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Alain Mabanckou et Pia Petersen :l'écrivain-voyageur et la passagère intranquille

Publié le par MiJak

Comme chaque matin, j'allume la radio. Tandis que je m'affaire à préparer le petit déjeuner, une voix chaude, familière, me tire de ma torpeur matinale. Alain Mabanckou est l'invité des "Matins de France-Culture". Marc Voinchet le questionne autour de son dernier ouvrage "Les lumières de Pointe-Noire".

 

Mabanckou.jpgBercé, comme en rêve, par les mots d'Alain, je me laisse emporter sur les rives atlantiques de l'Afrique...au Congo Brazza.  Je m'imagine arpentant les rues animées et bruyantes de Pointe-Noire, cette ville portuaire, poumon économique et culturel du pays, où la vie explose en mille pulsations multicolores... Je me délecte en entendant l'auteur de "Black Bazar" parler de son travail d'écrivain, attelé à faire exister cette "littérature-monde" dont il est un représentant engagé...

 

 

L'animateur de l'émission interrompt l'échange pour un bref intermède où l'on peut entendre la voix d'un autre écrivain. Une femme, cette fois, danoise d'origine mais ayant adopté notre pays et écrivant ses livres en langue française... Pia Petersen est amie d'Alain et elle le connait bien. Au point de faire de lui un personnage de son dernier roman :   "Un écrivain, un vrai...".   Le titre est tout un programme ! Avec une ironique clairvoyance, Pia Petersen interroge le rôle de l’écrivain dans nos sociétés contemporaines interactives. Face au simplisme démagogique de la téléréalité et aux charmes fallacieux du storytelling, elle plaide avec détermination pour la complexité de la pensée, la liberté de créer sans le souci de séduire, sans renoncement, sans concessions. Du point de vue de Pia Petersen, Alain Mabanckou est un écrivain "un vrai", car il refuse de tricher avec la réalité tout en défendant sa liberté de pouvoir - par la fiction - la transformer.

 

pia_facebook.jpgDésireux d'en savoir plus sur elle, je suis allé ce soir naviguer un peu sur son site. J'y ai découvert le texte d'une petite nouvelle qu'elle a publiée dans la Revue Littéraire (N° 53) et intitulée : "Concierge story". Sur un mode ironique et avec un humour grinçant, elle y défend l'idée que l'écrivain (le vrai !) ne doit pas se contenter de résister. Il doit partir en guerre : "Il faut partir en guerre contre la mort de l’esprit, la mort de l’intelligence, envisager la guérilla, ça suffit la complaisance et la paix, l’acceptation de n’importe quoi, oui, il faut attaquer au lieu de résister. L’écrivain doit se réapproprier le récit, sortir du champ de la téléréalité et de l’émotion et vous allez voir ce que vous allez voir."

 

 

 

Au fait, le 21 novembre dernier, a eu lieu un évènement resté inaperçu dans le brouhhaha médiatique : le lancement à Paris de la Revue "IntranQu’îllités" . Fondée par le poète haïtien James Noël et Pascale Monnin, plasticienne,  la revue se propose d’être une boîte noire qui capte et rassemble les mouvements, les vibrations et autres intranquillités créatrices.

 

Intranqu-illites.jpg

 

"Déconstruire les frontières, faire tomber les murs visibles et invisibles par le biais de l’imaginaire. Rendre compte de la beauté du monde envers (en vers) et contre tout, à travers les mots et toutes autres formes d’expressions artistiques de notre temps, tel est le but fixé par toutes ses voix intranquilles qui fourmillent ce beau rêve.

 

Au-delà des frontières le plus souvent artificielles entre les disciplines de la création, seule compte à nos yeux la poétique, meilleure paire de lunettes pour regarder le monde ! "

 

Et parmi les nombreux contributeurs de la revue... il y a Pia PETERSEN !

Il est vrai qu'en compagnie de l'écrivain Wilfried N'Sondé (un autre écrivain ami que nous avons eu la joie de cotoyer pendant quelques mois cette année à Vaulx-en-Velin), elle a été accueillie en résidence d'écriture à la maison des "Passagers des vents" en Haïti. Cette expérience inoubliable elle l'a racontée dans un texte publié dans la revue "Intranqu'îlités" et intitulé "Une folie en commun" :


"... Nous embarquons tous pour le sud. Nous traversons l’île. Les gens vivent au bord de la route parce qu’il y a de l’électricité et de la circulation. Et l’on arrive à Port-Salut.
Des vents, des mots, des phrases aussi, une maison ouverte aux courants d’air, un îlot où l’imaginaire se retire, se planque entre les palmiers, se cache pour mieux voir, pour partager les visions du monde, les inquiétudes que nous avons en commun, nous, les Passagers des vents.
Nécessité de dire, urgence d’écrire.
Un regard sur le monde, trouver la bonne manière de dire ça ne va pas sans déprimer, inventer aussi la façon de souligner tout ce qui est beau sans être niais, une recherche pour trouver le nœud, un désir de refaire le monde, imaginer ce que pourrait être cet endroit où nous habitons tous..."

