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Le poète c'est toi (Mohammed Khaïr-Eddine)

Publié le par MiJak

soldat.jpg                                                     

  Le poète c’est toi qui te perds

en même temps que tout le sang du monde

                                                           criblé

                                                                    blessé
                                                                         comme ce soldat

de 1941 qui cogne à ma mémoire    
                                          et ne trouve plus large issue

que ma vie
                  ouvert sur un désordre

                                                                   au pays cette année les figues

mûrissent à même le rocher

                                        il saigne

                                        mais voici que la chambre ne

suffit plus

                    le poète c’est toi
                                       toi qui te nourris de la nostalgie
 du futur

 

 

Mohammed Khaïr-Eddine, Nausée noire, IX,
dans "Soleil arachnide", NRF-Gallimard (Poésie), 2009, p. 31

Publié dans Eclats de mots

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Précision de l'éraflement (Bernard Vargaftig)

Publié le par MiJak

Ce qui n'est toujours pas dit

Ni ne berce ni n'obscurcit

La précision de l'éraflement

 

  Das was nicht immer gesagt ist

Weder wiegt noch verdunkelt

Die Genauigkeit der Ritzung

 

  (texte de Bernard Vargaftig,

traduit par Félicitas Frischmuth)

 

 

Luberon-copie-1.JPG

 

Dein Atem streift
die Schoten am Baum

aus dem Wasserspiegel

hier war Licht

im Blütenschacht

gleitet die Reihung

Wellen

federn die Luft

 

  Depuis la surface de l'eau

ton haleine frôle

les siliques sur l'arbre

la lumière était ici

dans la fosse en fleur

la file glisse

des flots

servent de ressort à l'air

 

(texte de  Félicitas Frischmuth,

traduit par Bernard Vargaftig)

 

 

Textes tirés de Windstoss / Coup de vent, Félicitas Frischmuth, Bernard Vargaftig .- Lieux dits, Strasbourg, 2001 (coll. Jour et nuit) , p.14 et p. 25

Publié dans Eclats de mots

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Sauver la mémoire de l'abîme : Paul Celan et "La Rose de personne"

Publié le par MiJak

 

 

A l'occasion de son voyage en Lituanie, à la recherche des traces du massacre des juifs de Kovno, Colombre Schneck écrit :"Ici personne n'a tué et n'a été tué" ("Réparation", p. 207. Voir plus haut l'article du 10 octobre 2013).


Lisant ces lignes, surgit aussitôt devant moi la figure de  Paul Celan, avec la force tranchante de sa parole poétique : « Personne ne nous repétrira de terre et de limon,/personne ne bénira notre poussière./Personne. »

En effet - hasard ou coïncidence ? - quelques jours avant de lire "Réparation",  j'avais emprunté à la bibliothèque son livre  "La rose de personne" (Ed José Corti,2007).

 

Paul-celan-copie-1.jpgPaul CELAN


Il est né en Roumanie en 1920, dans une famille juive de langue allemande. Ses parents seront victimes de la barbarie nazie. Lui même aura connu les persécutions fascistes et nazies. En 1948 il s'installe en France. Il est l'auteur d'une oeuvre poétique complexe et novatrice, au carrefour de toutes les traditions poétiques occidentales et juives : de Shakespeare à Mandelstam, en passant par Yehuda Halevi, Rimbaud, Valéry, Char, Michaux, Ungaretti et... Pessoa dont il a été un traducteur passionné. Hanté sans doute par les tragédies qui ont affecté son existence, Paul Celan s'est donné la mort en se jetant dans la Seine à Paris en 1970. On retrouvera dans sa poche deux billets non utilisés pour une représentation de "En attendant Godot"...

 

 

La Rose de personne

 

Cet ouvrage est considéré comme le sommet de son oeuvre. Dédicacé en souvenir du poète juif russe Ossip Mandelstam, victime du stalinisme, l'ouvrage est composé de courts poèmes qui  tiennent à la fois de la ballade, de la satire, de la romance, l'ode ou l'élégie. A travers eux, Celan fait entendre sa voix à la mémoire des voix assassinées à Auschwitz. 


