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Mijak Journal de route imaginaire au pays du réel

Mijak Journal de route imaginaire au pays du réel

Voyager à travers poésie, littératures, cultures... pour goûter la diversité des imaginaires, sentir le divers, et surprendre l'intraitable beauté du monde


Un été en poésie : Saint-John Perse

Publié par MiJak sur 4 Septembre 2011, 21:44pm

Europe-SJP.jpgParmi les lectures qui ont accompagné mes vacances ce mois d'août, le cahier de la revue "Europe" consacré à Saint-John Perse. Un Numéro qui date de 1995, mais qui est riche par son contenu.

J'ai retenu en particulier l'article de Maryse Condé "Eloge de Saint-John Perse". Le titre est trompeur, car l'auteur y avoue sans ambages son aversion et son antipathie pour l'homme et pour sa poésie qui jusqu'à aujourd'hui ne lui procure "ni jouissance, ni plaisir". Pourtant, elle y fait l'aveu que sous la poussée de ses étudiants - américains en particulier -, elle a été conduite peu à peu à reconsidérer sa vision jusque-là trop monolithique et à modifier ses sentiments à l'égard du poète. Peut-être parce que lors d'un de ses retour à son île natale, elle a éprouvé comme Alexis Léger "la douleur de ne pouvoir étreindre ce qui n'est plus", à savoir le monde de sa propre enfance, comme un objet irrémédiablement perdu ?

Maryse Condé a donc introduit Saint-John Perse dans le programme de ses cours de littérature. Ce qui ne l'empêche pas d'avouer que sa poésie continue de la rebuter :"Je la trouve verbeuse, froide, même si lui-même définissait ainsi la poésie : "elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes." Pourtant j'y trouve en toutes saisons, comme dit Ungaretti, "une accession au détachement des songes".

 

J'ai lu avec intérêt l'ensemble de la revue. J'ai trouvé particulièrement éclairant l'étonnant échange de lettres entre André Breton et Alexis Léger. Le premier  écrivait dans le Manifeste du Surréalisme :"Saint-John Perse est surréaliste à distance". Or ce que révèlent leurs échanges, par lettres et par oeuvres interposées, c'est sans aucun doute une indéniable parenté intellectuelle et poétique entre deux hommes qui se reconnaissent de la même trempe; mais plus encore une volonté farouche de préserver leur liberté et une solitude dont l'un et l'autre savaient qu'elle était le seul moyen de préserver leur capacité créatrice.

SJP.jpg

Deux articles m'ont passionné qui concernent le rapport que le poète entretenait avec les mots (et les dictionnaires !) : "Saint-John Perse et les mots" (par Joëlle Gardes-Tamine) et "L'obscurité du visible : ou le malentendu sur la propriété du mot" (par Henriette Levillain).Articles à lire absolument pour qui veut connaitre et comprendre le travail inlassable de cet infatigable artisan du langage que fut Saint-John Perse. A prolonger bien sûr par la lecture et l'écoute des commentaires données à ce propos par Joelle Gardes-Tamine sur le site  : http://www.sjperse.org/mots.html (site sur SJP réalisé par Loïc Céry).

 

Et puis pour clore ce cahier, le discours de Stockolm, reproduit en intégral. Texte dont l'objet est précisément la poésie et dont on peut dire - comme le souligne l'étude de Michèle Aquien - que s'il ne s'agit pas de poésie, il présente de singulières et évidentes qualités poétiques.

 

"J'ai accepté pour la poésie l'hommage qui lui est ici rendu, et que j'ai hâte de lui restituer.../...

 

Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord «poétique» au sens propre du mot; et dans l'équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s'exerce, initialement, pour l'entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va plus loin et de plus loin? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence. La réponse n'importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l'esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne..../...

 

Elle s'allie, dans ses voies, la Beauté, suprême alliance, mais n'en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l'art de la vie, ni de l'amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes. L'amour est son foyer, l'insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l'anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus. Elle n'attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n'a d'elle-même à justifier. Et c'est d'une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu'elle embrasse au présent tout le passé et l'avenir, l'humain avec le surhumain, et tout l'espace planétaire avec l'espace universel. L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore; celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain. Son expression toujours s'est interdit l'obscur, et cette expression n'est pas moins exigeante que celle de la science..../...


 

L'inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l'accoutumance..../...


 

Face à l'énergie nucléaire, la lampe d'argile du poète suffira-t-elle à son propos? Oui, si d'argile se souvient l'homme.

Et c'est assez, pour le poète, d'être la mauvaise conscience de son temps."

 


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