 

Texte complet  ici

 

lieu_ps_1.jpg

 

"Il n’y a que les poètes pour tenter encore les utopies, ces projets qu’on juge fous, irréalisables mais qui jettent les mots avec lesquels on peut encore construire un monde." (Pia Petersen)

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Duckens Charitable : Duccha, le "poète des douleurs chaudes"

Publié le par MiJak

 

0404.jpgLente la terre

 

Lente la terre plus que la vie

d'où l'infini se repaît en silence

 

 

suffit-il qu'elle tressaute la terre

sous mes pieds dans mon dos

pour renouveler un amour

le remodeler comme un argile

réservé à un avenir solide

 

 

suffit-il que j'embrasse le sol

pour ausculter un coeur

partagé de mille couloirs

où on attend toujours

de rompre pour laisser entrer

la magnitude du prochain amour

 

 

Vers-Banos.JPGc'est la vie qui secoue qui remue

de plus belle

en fragiles secondes

qui insupportent de trop vivre

dans le vil danger des murs

c'est la fatigue des immeubles

qui fait grimper la mort blanche

d'un pied lent comme un poison

jusqu'aux toiles d'araignée du silence

ou des cris assourdissants

 

 

lendemains peuplés d'angles fictifs

accessibles aux mains nouvelles

maçonnerie d'un flou vertical

à l'entrée des résonances d'entour

 

 

l'infini se repaît en petits cercles

troubles et turbulences quand

le vide lent chavire la vie

dans la proximité des différences

et la souffrance des éléments

 

Duckens Charitable ( Duccha)

 

Poème publié dans le recueil "Ce qu'île dit", Bacchanales, n° 46, octobre 2010, p. 64

 

Un autre poème de Duccha sur le site : "Parole en Archipel".

 

DucchaDuckens Charitable, dit Duccha, est né en 1982 à Carrefour (Haïti). Après des études d'économie et de sociologie, il devient comédien et poète, écrivant en créole et en français. Son premier recueil de poésie, "La vie en marelle" (2006), a été réalisé en co-écriture avec Denise Bernhardt. Le deuxième recueil, "L'amour du monde" (2010), réunit des "poèmes aux épithètes poignantes et aux accents graves, qui révèlent les aspects d'un monde déglingué, en proie à la fatigue" (Maggy de Coster).

 

Selon ses amis écrivains, Duccha est un « poète maudit » (Dominique Batraville) ou un « poète des douleurs chaudes » (Coutechève Lavoie Aupont). Pour Denise Bernhardt,  Duccha "... garde en lui toutes les souffrances, toutes les blessures inévitables de la vie. Il nous les restitue comme une résurgence, une source d'abondance, sous toutes les formes littéraires : poésie, nouvelles, essais ou théatre, qu'il appréhende et pratique avec un égal bonheur. Il cache, sous un air posé et calme, une extrème sensibilité, et un jugement sans faille sur le monde qui nous entoure ».


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Dans la nuit prêter l'oreille à la lumière : Alexandre Jollien

Publié le par MiJak

Comme quoi, se lever tôt un dimanche matin a parfois du bon ! Ce matin, à 7h, dans son émission "Les racines du ciel" sur France-culture, Frédéric Lenoir recevait Alexandre Jollien. Un sacré bonhomme, que j'avais découvert il y quelques années par une émission TV et par la lecture de son premier ouvrage "Eloge de la faiblesse".  Handicapé suite à un étranglement par cordon ombilical à sa naissance, il a étudié les philosophes, surtout les grecs et Spinoza,  mais aussi d'autres traditions spirituelles ( dont le Zen. Devenu philosophe et écrivain, il trace son chemin d'humanité jour après jour en abreuvant sa soif de vivre à diverses sources... Si sa parole semble lente et saccadée, sa pensée, elle, est d'une clarté exemplaire et d'une étonnante fluidité... 

 

Pour ré-entendre l'émission de ce matin (54 minutes), consacrée à son dernier livre : "Petit traité de l'abandon" : cliquer ici


Plus court (6 minutes et qques) une présentation par Alexandre lui-même dans cette video

 

 

 

 

Ou encore sur sa démarche philosophique, dans l'émission "La grande librairie" à propos de son livre "Le philosophe nu" :

 

 

 

Demeurer dans la joie, c’est sans doute se réveiller le matin avec une question : “Qui, quel geste, quelle action va me rendre joyeux aujourd’hui ?” Cela ne nie pas les difficultés du quotidien. Au contraire, cette attitude nous permet de les affronter. Elle empêche la souffrance d’être le centre de notre vie. Loin de la naïveté, il s’agit d’habituer son regard à voir toute la réalité, le positif comme le négatif, le bien comme le mal. Chaque jour, nous nous imposons des responsabilités, des missions, des devoirs, au premier rang desquels celui d’être heureux.

A mon sens, c’est lorsque l’on renonce à être heureux à tout prix qu’on le devient. Le véritable hédonisme, ce n’est pas renoncer à être heureux, c’est se libérer de la volonté de l’être. Spinoza me sert de guide : “Bien faire et se tenir en joie.” Pour moi, la morale peut tenir dans ces mots. »

 

Sur son site, Alexandre, non sans humour, nous livre quelques-uns de ses secrets de vie qu'il a baptisé "Pharmacopées ".