Comme le montre admirablement l'étude de Martine Broda qui figure en postface de l'ouvrage, "La rose de personne" est à considérer comme un livre et non comme un simple recueil. Il comporte un début et une fin, avec entre les deux un cheminement. A la fin quelque chose a changé. Entre le premier et le dernier poème, le livre raconte une histoire, décrit une trajectoire : celle de la "rose" en tant que métaphore. Loin d'être figé dans un seul signifié, le symbole de la rose subit, au fil des poèmes, une série de métamorphoses. Ce glissement progressif des significations est déjà annoncé dans "Psaume" :

 

Psaume

Personne ne nous repétrira de terre et de limon,
personne ne bénira notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
Pour l'amour de toi nous voulons
fleurir.
Contre
toi.

Un Rien,
nous étions, sommes, nous
resterons, en fleur :
la Rose de rien, de
personne.

Avec
le style clair d'âme,
l'étamine désert-des-cieux,
la couronne rouge
du mot de pourpre que nous chantions,
au-dessus, au-dessus de
l'épine.

 

03-11-Maryan-Sans-titre-1960.jpg"Personne" (avec un P majuscule) désigne le Dieu absent, innommé, comme dans la Kabbale et la mystique juive, par opposition au Dieu "révélé" dont la Bible réaffirme sans cesse la présence auprès de son peuple.
Après Auschwitz, Dieu ne peut plus être invoqué que comme "Personne" (avec un P majuscule), autrement dit le grand absent. L'existence de la rose, symbole du peuple juif, ne tient plus que reliée à cette absence, à ce vide, à ce néant; la rose, dont la floraison  fugace et si fragile s'apparente à une sorte de négation, renvoie aussi à ce processus de néantisation que fut la Shoah; les victimes n'ont-elles pas été niées dans leur essence ?

« Rose de Personne » avant d’être qualifiée de « rose de rien »,  elle deviendra finalement la « rose de personne » (avec un p minuscule), ce qui implique que désormais sans doute elle est à tous. Tous, c'est-à-dire toute l'humanité. Au final, pour Celan, après Auschwitz, il n'y a plus de destin juif séparé du reste de l'humanité.  Et si la rose est de toute évidence aussi une figure "christique", comme le rappelle l'allusion à la couronne de pourpre et à l'épine..., alors le particularisme chrétien lui-même est désormais fondu dans le destin de toute l'humanité.

Ce mouvement universalisant qui traverse le livre s'accompagne d'un mouvement de désacralisation, symbolisé par les métamorphoses de la rose qui devient tour à tour : fleur d'amandier (voir ci-dessous le poème "Mandorle"), pierre, rose des massacres, avant de devenir colchique (Colchis: la terre d'exil), et finalement "rose des vents" qui indique la direction par-delà les naufrages possibles. La trajectoire de la rose s'achève comme finissent toutes les roses : effeuillée, dispersée par le vent. "Une rose de l'abîme devient rose du monde... " (Martine Broda, op. cit., p. 185)


   Mandorle

55-Maryan-Personnage.jpgDans l'amande — qu'est-ce qui se tient dans l'amande ?
Le Rien.
Le Rien se tient dans l'amande.
Il s'y tient, s'y tient.


Dans le Rien — qui se tient là ? Le Roi.
Là se tient le Roi, le Roi.
Il s'y tient, s'y tient.


            Boucle de juif, tu ne grisonneras pas.

Et ton œil — vers quoi se tient ton œil ?
Ton œil se tient face à l'amande.
Ton œil face au Rien se tient.
Soutient le Roi.
Ainsi il se tient, se tient.

            Boucle d'homme, tu ne grisonneras pas.
            Amande vide, bleu roi.

 


 

 

La parole pour déchirer le silence

 

Face à l’horreur de l’histoire, Celan ne peut garder le silence. Pour lui la parole est l’ultime rempart contre l’oubli. Mais pas la parole sacrée, ni celle de la prière. C’est pourquoi, il  invente une langue unique, une langue obscure, secrète, dont l’écriture passe par la dislocation des mots. Langue d’abîme pour habiter l’abîme…  

« La langue de Celan est une langue d'éclats, de brisures. Son poème est à la fois décomposition de ce savoir occidental qui aura donné les camps de concentration, mais sur la mousse duquel peut renaître une nouvelle végétation. A la langue des bourreaux Celan a opposé une « contre-langue ». De cette langue allemande, souvent montée vers l'obscur, et profondément imprégnée de mort, il fait une langue de la rédemption, du salut. La poésie de Paul Celan est une lutte victorieuse contre la langue. Le monde a été cassé et le poète ne peut le rassembler à nouveau que dans les brisures de ses mots. » (Gil Pressnitzer, Paul Celan, poète d'après le déluge)

[…]
Wann,
wann blühen, wann,
wann blühen die, hühendiblüh,
huhediblu, ja sie, die September-
rosen?

