement la couleur d'une jaquette me pousse à en extraire un livre. Je le feuillette et en déguste quelques lignes qui seront la nourriture de ma journée.


sergio.jpgCe matin, en quête d'un ouvrage d'histoire, je parcourais les rayonnages lorsqu'un mince ouvrage de couleur jaune retint mon attention. Je m'en emparai et reconnus un petit recueil poétique de Sergio Atzeni, intitulé : "Deux couleurs existent au monde le vert est la seconde" . Le livre a été édité à La Passe du Vent au printemps 2003.

 


Sergio Atzeni, écrivain et poète sarde est disparu prématurement en 1995, à l'âge de 43 ans. Il est encore peu connu en France; ainsi sur Wikipédia, on ne trouve aucun article en français sur lui, mais seulement en italien , en anglais et en sarde. Pour ceux qui lisent l'italien, on peut voir le site officiel qui lui est consacré.


 

Un souvenir très précis est pour moi attaché à ce petit livre.


En mai 2003, nous étions en pleine grève pour la défense des retraites. Ce mouvement avait une dimension particulière à Vaulx-en-Velin où fonctionnaires, enseignants,salariés du privé mais aussi précaires, chômeurs et retraités luttaient ensemble et se retrouvaient chaque matin en assemblées communes. A cette même période, je venais d'acheter le recueil de S. Atzeny. Je connais bien le traducteur qui n'est autre que Marc Porcu, poète lyonnais d'origine sarde, lui aussi.

 

Le recueil d'Atzeny s'ouvre par la "Cantilène de quand on jetait les trams à la mer". Ce poème retrace la révolte des habitants de Cagliari en 1906, révolte noyée dans le sang par une répression cruelle menée par "l'ordre de Savoie".


En lisant cette balade épique où le petit peuple sarde tient le rôle principal, je la trouvais d'une surprenant actualité, compte tenu de la guerre sociale dans lequel nous étions engagés en ce printemps 2003.Il suffisait de changer le nom du ministre Cocco Ortu, artisan de la répression dans le poème, par celui du premier ministre de l'époque - celui-là même qui ne voulait pas se laisser diriger par "la France d'en-bas" ! Certes la répression n'avait pas le caractère sanglant de celle menée contre la révolte sarde en 1906. En 2003, les forces de sécurité ne tiraient pas à balles réelles, mais repoussaient les manifestants à coup de grenades lacrymogènes,ce qui a valu à deux camarades d'être blessés. Mais ce qui était frappant dans le poème c'était de constater la même surdité du pouvoir en place face aux réclamations des travailleurs, la même volonté de défendre coûte que coûte les intérêts des nantis...


Et à l'assemblée générale du lendemain matin, je pris le parti de lire un large extrait de la Cantilène de Sergio Atzeni devant l'ensemble du personnel du personnel gréviste. Le silence qui régnait alors traduisait la qualité de l'écoute. La poésie n'est pas toujours facile à faire entendre. Déclamée dans ce contexte, la parole d'Atzeni revêtait une force et une couleur particulière ! J'étais à la fois ému et conforté dans ma conviction que la poésie peut contribuer à nourrir la lutte et à donner sens aux combats collectifs où qu'ils se mènent...

 

Sergio-Atzeni.jpg

 

  "Cantilène de quand on jetait les trams à la mer" :

 

Extraits :


... Ce jour-là sur le marbre du bastion naquirent

des drapeaux rouge flammes comme des blessures

et fleurirent au soleil

les mains noires de travail et de peine

des esclaves du sel

et des femmes déformées

par trop d'enfants aimés.

 

Ces mains, ce sont leurs mains,

ces os décharnés, ce sont leurs os,

ils se ferment dans leurs poings

dans la fureur ils se retrouvent eux-mêmes.


Adelaïde Nieddu, Bonaria Cortis, Assunta Marini,

noms de madone, ouvrières à la manufacture des tabacs.

 

Elles courent, elles crient, lèvent les bras au ciel.

 

 

Grève.

Parole sainte.

 

Pointez les fusils

ordonne l'officier de Savoie

et les gardes du Roi

sans plumet

venus de vénéties affamées

et de calabres désespérées

se regardent

pâles comme des morts.

 

 

La foule se disperse,

il ne s'est rien passé.

 

 

 

Le soleil offre

des miettes de joie,

c'est juste l'heure du repas,

ils courent au port,

tous les grévistes,

pour jeter les trams à la mer.

 

 

.../...

 

 

La foule descend en chantant

dans les ruelles, sans but précis.

 

 

 

Au coin des rues,

sur les places,

aux fenêtres des palais,

à cheval derrière la foule,

des carabiniers en armes.

 

 

Le maire à ce qu'il paraît

a décidé de ne pas rester,

il s'en est allé en carosse,

il reviendra la semaine prochaine.

 

 

Un fleuve humain en crue,

il file tout droit à la Scaffa

prend d'assaut les entrepôts de l'escroquerie royale,

incendie les livres de compte,

sur le quart de tout ce qui a été pêché.

 

 

 

Garde Royale, premières sonneries de trompette.