 

Voici une des dernières  empruntée à Juan de la Cruz :

 

Pharmacopée n°34

Jean de la Croix a dit : « Par une nuit profonde, étant plein d’angoisses et enflamé d’amour – oh l’heureux sort – je sortis sans être vu, tandis que ma demeure était en paix. »

La paix, comme la joie, sont déjà là. En pleine agitation, elles demeurent, elles subsistent au fond du fond. Heureux sort de celui qui sait, sous les bourasques, que la mer reste calme,infiniment paisible. Depuis que je lis Saint Jean de la Croix, je comprends que la nuit n’est pas forcément le lieu du vide, de la peur, de l’inquiétude. Elle peut devenir la douceur même quand elle tombe, doucement, sur tout ce qui m’empêche de voir la vraie lumière.

Dans la nuit, prêter l’oreille à la lumière. Merci Jean de la Croix !

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Soir d'automne

Publié le par MiJak

 

L’automne me parle déjà. À la fenêtre
sombre j’écoute dans le silence mes pensées
fléchir sous le vent d’ouest
qui ruisselle sur les feuilles de mes arbres
noires présences seules vivantes dans la nuit. (Sandro Penna)

 

 

Un soir d'automne pas tout à fait comme les autres...

J'écoute dans le silence mes pensées qui volent et tourbillonent, comme les feuilles arrachées aux branches des arbres par le vent.

Elles me conduisent auprès de Nicole qui a enfin retrouvé le chemin de sa maison après avoir traversé la longue solitude d'une chambre d'hôpital...

Elles accompagnent Gilbert dont le souffle s'est éteint ce matin et qui est parti ce soir de sa maison pour entreprendre son voyage vers l'autre rive...

 

Le vent qui les porte : le souffle ardent des poèmes de Sandro Penna...

 

 

 

champs 2 soleil septembre

 

Le soleil de septembre dore les champs

des ouvriers. Est déjà loin le temps

où vaincus au grand soleil les corps nus

troublaient mon coeur. Maintenant, désert

brille le fleuve. L'homme est à nouveau

debout. Je ris à plus heureux amour.

 

 

 

Il n'y a plus cette grâce fulminante

mais le souffle de quelque chose qui viendra.

 

 

 

 

Un autre monde s'entrouvre : un rêve

mon enfant bienheureuse sous le soleil

inchangé (oh les enfants                  

antiques et dorés). Un léger rêve

la vie...

Souviens-toi de moi dieu de l'amour.


 

Sandro PENNA, extraits de :Une ardente solitude, La différence, Paris 1989

 

 

 

Revient une pensée d'amour

dans le coeur las, comme

au crépuscule d'hiver

l'enfant face au soleil

revient à la maison.

 

 

 

Traverser un village..., et là voir

de calmes enfants    s'éveiller à un souffle

de musique et danser. S'éloigne

leur forme ou  leur couleur : un songe. Vivante reste

la douce persuasion d'une trame

serrée d'amour qui inquiète le monde.

 

 

 

Sandro PENNA, extraits de :Croix et délices, Phalène 1987.

 

 


sandro_penna_01.jpgSandro Penna est né le 12 juin 1906 à Pérouse et mort à Rome le 20 janvier 1977. Entre ces deux dates, peu de choses en vérité : une vie d'expédients, marquée par la solitude et la pauvreté. Il est mort dans un dénuement extrême dans ce paysage intérieur qu'il s'était construit au mileu de montagnes de papiers, de livres, de dessins, de tableaux... "Sandro Penna aura passé son existence à transparaître, ni négligé, ni méconnu, juste inaperçu.". Marqué le plus souvent par la forme brève, chacun de ses poèmes est "un coup de foudre prolongé, une durée de l'instant".

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Edmond Amran EL Maleh : la liberté de l'écriture

Publié le par MiJak

En ce moment, je déguste avec passion, mais à petites gorgées compte tenu de la densité du texte, le livre d'Edmond Amran El Maleh "Le Café bleu, Zrirek" (Ed. Le Fennec, 1998).

 

220px-Edmond_Amran_ElMaleh_by_Saad_Tazi.jpgHomme inclassable, au parcours hors du commun, marocain juif, militant politique, anti-sioniste, professeur de philosophie et journaliste, mais surtout  lecteur insatiable, il n'a commencé d'écrire que vers l'âge de 63 ans. Profondément attaché à sa langue et à sa terre maternelle, ses écrits sont imprégnés de la mémoire plurielle d'un Maroc à la fois arabe, juif et berbère, héritier des deux grandes traditions spirituelles du soufisme et de la kabbale. Edmond Amran El Maleh est tout aussi ardent à défendre la liberté de l'écriture, privilégiant la voie de "l'allégorie" dont il souligne la luxuriance et la richesse.

 

¨Le café bleu, Zrirek¨, du nom de son propriétaire, est un café où se retrouvent les pêcheurs (et tous les amoureux de la mer et des arts) à Assilah, petite ville de la côte atlantique, située non loin de Tanger. L’auteur a donc rassemblé dans ce livre des textes où il évoque ses amis écrivains, morts ou vivants, Juan Goytisolo, Mohammed Khaïr-Eddine, Nissaboury, Jean Genet,  José-Angel Valente...On y trouve des pages lumineuses sur Walter Benjamin auquel son épouse Marie-Cécile Dufour-El Maleh a consacré de nombreuses années de travail. On y croise également des figures fondatrices de la mystique de l'ancienne tradition des trois grandes religions du Livre : Ibn Arabi, Abraham Boulafia et Jean de la Croix.