Hüh — on tue… Ja wann?

Wann, wannwann,
Wahnwann, ja Wahn, —
Bruder
Geblendet, Bruder
Erloschen, du liest,
dies hier, dies:
Dis-
parates —: Wann
blüht es, das Wann,

[…]

Trad. : (Martine Broda) :

[…]
Quand,
quand fleurissent, quand,
quand fleurissent les,
flhuerissentles, oui, les
roses de septembre ?

Hue – on tue… Mais quand ?

Quand, cancan,
où, fou, oui, fou -
frère
Aveuglé, frère
Eteint, tu lis
ceci, oui, ici :
dis-
parate - : quand
fleurit-il, le quand,
[…]

 

06-Maryan-Composition-1960.jpg

 

 

 

La poésie de Paul Celan ne cherche pas à cicatriser les blessures. Au contraire, elle se tient comme une épée acérée, « elle est là coupante devant nous, pour que jamais nous n’oubliions le tragique absolu de ce monde » (Gil Pressnitzer).

 


 

 

 

 

 

 

 

 

OU M’est tombé le mot, qui était immortel :
Dans le gouffre de ciel derrière le front ;
Là s’en va, escortée d’Ordure et de Crachat,
l’étoile septuple, qui vit en moi.

Dans la maison de nuit les rimes, le souffle dans la merde,

l’œil, un valet d’images -
Et pourtant : un silence loyal, une pierre
qui évite la rampe du diable.

 

 

 

Quand le poète chevauche l'abîme


Lui qui a choisi d’habiter le vide par sa poésie, sera rattrapé par le vide… À ce sujet, il y a dans le recueil La rose de personne cet étrange passage prémonitoire où Celan, plusieurs années à l’avance, semble annoncer sa disparition, évoquant le lieu même de son futur suicide :.

Et avec le livre de Tarussa  

(…)
De la dalle
du pont, d’où
il a rebondi
trépassé dans la vie, volant
de ses propres blessures,— du
Pont Mirabeau.
Où l’Oka ne coule pas. Et quels
amours
 ! (oui,  mes amis, du cyrillique aussi
j’ai chevauché par-dessus la Seine,
chevauché par-dessus Rhin.)
(…)

La poésie de Celan n’a pas été éteinte par sa mort, elle continue à nager vers nous comme une lumière que l’eau ne peut noyer. En ces temps où des ombres menaçantes se profilent à nouveau, Paul Celan nous tend la rose de personne comme une flamme vive pour empêcher nos consciences de sombrer dans le sommeil de l’oubli.

 

02-Maryan-Sans-titre-1960.jpg

 

N.B. : les images ci-dessus sont empruntées au catalogue de l'exposition "La ménagerie humaine" autour de l'oeuvre grinçante et inclassable de Maryan (Pinchas Burstein, 1927-1977) actuellement présentée au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme. Voir ici.

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2014 : croire à la force de nos rêves

Publié le par MiJak

 

 

mandela7.jpg

 

 

Je rêve aubes africaines

loin des voix du monde,

éveil de corps chauds

lait qu'on vient de traire,

nuits d'herbe damnée,

danses à tomber d'épuisement

au son des tambours, visions nébuleuses

dans les maisons de thé,

prophéties équivoques,

prières psalmodiées,

serpents venimeux

qui ne seraient pas déguisés en hommes.

 

Sergio Atzeni

"Il me suffit de savoir à peine jouer une tarentelle" (trad. Marc Porcu)

 

 

 

Je continue à guetter l'horizon qui fait l'effort de

maintenir son bleu

 

Mohammed El Amraoui

("Accouchement de choses")

 

Bonne année à tous ! Que la force de nos rêves nous aide à garder le cap vers l'horizon. Car c'est de là que surgiront immanquablement les rivages insoupçonnés qui sont l'objet de  toutes nos quêtes.