 

 

Les gamins courent plus qu'exaltés à la fête du saint.

 

 

Les dernières notes s'éteignent dans le silence

aussitôt déchiré par les premiers tirs.

 

 

 

Feu, gardes du Roi,

feu, carabiniers,

feu

on fuit de toute part piétinant les voisins

feu

tirs nourris face à la mer

feu

larmes, morts.

 

 

.../...

 

Le plomb n'a pas suffi, le premier plomb.

 

 

Les émeutiers arrêtés sont enfermés en Préfecture,

la préfecture est assaillie par des milliers de braillards,

 

 

les portes de la liberté s'ouvrent sur les héros

 

 

la rumeur circule vite, la plaine est petite,

les maraîchers laissent les bêches,

les boulangers réclament l'argent payé en trop au Roi,

ceux des salins pour manquer une journée de travail

feraient n'importe quoi,

les mineurs décident de réclamer

la journée de huit heures

 

 

 

émeute générale.

 

 

A rome le parlement est convoqué d'urgence. Le ministre Cocoo Ortu, sarde de bonne naissance, invoque l'intervention des navires de guerre. Sur les bancs de la gauche s'élèvent des protestations.

 

 

Arrivent les troupes de christs affamés

en uniforme, fantassins et carabiniers,

bersaglieri et marins, canons et fusils,

des ports de Naples, Gênes, Palerme, Livourne,

villageois piémontais, bergers lucains,

sans terre lombards, journaliers siciliens,

excédés par l'interminable voyage

dans la cale avec les cochons,

rentrant et sortant cent fois de leurs poches

la photo usée d'une mère et d'une fiancée,

la même peine, la même fatigue pour aller de l'avant,

des pères et des frères dans leurs pays lointains,

ils viennent pour tuer, ils ont peur.

 

 

Porteurs de mort pour des gens lointains,

pour des culs qui restent au chaud.

 

.../...

 

 

cappriccio-mezzo-forte-Medium.JPG

Capricio Mezzo forte (Marjory Greze)

 

 

"Il me suffit de savoir à peine jouer une Tarentelle" (Sergio Atzeni)

 

Quelques extraits :

 

 

III


Tout a déjà été chanté, les boucliers étincelants,les

        épées féroces,

les pâles amours, les passions et le sang, la richesse,

        la faim, l'échine de porc,

les tuiles qui tombent sur la tête de l'héritier

        malchanceux, le caviar,

le blue grass, les blasphèmes et l'incapacité à vivre du poète.

 

 

Que me reste-t-il ?

Un tambourin, une vie.

 

 

XIII

 

Rares les pensées célestes, de longs couloirs obscurs,

         des ricanements, des prétendus amis mièvres,

         des femmes fausses et riantes, des âmes

         pourries ruisselantes d'amours nébuleuses.

 

Nostalgie de la mer, des silences de pierre. Ne

         suis-je que solitude ?

 

 

 

  XXXVI

 

Cette nuit avec une pince à sucre

je me suis ouvert la poitrine et j'ai découvert

que j'avais un coeur africain.

 

 

 

 

"Deux couleurs existent au monde

  le vert est la seconde 

   Voyage en compagnie de Vincent" (Sergio Atzeni)

 

 

NB : il s'agit d'une promenade que le poète effectue au coeur de la réalité avec les yeux de Vincent Van Gogh

 

 

Extraits :

 

Eté de blondeur et d'or,

une ville dans le fond,

et le soleil,

le soleil qui descend,

frère soleil.

 

Est-ce de l'amour ?

 

.../...

 

Chambre-de-Vincent.jpgPar trois fois la même chambre.

Le même lit géant l'occupe par moitié.

Deux chaises toujours à la même place.

Une petite table avec les mêmes bouteilles et les

       mêmes carafes.

 

La fenêtre verte toujours ermée de la même façon.

Le miroir pour la barbe

bien égal à lui-même.

Mais la seconde fois il y avait une femme

aux cheveux jaunes.

 

 

 

Sergio Atzeny ne fut pas seulement poète et romancier; il fut aussi traducteur, entre autres des ouvrages de  Patrick Chamoiseau, à commencer par Texaco. Ce dernier lui a rendu un hommage posthume qui est reproduit en tête du livre.

Dès leur première rencontre il a éprouvé, dit-il,  le sentiment immédiat de se trouver devant "un poète, une flamme de vie, simple, tactile, aimant vraiment le livre et la littérature". Discutant avec lui de traduction, il précise : "nous étions d'accord pour que la traduction n'aille pas d'une langue pure à une autre langue pure, mais qu'elle organise l'appétit des langues entre elles dans l'oxygène impétueux du langage... Nous étions d'accord pour qu'une traduction honore avant tout l'opacité irréductible de tout texte littéraire, pour que, dans ce monde qui a enfin une chance de s'éveiller à lui-même, le traducteur devienne le berger de la Diversité".

Il termine en affirmant à propos de Sergio Atzeny :"Le pays de Sergio est une terre de langages, d'ombres et de lumière, et de diversité... Le monde a perdu un de ces poètes discrets qui fondent la force des vents et des saisons."

 



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