Au fil des pages, Amran El Maleh nous fait partager son amour pour ses compagnons, ses frères en écriture. Il faudrait plutôt dire frères en "lecture-écriture", tant pour lui les deux sont liées : " Pourquoi tant insister sur la lecture sinon parce qu'elle conduit à l'écriture dont elle est consubstantielle : lecture-écriture; un mouvement continué. " (p. 67). Mouvement qui est celui-là même qui a porté sa trajectoire de lecteur-écrivain.


El Maleh Le café bleu

Ouvrage foisonnant et passionnant, dont la lecture réclame un effort, mais qui offre, avec une verve subversive, de belles et généreuses pages sur la puissance de l'écriture allégorique, autant que sur l'alliance de vérité entre poésie et mystique.

 

Avant même d'avoir terminé "Le Café bleu", je n'ai pu m'empêcher de me précipiter pour aller rechercher le premier grand ouvrage d' Edmond Amran El MAleh (publié pour la première fois en 1980) : "Parcours immobile". Les premières pages augurent de bons moments de lecture-plaisir en perspective !


 

A propos de "Café bleu" dois-je l'avouer ? Dans le rayon "Textes et essais" où sont regroupés dans notre bibliothèque divers ouvrages littéraires (hors roman, théatre et poésie), c'est d'abord le titre qui a attiré mon attention. Je ne connaissais pas l'auteur.  "Le Café bleu, Zrirek ".  D'emblée, ces mots dessinaient devant mes yeux un paysage poétique. Je me mis alors à feuilleter l'ouvrage et aperçut le nom de Khaïr-Eddine, auquel l'auteur consacre un texte d'une douzaine de pages.


 

mohammed_khair-eddine.jpgMohammed Khaïr-Eddine ! Un poète que j'affectionne particulièrement depuis que je l'ai découvert il y a bientôt trois ans, lors d'un salon littéraire Place Bellecour à Lyon . Je me promets de publier sur ce blog le récit de ma rencontre avec  Mohammed Kaïr-Eddine (pas l'homme... le poète, car les poètes ne meurent jamais !), et l'expression de ma reconnaissance envers Jean-Paul Michel, poète et éditeur (William Blake Editions) pour m'avoir communiqué sa passion pour cet  "oiseau rare" de la poésie.

 

 

 

 

 

valente.jpgPour l'heure, ma reconnaissance va à Edmond Amran El Maleh pour m'avoir fait découvrir la poésie vibrante et lumineuse de son ami et compagnon José-Angel Valente (1929-2000).

 

 

 

 

 

Au dieu sans nom

(extraits)

 

La brève lumière

des colibris

dans les branches

du matin naissant.

 

Ils buvaient la fleur, ils

y buvaient leur nature.

 

Et la fleur s'éveillait, soudaine

dans l'air

illuminée,

incendiée, imprégnée d'ailes.

 

.../...

 

ET LA FIDELITE qui se dilue

entre les seins obscurs de l'après-midi

et le coeur d'eau qui fait naufrage

dans le papier de cendre de l'étang

et les pleurs légers et leurs minces fils

de brume filée par des araignées fragiles

et la dernière marche

et le pied qui sur elle se change en main

et nous salue céréale, nous emporte,

et allons-nous-en, dit-il, encore et toujours,

et allons,

allons vers les ors de l'ombre ancienne.

 

                                           (Jardins)

 

José-Angel Valente (traduit de l'espagnol par Jacques Ancet)

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Haïti ou la marée noire de la poésie

Publié le par MiJak

« Le seul pays est celui des oiseaux migrateurs, pays avec une aile pour drapeau et surtout un regard qui épouse l’univers tout entier d’un seul visage. » (James Noël)


Un e-mail reçu ce soir de SOS ENFANTS nous apporte des nouvelles et des photos des enfants de l’école St Alphonse dans le quartier Cité Soleil à Port-au-Prince.

 

St-Alphonse-cantine.JPGSt-Alphonse-Cite-Soleil.JPG


Haïti, barque emportée par les cyclones, secouée par les tremblements du malheur, et toujours pourtant en travail de gésine, en perpétuelle remontée du gouffre.


Et je songe à Jean-Christophe Fernandes, ce jeune ingénieur français, disparu lors du séisme en Haïti, le 12 janvier 2010. Il travaillait à un programme de recherche visant à la mise en place d’une plateforme de valorisation des déchets à Cité Soleil.


Haiti-cite-soleil.JPGUne exposition organisée par le CEFREPADE à Villeurbanne en juin, nous a permis de découvrir le projet que Jean-Christophe avait lancé en 2009. Un projet photo dont l’idée était simple : permettre à des jeunes de Cité Soleil de montrer la réalité de leur vie quotidienne, dans cette zone souvent considérée comme un des bidonvilles les plus pauvres et les plus violents au monde. Pour ce faire, Jean-Christophe avait confié à 19 personnes un appareil photo jetable ainsi qu’un document expliquant les grandes lignes de ce projet, qui voulait montrer d’autres aspects de Cité Soleil. Ces personnes ont eu la possibilité de réaliser les clichés qu’ils souhaitaient, en prenant soin de chercher à représenter des mots tels que politique, religion, travail, bonheur, malheur, etc. Malgré la disparition de Jean-Christophe, ces appareils ont été retrouvés. Ne disposant que des noms (ou parfois surnoms) de ces photographes amateurs, seulement treize d’entre eux ont pu être retrouvés. Mais grâce à la mobilisation de tous, et en particulier des partenaires du projet sur le terrain, suffisamment de photos et de textes ont pu être réunis pour mettre sur pied une exposition qui a été présentée en juin dans les locaux de l’INSA à Lyon. Bien que réalisée avec des moyens modestes, cette exposition a l’immense mérite de sauver de l’oubli les visages de ces hommes et ces femmes animés par la même rage de vivre et de survivre. Témoignages émouvants d’un peuple tissant la toile rude de sa dignité par son entêtement à rester debout face aux assauts du malheur  et l’incertitude d’un avenir improbable.