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La poésie, feu de la vie

Publié le par MiJak

feu foret

« La poésie est à la vie ce qu'est le feu au bois. Elle en émane et la transforme. Pendant un moment, un court moment, elle pare la vie de toute la magie des combustions et des incandescences. Elle est la forme la plus ardente et la plus imprécise de la vie. Puis, la cendre."

Pierre Reverdy

Publié dans Eclats de mots

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Sauver la mémoire de l'abîme : "La réparation" de Colombe Schneck

Publié le par MiJak

 

Comment réparer la blessure infligée à la mémoire par un trop long silence ?


poster_188644.jpgC'est ce à quoi s'est attachée Colombe Schneck dans son ouvrage "La réparation" (Grasset, 2012).

Faut-il préciser qu'il ne s'agit pas de n'importe quelle blessure : celle causée par la disparition tragique d'une  cousine de sa mère, Salomé, gazée à Auschwitz en 1943, à l'âge de six ans et demi. Salomé était la fille de Raya, la soeur de Ginda, la grand-mère maternelle de l'auteur.  Ne subsistent d'elle que deux photos en noir et blanc. L'auteur les a choisies pour encadrer son récit. A partir de l'un de  ces clichés, la journaliste et romancière a un jour ressenti le besoin de plonger dans sa généalogie, d'en explorer les secrets. En effet, jusqu'à leur mort, la mère et la grand-mère de Colombe ont toujours gardé le silence sur les circonstances dans lesquelles deux enfants (Salomé et son cousin Kalman) ont été emmenés vers la mort, tandis que leurs deux mères (Raya et Macha, les deux soeurs de Ginda) ont survécu...C 'est pour briser cet insupportable silence que l'auteur a décidé de remonter le temps et de fouiller les mémoires familiales. 


kaunas--ghetto.jpgSalomé et sa famille vivaient dans le ghetto juif de Kovno, en Lituanie. Le 26 octobre 1943, les nazis ont décidé de procéder à une nouvelle "Aktion". C'était le nom donné à l'opération de tri visant à sélectionner d'un côté les adultes en bonne santé astreints au travail forcé, et de l'autre les enfants et personnes âgées vouées à l'extermination. "Ce jour-là 2709 personnes ont été envoyées vers la mort" dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Deux ans plus tôt, le 28 octobre 194, plus de neuf mille personnes avaient été conduites au neuvième fort et destinées à un autre mode d'extermination : l'exécution par balles... 
De cette communauté juive de Lituanie, si vivante et active avant guerre, "il ne reste rien".

 

 

Reconstruire la mémoire sur du vide, sur l'absence, le néant, est une opération difficile et douloureuse.La liste est longue des rescapés et descendants de victimes de la Shoah qui ont tenté par l'écriture de réparer la blessure de la mémoire. Le travail de Colombe Schneck s'inscrit dans cette ligne. On peut lui reprocher une écriture trop factuelle. Mais parce qu'écrire devient à un moment une question de vie ou de mort, son entreprise mérite le respect. Personnellement, le livre de Colombe Schneck m'a profondément ému.. Ecrire pour continuer à vivre au-dessus du gouffre, du vide.

 

enfantsghetto-kaunas.jpgComment accepter l'absence de quelqu'un dont toute trace a été effacée ? Colombe Schneck s'est envolée pour la Lituanie, à Kovno pour tenter de retrouver des traces... Arrivée là, elle s'interroge : 


Que reste-t-il ici comme traces de cette vie d'avant, d'une petite fille nommée Salomé Bernstein jouant avec son tambourin ? Gila avait-elle raison quand elle m'a découragée de me rendre en Lituanie ? - "Il ne reste rien." Je cherchais dans ma vie d'aujourd'hui des traces de ce passé "et n'en voyais que des effets minuscules, je cherche ici les mêmes traces, je les vois partout. Dans les silhouettes de travailleurs sur le tarmac de l'aéroport, dans celles des femmes à cabas sortant des maisons en bois de la rue Democraty, dans ces adolescentes assises sur un monument à la signification vague, dans le visage de ces hommes impuissants qui tentent d'oublier qu'ici personne n'a tué et n'a été tué.  (p. 207)

 

"Ici personne n'a tué et n'a été tué "...  En lisant cette phrase, je fermai les yeux  pour laisser résonner en écho les mots du poète Paul Celan, prêtant sa voix à la mémoire des voix assassinées à Auschwitz :

 

"Un rien

nous étions, nous sommes, nous

resterons, en fleur :

la rose de rien, de

personne."

