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Mijak Journal de route imaginaire au pays du réel

Mijak Journal de route imaginaire au pays du réel

Voyager à travers poésie, littératures, cultures... pour goûter la diversité des imaginaires, sentir le divers, et surprendre l'intraitable beauté du monde


Victor Segalen en Polynésie

Publié par MiJak sur 20 Juin 2011, 22:02pm

 
 

En visitant le blog "Détours des mondes", je découvre qu'une expo se tient en ce moment à l'abbaye de Daoulas en Bretagne :


Affiche.jpg

 

RENCONTRES EN POLYNESIE : Victor Segalen et l'exotisme


La Bretagne, terre natale de Segalen, "seuil de la découverte de lointains mystérieux, comme une première étape vers un retour aux origines", fut le socle à partir duquel se forgèrent ses rêves d'ailleurs et son désir d'explorer le "divers".

 

L’exposition met l'accent sur la période polynésienne de la vie de Segalen, avant ses grands voyages en Chine. Elle présente des œuvres et des objets européens, en dialogue avec des pièces venues de Polynésie, jouant la carte du « mélange d’exotismes ».

Victor-Segalen.jpgLorsque Segalen débarque aux îles Marquises en 1903, il a vingt-cinq ans, et y découvre une culture pour laquelle il se passionne.

Au contact de ses habitants, il élabore peu à peu une nouvelle conception de l’exotisme, qui trouve parallèlement sa source dans l’art de Paul Gauguin, profondément admiré par Segalen. Revêtant le costume de l’ethnologue, il écrit un roman publié en 1907,

Les Immémoriaux,

par lequel il tente de raviver les anciennes traditions polynésiennes qui sont, selon lui, sur le point de disparaître. À travers ce texte, Segalen donne la parole aux « naturels » eux-mêmes, qui témoignent dans le passé comme dans le présent des échanges et des relations qui se sont noués entre les indigènes et les « hommes à la peau blême ».

                                                           Portrait de Victor Segalen - George-Daniel de Monfreid (1856-1929) 1909, Huile sur toile. © Collection particulière

 

 

Souhaitons que les visiteurs soient nombreux à découvrir cette expo et se nourrir de la pensée de Victor Segalen. Celle-ci, en effet constitue un outil étonnamment actuel d'exploration pour la rencontre avec l'Autre.

 

A propos de Segalen, Gauguin et la Bretagne, rappelons cette anecdote racontée par Segalen dans son "Hommage à Gauguin".

 

Gauguin---Fatata-Te-Miti-copie-1.jpg

                Fatata te miti (près de la mer), 1892, Washington, National Gallery of Art


 

Gauguin meurt aux Marquises le 8 mai 1903. En septembre de la même année, Victor Segalen est présent à Papeete lors d’une vente judiciaire des biens de Gauguin. Il est à cette époque affecté sur le navire « la Durance » comme officier médecin. A l’occasion de cette vente, il se rendra acquéreur de 24 lots pour un montant de 188,95 francs : sept toiles, quatre planches de bois sculptées venant de la "Maison du jouir", la palette de Gauguin, plusieurs albums et carnets et de nombreux dessins. Segalen raconte :

 

« Puis s’accomplit la vente judiciaire, sous les formes les plus légales, les plus sordides. On liquida sur place les objets « utiles », vêtements, batterie de cuisine, conserves et vins. Une autre adjudication eut lieu à Papeete, et comprenant quelques toiles, deux albums, l’image de Satan et de la concubine Thérèse, le fronton et les panneaux de la Maison du Jouir, la canne du Peintre, sa palette.

Pour acquéreurs : des marchands et des fonctionnaires ; quelques officiers de marine ; le Gouverneur régnant à cette époque ; des badauds, et un professeur de peinture sans élèves devenu écrivain public. Le Gouverneur fit acheter discrètement, puis racheta au même prix, un album. Un marchand se rendit possesseur de la canne (la poignée enchâssait une grosse perle baroque) et des deux bols « Thérèse » et « Père Paillard ». Un enseigne de vaisseau ne se départit point d’une fort belle toile : trois femmes, l’une allaitant, assise aux pieds des autres posées dans un ciel jaune. Le professeur de peinture essaya, d’un air entendu, la souplesse des poils des brosses, sur l’ongle de son pouce gauche, et en acquit tout un lot pour trois francs. La palette m’échut pour quarante sous. J’acquis au hasard de la criée tout ce que je pus saisir au vol. Une toile, présentée à l’envers par le commissaire priseur qui l’appelait « chutes du Niagara » obtint un succès de grand rire. Elle devint ma propriété pour la somme de sept francs. Quant aux bois, fronton et métopes de la Maison du Jouir, personne ne surmonta ma mise de…cent sous ! Et ils restèrent à moi.

Gauguin-Chutes-du-Niagara.jpg

Revenu seul, avec une grande tristesse, étonnée dans mon faré tahitien, dont les parois étaient vides, j’étendis ces trophées sacrilègement conquis au hasard de mots jetés et d’un marteau de justice que plus rien ne pouvait relever. Les bois de la Maison du Jouir, je les destinai dès lors, à l’autre extrémité du monde, à ce manoir breton que Saint-Pol-Roux se bâtissait, lui aussi, comme demeure irrévocable, dominant la baie du Toulinguet, sur la presqu’île atlantique. La palette, je ne pus décemment en faire mieux hommage qu’au seul digne de la tenir, non pas entre ses doigts, comme une relique dont on expertise avec la foi l’origine, mais passant dans l’ovale au double biseau le pouce qui porte et présente le champ des couleurs…à Georges Daniel de Monfreid.

A la bien regarder, cette palette, avec ses roses bleu nacré, ses blancs de dix mille nuances, ses montagnes de vert émeraude ou véronèse encore mou, et d’autres tons pétris par le pinceau dont les poils avaient marqué, cette palette était le miroir en relief de la toile qui dans ma case, pendait au mur, le « numéro » crié sous l’étiquette « Chutes du Niagara ».

 

Retournée, mise en place et contemplée enfin sans blasphèmes ni marchandage, cette toile devenait un paysage breton, village d’hiver sous la neige : quelques maisons de chaume épaulent la ligne d’horizon et se pressent autour du clocher juste central. (Le haut du cadre coupe la pointe trop aiguë  de la flèche.) A gauche, une falaise violette tombe vers un crépuscule. A droite filent des arbres maigres. Tout le sol est fait de neige, ruisselant de lumières fondues, magnifique pelage bleu et rose, fourrure sur le sol froid. C’est donc cela que le peintre, en mourant, recréait avec nostalgie ? Sous les soleils de tous les jours, le suscitateur des dieux chauds voyait un village breton sous la neige !

village-breton-sous-la-neige-1894-95.jpg

Cette toile, je l’ai gardée. Le don même en serait injurieux, Gauguin mourut en la peignant, c’est un legs. Seule de tant d’autres, elle se signe de l’absence du nom. »

tiré de "Hommage à Gauguin"  paru dans : Victor Segalen, Essai sur l'exotisme, Livre de Poche (Biblio essais), 2007, p. 150-152

 

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