 


Force de résistance qui traverse toute l’histoire d’Haïti !

Une autre exposition, vue en février celle-là, en témoignait : « HAÏTI, 500 ans d’histoire : 17 peintres et leurs tableaux » (ENS de Lyon, du 9 janvier au 24 février 2012). C'est en 1992 que des artistes haitiens ont accepté de raconter par leurs tableaux 500 ans de l’histoire de leur peuple, ses souffrances, ses victoires, mais aussi ses espérances au-delà des tragédies vécues.

 

Haiti_Cameau_Rameau-copie-1.jpg

Expo d’autant plus poignante que l’une des deux commissaires de l’expo n’était autre que Florence Alexis, la fille de Jacques Stephen Alexis, écrivain haïtien mort dans des circonstances mystérieuses alors qu’il tentait avec un groupe d’amis d’organiser la résistance contre le dictateur François Duvalier. Cet évènement (« La triste fin de Jacques Stephen Alexis ») est précisément le sujet d’un tableau de Edouard Duval-Carrié, présenté vers la fin du parcours, consacrée à l’histoire récente d’Haïti.

 

La-triste-fin.jpg


Haïti « peuple de peintres »… mais aussi, comme nous avons déjà eu l’occasion de le rappeler « Ile à poètes ».


Nous avons eu la joie de vivre un autre rendez-vous émouvant avec Haïti en la personne de James Noël.


James-noel.jpgCe jeune poète haïtien plein de talent participait à la soirée de clôture du « Printemps des poètes » à Lyon. Soirée inoubliable, où la Caraïbe était à l’honneur. Patrick Chamoiseau et Ernest Pépin qui avaient participé la veille à un hommage à E. Glissant, avaient accepté d’être présents et de nous offrir quelques unes de leurs pépites textuelles : des extraits de « Solo d’îles » pour E. Pépin et des morceaux choisis dans sa « Sentimenthèque » (dans « Ecrire en pays dominé ») par P. Chamoiseau.


James Noël quant à lui nous a régalés de quelques extraits de son recueil « Kana Sutra ».

Sa poésie insolente et brûlante nous a réchauffé les cœurs et mis les chairs à vif !

Comme le dit si bien Julien Delmaire (Cultures Sud ) :


« James Noël est haïtien, son passeport le confirme, son accent aux reflets de cannes mûres ne le dément pas, mais le poète est un plieur de méridien, un mangeur de latitudes insatiable, un voyageur qui même immobile semble prêt à s'amarrer à des continents imaginaires. Kana Sutra est la somme poétique d'années d'errance consenties, de voyages autour du monde, de Nouvelle Calédonie aux montagnes d'Ardèche, comme le dit magnifiquement le poète, c'est : « le livre stable d'un intranqu'île ».

 

Qu'on en juge plutôt :


« La poésie est une marée noire. 

C'est par impossible divorce que des mains la prennent comme voile blanc de mariée »

…/…

« Chaque grain de sable a son étoile, toute voile est étrangère aux idées arrêtées des ports, des continents ».

 …/…

« Ma main a pris de la veine 

sa proximité avec les mots 

s'opère maintenant 

par transfusion sanguine »

 …/…

«Entre les mots et la phrase, le poète n'est pas un pont,
mais la chute oblique du corps, parachuté dans le risque »

 

Voir le blog de James Noël : ici.

 

"Chez moi, les mots ne chôment pas, ça me travaille".

 

En prolongement à ces mots de James Noël, je ne résiste pas au plaisir de renvoyer à cette vidéo, tournée à l’occasion du festival « Etonnants voyageurs » en février 2012 en Haïti. Elle ouvre une fenêtre inattendue sur Haïti à partir de ses incroyables « poètes de rue ». Elle renforce cette conviction qu’Haïti est bien l’Ile à poètes. Mieux encore, comme le souligne Alain Mabanckou, loin d’être une nation de dictature, Haïti c’est "la dictature de la culture", mais une culture ouverte au monde entier…

 

  Pour voir la vidéo, cliquer ici.

 

 

 

Je me plais à penser que c’est certainement en pensant à Haïti qu’Ernest Pépin écrivait ces vers :

 

« Les îles sont des berceaux où rêvent les continents
Des bouteilles à la mer
Des lampes de sel
Des flottes de lumière
Des feux de mer
Le monde entier tient dans une île
Le monde est l’avenir des îles »

                        (E. pépin, Solo d’îles) 

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Le bonheur en musique : de Ray Lema au Staff Benda Bilili

Publié le par MiJak

Le rendez-vous traditionnel de la mi-juillet à Vénissieux "Fêtes Escales" recevait hier au soir le grand musicien Ray Lema en compagnie de son groupe Saka Saka... 