 

(à suivre)

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Eclats de mots

Publié le par MiJak

"En chacun de nous se joue le destin de l'humanité " (Raimon Pannikar)

Raimon-Panikkar.jpg

Cette petite phrase du théologien indo-catalan est apparue il y a quelques jours sur l'écran de mon téléviseur au gré d'une émission dont le titre m'a échappé. La phrase, elle s'est installée dans ma tête. Et comme un aimant elle s'est mise à attirer d'autres paroles, recueillies ces derniers temps, et qui depuis tournent et s'enroulent dans mon esprit...  Pour quelle raison, je ne saurais le dire... Ou plutôt si ! Chacune d'elle est une perle, un éclat, dont le reflet témoigne de l'effort que font les poètes pour dissiper les ténèbres qui entourent  l'énigme de notre "être-au-monde"...

 

"Nous sommes des individus confrontés à une totalité-monde dont nous recevons des stimulations. L'expérience est plus intéressante qu'une transmission de vérité " (Patrick Chamoiseau)
Phrase entendue dans une interwiew de l'écrivain trouvée sur Internet où il parle de la diversité des langues et de la disparition de certaines d'entre elles : "Le problème c'est de faire en sorte que nos enfants disposent d'un imaginaire multilingue, c'est-à-dire qu'ils aient le désir imaginant de toutes les langues du monde, et si nous parvenons à cela, nous sommes sauvés !"

 

"Le ciel est un très-grand homme" (Charles Baudelaire citant Emanuel Swedenborg)
J'ai trouvé cette parole dans le petit ouvrage de Pierre Michon, "Corps du roi"; il en a fait le titre de son dernier texte où il évoque la disparition de sa mère et la place que la poésie - à travers deux textes majeurs :
la "Ballade des pendus" de François Villon et "Booz endormi" de Victor Hugo - peut tenir face à des événements tels que la mort d'une mère ou la naissance d'une fille. Il faut dire que Pierre Michon a eu une destinée singulière, devenu écrivain à 37 ans et père d'une fille à 53 ans. "Corps du roi" est un petit livre étonnant - étonnament autobiographique - où Michon évoque le "roi" Beckett (à partir de la photographie prise en 1951 par Lutfi Ozkok), Flaubert, Ibn Mangli, et enfin William Faulkner (là aussi à partir d'une photo de James R. Coffield de 1931). Il faut lire la présentation que Jean-Baptiste Harang fait de Michon sur Remue.net.

 

chazal_56b.jpg"L'enfant relie tout, comme le poète." (Malcolm de Chazal)

Parole tirée de "Sens unique", un petit livre que le poète mauricien a publié en 1974. Malcolm de Chazal a cherché à allier philosophie, poésie et science pour créer une cosmogonie où l'intelligence se fait par la connaissance de l'extra-visible. Il était particulièrement attentif aux corrélations universelles au sein desquelles s'échafaude une expérience entre les sens. Sa vocation de poète est née le jour où se promenant dans un bosquet de fleurs, il vit "pour la première fois une fleur d'azalée" le "regarder"...  Alors "Sens- plastique", son premier recueil d’aphorismes était né. Les fulgurances que recelait ce livre révélaient alors un regard neuf, fait de correspondances à la fois étranges et saisissantes sur la vie, le monde, l’amour, la foi, la nature, Dieu, l’univers...
Pourquoi ai-je été attiré par cet opuscule de Malcolm de Chazal ? A cause de son titre :"Sens unique", le même que celui d'un petit ouvrage de Walter Benjamin. Un ouvrage composé d'aphorismes, de fragments, de vignettes où tout s'interpénètre et se répond dans un jeu subtil de correspondances et d'analogies, et qui propose, lui aussi, un choc émotionnel, une expérience philosophique et poétique radicale... Certains commentateurs le considère comme le sommet de l'oeuvre littéraire de W. Benjamin et probablement l'un des plus grands livres de l'entre-deux-guerres.


 

"C'est un homme qui bouscule la terre en avançant" (Charles-Albert Cingria)

velo   

J'ai cueilli cette parole dans le très beau livre de Jacques Réda intitulé "Le bitume est exquis" et qui est consacré à l'oeuvre et au cheminement littéraire d'un auteur inclassable, suisse de naissance, resté hélas trop méconnu, et dont le nom lui-même est un poème : Charles-Albert Cingria (1883-1954).

"Je ne suis pas un nom, il n'y a que la vie qui m'intéresse"... "

« Mon âge : douze ans et demi et trente-six mille ans. Mes origines : le paradis terrestre. »

Amoureux de la vie, animé d'une foi en l'homme inébranlable, Cingria a laissé une oeuvre prolixe et exubérante, sur des sujets de la plus haute érudition (sur la musique, Pétarque, le Moyen-Age et la civilisation de St Gall, etc.), mais aussi - au fil de ses infatigables pérégrinations à vélo sur les routes de France et de Suisse -  sur une foule de sujets inattendus, sur tout, sur rien... et toujours dans une langue qui allie souplesse et fermeté, justesse et fantaisie, acuité et énergie...


"Cingria est un formidable moteur à explosion, un baroque, un amoureux éruptif de la langue dans la mesure où il lui découvre comme un pouvoir infini : celui de nommer bien sûr, mais plus encore d’habiter le monde et d’y percevoir des échos et des sonorités, une trame, des coloris à chaque fois inédits." (Patrick Kechichian, voir ici)


Publié dans Eclats de mots

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La poésie des mots pour éclairer la nuit : Antoine Choplin

Publié le par MiJak

 

La-nuit-tombee-copie-1.jpeg"La nuit tombée", le dernier livre d'Antoine Choplin (La fosse aux ours, 2012) est simple, lumineux, poétique.


L'action de ce court roman dure le temps d'une nuit... C'est l'histoire de Gouri, un homme à moto tirant une remorque bringuebalante et qui, à la nuit tombante,  traverse la campagne ukrainienne... 

A  bout de deux pages, on comprend vite que le titre de cette histoire n'est que la métaphore de la nuit qui s'est abattue sur toute une région, lorsque le 26 avril 1986 l'explosion du réacteur n° 4 de la centrale de Tchernobyl a libéré dans l'atmosphère d'importantes quantités d'éléments radioactifs, provoquant une très large contamination de l'environnement et de nombreux décès et maladies.


Gouri a une mission  : retourner dans la ville de Pripiat, située dans la zone sinistrée, afin de rapporter un objet précieux à ses yeux. Auparavant, il s'arrête dans le village de Tchevtchenko où il retrouve d'anciens amis et compagnons qui ont survécu à la catastrophe et sont restés dans la zone, marqués à jamais dans leur chair et leur coeur et tentant de s'accrocher à ce qu'ils peuvent pour survivre dans ce no man's land anéanti. Quelques uns de ces hommes ont fait partie comme Gouri des "liquidateurs", chargés de nettoyer le toit du réacteur " à coups de pelle dans cette espèce de merde qui te fait bouillir les sangs"...


Pour Gouri, devenu écrivain public à Kiev, la bouée qui lui permet de surnager dans cet océan de mort, ce sont les mots... des poèmes qu'il écrit chaque jour :

 

" Quelques mots chaque jour, oui un poème si on veut, comme un petit crachat de ma salive à moi dans le grand feu. Et ce sera comme tous les jours que Dieu me donnera." (p. 75)

 

 

L'écriture d'Antoine Choplin est sobre, sans fioritures. C'est sans doute ce qui lui donne cette force poétique pour traduire aussi bien les souvenirs intimes des habitants que les stigmates humains ou environnementaux de la catastrophe. Il s'en dégage une douceur lumineuse qui tranche avec la pénombre qui s'est abattue sur cette portion de terre pour affirmer que l'espoir n'a pas disparu quand le néant semble avoir triomphé...

 


                Pripiat-1.jpg

 

"La bête n’a pas d’odeur

                Et ses griffes muettes zèbrent l’inconnu de nos ventres

                D’entre ses mâchoires de guivre

                Jaillissent des hurlements

                Des venins de silence

                Qui s’élancent vers les étoiles

                Et ouvrent des plaies dans le noir des nuits

                Nous voilà pareils à la ramure des arbres

                Dignes et ne bruissant qu’à peine

                Transpercés pourtant de mille épées

                A la secrète incandescence"

                (p. 72-73)

 

 Pripiat-2-copie-1.jpg

 