Ballou-canta.jpgIl parait que le nom du groupe a été emprunté à celui d'un plat congolais à base de manioc et de poisson. Hier au soir, la formation présentait des musiciens hors pair : le bassiste camerounais Etienne Mbappé, le batteur Conti Bilong (habituel musicien de Manu Dibango), un guitariste brésilien, Rodrigo Viana, une section de cuivres (un sax cubain, un trompettiste basque et un tromboniste américain, et surtout aux choeurs deux maîtres chanteurs-danseurs congolais  : Ballou Canta (photo) et Luciana Demingongo, habillés classe, façon "sapeurs" congolais...

 

 Ray-Lema.jpgAvec tout ce beau monde qu'il dirige depuis son clavier, Ray Lema nous a entrainés dans un voyage époustoufflant aux accents jazz, funk, reggae, rock mais toujours avec à la base le son et le rythme chaloupé de la rumba congolaise sans oublier les rythmes traditionnels du Congo et de l'Afrique centrale.

 

Il faut dire que le percours de Ray Lema est absolument hors pair. Il suffit pour s'en convaincre de lire le dossier qui lui est consacré sur le site de RFI : ici. Et bien sûr de parcourir sur son site sa discographie qui montre bien la diversité des univers sonores qu'il a explorés.

 

Lui-même affirme : "Mes racines musicales sont congolaises, américaines, européennes, arabes et asiatiques" !

 

Hier soir, Ray et son orchestre nous ont offert un pur moment de bonheur en musique. Un moment habité par la beauté et l'intensité du divers...grâce en particulier à sa voix d’une tessiture maîtrisée, bien entendue marquée de l’empreinte si caractéristique des crooners de la rumba, mais prenant volontiers aussi les intonations d’un poète jazz, d’un griot d’Afrique de l’Ouest ou d’un chanteur de bluegrass du Sud des Etats-Unis.

 

On en a un petit aperçu avec la video ci-dessous.

 

 

 

Ray Lema continue à explorer de nouveaux territoires musicaux, mais toujours sans rien perdre de ses racines. Et ces racines, elles puisent en profondeur dans l'extraordinaire diversité des musiques traditionnelles congolaises. Ray est hanté par la fracture qu'il voit s'instaurer chez les jeunes générations de plus en plus privées de la transmission de ce patrimoine culturel traditionnel :

« En Europe, la culture se trouve dans tous les bouquins. La culture en Afrique se transmettait essentiellement par l’oralité, des plus vieux aux plus jeunes. Après le passage de la colonisation et de l’urbanisation des pays, la chaîne s’est rompue. Aujourd’hui nous nous devons en urgence d’inventorier et de redynamiser nos cultures afin de passer aux générations qui suivent un patrimoine culturel vivace qui puisse les guider dans les méandres de la globalisation ». Ray Lema

 

Ainsi, dans le cadre du festival "Détours de Babel 2012", Ray Lema a mené un projet qui l'a conduit à retourner au Congo, son pays natal où il n'avait pas remis les pieds depuis 32 ans ! Il en a rapporté une impressionnante moisson qu'il a présentée en ouverture festival en mars dernier, sous le titre "Station Congo". Il y était accompagné de musiciens étonnants, tels que Thsimanga Mwamba (tambour luba), Tandjolo Yatshi (avec son surprenant tambour à fente lokombé) ou encore Ngalula Cécile (voix, claves). Tous symboles d'une jeunesse qui allie la musique et les mots pour résister à la violence et dire non à la fatalité dans un pays déchiré. Sur cette création, voir la vidéo ci-dessous :

 

 

 

 

Envoûté par la musique de Ray Lema, malgré la pluie qui tombait, je ne pouvais m'empêcher de penser à l'extraordinaire voyage musical que nous avions vécu il y a deux ans lors des nuits de Fourvière, dans le cadre du théatre romain, avec la Nuit de la Rumba. Un voyage qui se terminait en apothéose grâce aux incroyables musiciens congolais du "Staff Benda Bilili" de Kinshasa... Comme Ray Lema, eux aussi ils sont très, très forts ! trop forts, même ! Attention, avec eux le bonheur est contagieux !

 

STAFF_artpic_01.jpgCliquer sur l'image pour voir une de leur vidéo que je préfère ...

 

Et bien sûr pour ceux qui ne l'ont pas encore vu, il faut aller voir le film  de Renaud Barret et Florent de La Tullaye, présenté en ouverture du festival de Cannes en 2010 :"Benda Bilili"

 


 


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Un poète migrateur : Lionel-Edouard Martin

Publié le par MiJak

Renouer le contact avec ces pages, pour un trop long temps délaissées, grâce à ce texte poétique glané sur le site d'Angèle Paoli Terre de femmes...