« Il y a eu la vie ici
Il faudra le raconter à ceux qui reviendront
Les enfants enlaçaient les arbres
Et les femmes de grands paniers de fruits
On marchait sur les routes
On avait à faire
Au soir
Les liqueurs gonflaient les sangs
Et les colères insignifiantes
On moquait les torses bombés
Et l’oreille rouge des amoureux
On trouvait le bonheur au coin des cabanes
Il y a eu la vie ici
Il faudra le raconter
Et s’en souvenir nous autres en allés. »
(p. 71)

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Proust et le temps : ou de l'impossible coïncidence avec soi

Publié le par MiJak

Marcel-Proust-3.jpgLe 2 janvier dernier, le journal Libération annonçait l'année 2013 comme "L'année de la Marcellitude". Le quotidien se payait même le luxe d'une interview post-mortem de l'écrivain invité à porter un regard rétrospectif sur son oeuvre.

Il est vrai qu'en novembre prochain nous célèbrerons le 100ème anniversaire de la parution du premier volume de la "Recherche" ("Du côté de chez Swann") et que diverses manifestations vont jalonner cette année "proustienne".


Au fait, c'est un passage sur le site internet de François Bon, "Le Tiers-livre",  qui attiré mon attention sur l' évènement. Pour célébrer ce centenaire, François Bon s'est attelé depuis novembre 2012 à l'écriture d'une série de 100 billets, intitulée "Proust est une fiction"; 93 billets ont déjà été publiés. Chaque billet prend appui sur une phrase tirée de "A la recherche du temps perdu". La série démarre évidemment avec l'incontournable : "Longtemps je me suis couché de bonne heure..."

Faut-il ressusciter Proust ? A vrai dire, je crois que ce n'est pas nécessaire. La lecture, il y a quelques semaines, du petit livre de François Laplantine "Je, nous et les autres" (paru en 1999 et ré-édité en poche en 2010 par les éditions Le Pommier) m'a convaincu que l'écrivain est toujours vivant et que sa
"Recherche" est encore et toujours d'une surprenante actualité. L'anthropologue, dans son entreprise de critique du concept d'identité, prend appui entre autres sur l'oeuvre de Marcel Proust. Il montre en particulier  comment, dans "A la recherche du temps perdu", le "temps" joue un rôle d'opérateur décisif visant à décourager tous les processus de crispations "identitaires" et à démontrer l'illusion de toute tentative de coïncider avec soi...


Extraits :

Les personnages de Proust, dans A la recherche du
temps perdu, évoluent dans un mouvement de transformation continuelle. Rien en eux et entre eux ne demeure, rien ne tient en place. Les sentiments qui paraissent les plus stables sont soumis à la loi inéluctable du temps, c'est-à-dire à la multiplicité infinie des états.../...

...La grande nouveauté de ce livre-cathédrale,
qui est aussi un livre floral, c'est la manière dont est envisagé et mobilisé le temps. Non plus seulement en tant que catégorie ou en tant que dimension (de la société, des sentiments), encore moins en tant que présent, passé, futur à l'état de motifs, mais comme opérateur à la fois logique et sensible de la recherche.

Le côte de GuermantesCette derni
ère, qui est tout entière tendue vers la réalisation - incertaine - de l'œuvre, nous montre que nous ne sommes jamais les mêmes, que la coïncidence avec soi est un leurre, la connaissance aussi, car Proust exclut qu'il soit possible d'immobiliser le flux de la conscience et a fortiori le mouvement de l'inconscient. D'où le caractère arborescent et en perpétuelle croissance et digression de la phrase proustienne, tentant de saisir le multiple en transformation et montrant en même temps cette impossibilité de le saisir totalement. La méthode proustienne est une méthode que l'écrivain a lui-même qualifiée de «transversale», qui consiste à passer et à repasser d'un souvenir à un autre, d'un paysage à un autre, d'une personne à une autre ou à elle-même (par exemple dans le travail de démultiplication des Albertine) sans jamais ramener le multiple à l'un, sans réunir toutes les innombrables facettes dans un «tout». C'est une méthode du détour - le narrateur de la Recherche déplie, déploie, dilate, mais contracte aussi - qui ne cesse de tourner autour des différents fragments du moi ou de la société mondaine. Ces amples enroulements formés par des chaînes d'associations visuelles, sonores, olfactives ramassent, rassemblent mais ne recollent pas artificiellement ce qui dans la fiction - mais aussi dans l'existence - demeure différent dans l'espace et dans le temps.