 

Lionel-Edouard-Martin.jpgL'auteur ? un écrivain migrateur, Lionel-Edouard Martin. Poitevin d'origine, après de longs séjours à l'étranger : Maroc (1981 – 1992), Allemagne (1993 – 1998), il a choisi de poser ses valises en Martinique, sa dernièrere escale (depuis 1998)

 

A propos d'un de ses recueils intitulé "Dire migrateur", Jacques Josse écrit : « Si les récits de Lionel-Édouard Martin s’ancrent pleinement dans sa terre natale, en l’occurrence celle du Poitou, qu’il interroge, sillonne, revisite à travers la mémoire familiale, il n’en va pas de même avec ses poèmes qui captent les éléments furtifs d’un parcours bien plus volage.
Le périple, réellement « migrateur » et tout aussi personnel, s’affirme ici plus proche de l’air que de la terre. Témoins, ces multiples oiseaux qui accompagnent ses voyages du nord au sud et qui aident à passer, en un éclair, des Abords du blanc (en Bavière) à L’œil de la guêpe (à Trinidad) tout en donnant la Parole au mainate (en Martinique, où il vit) ou en esquissant un salut ensoleillé et tremblotant (« toujours à deux doigts de la chute ») aux Échassiers du peintre Reynald Joseph à Haïti.»

 

 

 

Que seraient les oiseaux sans les arbres pour se poser ? C'est dans les branches d'un Flamboyant de Martinique que le poète-oiseau a choisi de nicher. Là, il entend résonner une musique inattendue : la voix de ses aïeux, le parler des ancêtres de Saintonge venus, par-delà l'océan, pour l'inviter à entrer dans un étrange ballet sonore...

 

 

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Le Flamboyant


     Ta gousse ajoute au ciel, flamboyant, sa lune, au bout de ta maturité, boomerang, décrocheur, en haut des sèves, des vieux morts clignotant dans la nuit.


     Crépitement de maracas : la brise attise une samba de morts, ô que j’entends, ma chasse galopine, les morts remontent, et c’est à la cime un bruit de crécelle,


     Un parler de riz mâché, que l’air hésite à avaler ― celui qui meurt de faim garde aussi le manger longuement dans sa bouche, tâchant de tromper son ventre ―,


     Ta gousse, flamboyant, samba de morts, dans l’alizé d’hivernage, et c’est cela qui laisse aux morts une parole qui dodine ― pompant la sève, mes morts, derrick de branches et de feuilles.


     Et je vous reconnais, mes morts, la vieille langue en bouche, de Saintonge et Poitou, riz de rire, mes morts, qui libres de rivière et d’océan venez jusqu’ici me parler,


     Parole de mes vieux, mes morts, dans la gousse agitée du flamboyant, venus jusqu’à la cime de cet arbre où des oiseaux parleurs contrefont votre parlure,


                           (Gallery torne, torne,
                           Emporté par sen sort,
                           Aquenit, triste et morne,
                           Gle demonde la mort)


     Je leur entends parler la vieille langue, mon poitevin d’enfance et tous mes morts avec, menant la sarabande, et tout ce qui sur l’île


     Bruit d’un rythme sec, escorte cette quête du vieux dire habité de brande, et vous mes morts, parleurs de dialectes sonores, et la clochette au cou des chèvres :


     Leur pis balance entre les haies d’épines, des crins retenus aux buissons la mésange au redoux trame un chant d’existence.



Lionel-Édouard Martin, Avènement des ponts, Tarabuste Éditeur, Collection Doute B.A.T., 2012, pp. 30-31.

 

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Vents des royaumes : lire, voyager avec Segalen

Publié le par MiJak

« Lire, c'est voyager ; voyager, c'est lire » écrivait Victor Hugo…

 

C’est en compagnie d’un autre Victor, écrivain lui aussi et voyageur, que j’ai franchi le cap de la nouvelle année 2012… Segalen, pour ne pas le nommer, avec - en novembre - la lecture de son roman « René Leys ». François Mitterand s’était régalé à la lecture de l’ouvrage et l’avait salué comme un protype du roman moderne.

Conjointement, j’ai relu le recueil de « Stèles ». Quelques semaines plus tôt, j’avais pu - pour quelques euros- acquérir un exemplaire de ce petit trésor de poésie.


Celine-ripoll.JPGEt puis début décembre, il y eu la rencontre lumineuse avec la conteuse  Céline Ripoll, venue chez nous présenter son spectacle « La légende du cocotier ». Le répertoire de cette conteuse atypique balaie les légendes du Pacifique, de la Nouvelle-Zélande à l’ile de Pâques en passant par la Polynésie et les Marquises.

 

Son enthousiasme communicatif et son amour immodéré pour ces peuples et leurs cultures m’ont emporté une fois de plus sur les traces de l’auteur des « Immémoriaux ». J’ai lu avec avidité l’intégralité du volume intitulé « RENCONTRES EN POLYNESIE : Victor Segalen et l'exotisme », catalogue de l’exposition du même nom qui s’est tenue à l’été 2011 à l’abbaye de Daoulas, en terre bretonne. Occasion de replacer en perspective historique la démarche de Segalen découvrant la culture maori. Occasion de déconstruire certains clichés, par exemple sur le débat qui opposait Segalen à Pierre Loti à propos de l’exotisme.


Segalen-Taylor.jpgPresque au même moment, je débutais la lecture de la magistrale biographie écrite par Michael Taylor, intitulée : « Vent des Royaumes : les voyages de Victor Segalen ».

Le lecteur est ici invité à mettre ses pas dans ceux de l’infatigable exote breton.