Si la lecture de Proust affine notre sensibilit
é (et nous rend plus intelligent), c'est parce que le texte instaure des relations sans cesse inédites. Il fait apparaître la distance de ce qui semblait contigu et la contiguïté de ce qui paraissait distant. Alors que le roman contemporain insiste plutôt sur la séparation absolue et l'incommunicabilité totale (d'où le désespoir et le non-sens), pour Proust, s'il y a de l'incommen­surable, tout communique néanmoins et pourtant rien ne coïncide. Si l'identité comble et ravit, c'est qu'elle annule la distance, mais au prix de réponses truquées qui ont pour nom l'origine, le principe, l'unité, la totalité. C'est bien le temps chez Proust (analyste des métamorphoses, des intermittences, des transformations de l'amour, et plus encore des processus du désamour qui conduisent à l'oubli) qui empêche le tout de se reformer et plus encore de s'instituer en réponses identitaires...


(F. Laplantine, Je, nous et les autres, Poche-Le Pommier, 2010, p. 76-78)

maison de tante Léonie


Pour appuyer cette conviction que Proust est toujours d'actualité et prolonger la réflexion sur l'espace et le temps dans "A la recherche du temps perdu", on ne peut que recommander les 3 émissions "Les nouveaux chemins de la connaisssance" que France-Culture a consacrées fin décembre à ce sujet, sous le titre : "Un peu de temps à l'état pur", spécialement la première : "Du côté de Méséglise au côté de Guermantes", en compagnie de Jacques Darriulat, grand connaisseur de l'oeuvre proustienne...


Et pourquoi ne pas s'offrir le plaisir d'une "remémoration" en regardant sur le site de l'INA cette émission "Lectures pour tous" du 23 mars 1966 au cours de laquelle Pierre Desgraupes interviewe Marcel PLANTEVIGNES, ancien ami intime de Marcel Proust, sur l'écrivain. L'auteur raconte ses souvenirs et en particulier comment il a inventé pour Proust le titre fameux "A l'ombre des jeunes filles en fleurs"... Un petit bijou ! Avec un panel de quelques citations inédites... dont celle-ci :


"La vie est toute en nuances et c'est ce qui nous sauve !"

"Personne ne me lira jamais et après tout ça m'est égal ! J'écris pour me libérer et en souvenir de mes parents qui croyaient que je perdais mon temps !".

Et c'est là, dit Marcel Plantevignes, la première signification du "temps perdu".

 


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2013 : le rêve de Papillon

Publié le par MiJak

"Faire de la planète une bibliothèque de fraternité"... Comment ne pas partager cette utopie poétique ?  Pour nourrir nos rêves en ce début d'année nouvelle, j'ai choisi ce "Poème en papier" de Iléus Papillon, glané sur le nouveau site de "Parole en Archipel"

 

 


MES REVES DANS LES MOTS


Je rêve d’habiter une ville de papier
Où chaque rue est une plume
Pour dessiner le regard de toutes les femmes
L’ombre de l’avenir
Ville-papier.jpgLe visage des enfants
Avec un souffle de bonheur
Je rêve d’épouser le temps
Avec mes yeux pleins de passion renouvelée
Déjà
A l’ombre de toutes les villes du monde
La lune repeint son visage
Pour faire naître une nouvelle lueur
Pour repeindre nos rêves
Avec la sueur des étoiles
A l’entrée de la nuit
Le vent dessine nos rêves…
Je veux faire de la terre un grand livre
Je veux faire de la planète une bibliothèque de fraternité
Pour panser et repenser l’humanité blessée/épuisée/fatiguée
Si la vérité demeure dans chaque goutte d’encre
Je veux mourir papier

Iléus PAPILLON

 


papillonIléus PAPILLON est né en 1984 à Port-au-Margot, le Grand Nord, Haïti. Poète, nouvelliste, journaliste, publiciste, il est aussi "diseur", il a lu grand nombre de ses textes aux différents médias de la capitale de Port-au-Prince, ailleurs et aux « Vendredis littéraires » de l’université Caraïbe. Iléus PAPILLON écrit en français et en créole, et il  fait partie des 20 nominés  du prix "Chasseur de poésie" 2012 octroyé par la Revue d’Art et de Littérature, Musique.

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