L’originalité de l’ouvrage est de souligner le rôle décisif que joua dans l’itinéraire de Segalen ce qu’il appelle « l’intermède bouddhiste ». A la charnière entre la période polynésienne et la période chinoise, lors du voyage de retour de Tahiti en France, Segalen fit escale en Indonésie d’abord, puis à Ceylan. C’est à Java qu’il commença à organiser sa réflexion sur le concept d’exotisme. C’est à Ceylan qu’il fit la rencontre du bouddhisme. Ce dernier le séduit en tant que philosophie, mais les tendances du bouddhisme  asiatique à la religiosité suscite chez lui de l’agacement. Bien qu’il lui soit impossible d’acquiescer à la vision bouddhiste de l’existence humaine comme souffrance (car pour Segalen la vie est joie et la sensation bonne à sentir), il découvre dans le bouddhisme une étrange parenté avec son « exotisme ». En effet, l’un et l’autre sont en rapport avec les valeurs transcendantales..


Tete_de_Bouddha.jpg Je trouve intéressante la perspective suggérée par Michael Taylor. Au fond, on peut penser que pour Segalen cette rencontre avec le bouddhisme vint à point nommé. Il vient de quitter la Polynésie où il a fait la découverte d’un monde maori en perdition, et il est en train de poser les bases de sa notion d’exotisme. La rencontre et l’étude du bouddhisme à Ceylan lui permettra d’en préciser les contours. Le bouddhisme sera avant tout pour lui une « métaphore utile pour un exotisme en quête de transcendance ». Car pour Segalen, le but de l’exotisme est la connaissance de soi par la rencontre de l’Autre qui se cache au fond de chacun de nous. Mais cet Autre n’est jamais un objet possédé ; il ne peut être saisi que comme une connaissance intuitive, une sorte d’illumination intérieure. Après avoir assisté à une représentation théâtrale avec des artistes hindous à Colombo, Segalen écrira une pièce de théâtre sur la vie du Bouddha. Cette pièce, intitulée « Siddharta » est en réalité une parabole ; le parcours de Bouddha Gautama vers l’éveil devient, sous la plume de Segalen, la métaphore du cheminement de l’exote s’efforçant de dissiper peu à peu les voiles de l’illusion pour percevoir la réalité ultime : l’Autre en soi.


segalen-en-chine.jpgAprès cette prise de conscience décisive, il y aura bien sûr… la Chine ! La « véritable patrie spirituelle de Segalen » selon les mots du grand spécialiste que fut Henry Bouillier. Les voyages de Segalen en Chine occupent toute la deuxième moitié de l’ouvrage de M. Taylor. Il nous entraîne à suivre pas à pas le périple de Segalen et de son ami Gilbert des Voisins sur les routes et les fleuves de l’Empire du Milieu. L’auteur a abondamment puisé dans les « Feuilles de route » de Victor Segalen mais aussi dans les carnets de voyage de son ami. Il n’hésite d’ailleurs pas à comparer leurs écrits respectifs à propos des mêmes lieux ou des mêmes portions d’itinéraire. Comparaison éloquente ! Elle met en lumière combien pour Segalen le voyage en Chine était un voyage « intérieur », parsemé de « moments » d’intuition et d’illumination », jalons précieux sur le chemin de la connaissance de soi…


Plus qu’une simple biographie, l’ouvrage de Taylor nous fait assister à la gestation de quelques-uns des écrits les plus importants de Victor Segalen. Les « Immémoriaux », bien sûr ; mais surtout les ouvrages enracinés dans l’expérience chinoise : de « Feuilles de route » à « Equipée », en passant par « Briques et tuiles » ; de « Stèles » et « Peintures » à la rédaction plus tardive de « Thibet » ; sans compter le roman « René Leys » ou l’étonnant ouvrage « Le Fils du Ciel : chronique des jours souverains » 


Chine-yang-tse.jpg 
Il faut noter que d’autres textes moins connus ont été inspirés par la Chine. Ainsi deux nouvelles (« La tête » et « Le siège de l’âme ») avaient été groupées par Segalen dans un dossier intitulé « Imaginaires ». C’est sous ce titre que l’éditeur Rougerie les a publiées en 1981, en y adjoignant une troisième  « Le Grand Fleuve », ainsi que des fragments inédits. Notre bibliothèque municipale ayant la chance de posséder cet ouvrage, j'ai pu le feuilleter et m'en imprégner. La préface de cet ouvrage a été écrité par Henri Bouillier. Je lui emprunte les lignes suivantes, à propos de Segalen et de la Chine :


« Ce n’est pas la Chine, mais sa Chine qu’il évoque dans ses livres. Non pas une Chine arbitraire, c’est un sinologue trop averti, mais une Chine imaginaire, celle d’un poète habitué à distinguer dans le décor des choses l’envers mystérieux des signes. …/… Chine mythique, comme l’Orient de Gérard de Nerval, dont les coutumes, légendes, le tour de pensée et de dire lui proposent la clé de son monde intérieur et le chiffre de sa vie spirituelle. La Chine de Segalen, une sorte de palimpseste où sous le texte apparent se lèveraient à l’appel de la poésie le grimoire des secrets de l’âme et l’ombre d’un éternel absent. »
 
(Imaginaires / Victor Segalen . - Rougerie, 1981, p. 22)

 

 

Steles de midi

 

S’il faut laisser le dernier mot à ce cher Victor, cherchons-le dans son chef-d’œuvre : « Stèles ».

Plus précisément parmi les Stèles du Milieu, il y a celle-ci intitulée « Perdre le Midi quotidien ». Elle donne la clé de toute son œuvre. Et s’achève par ces mots :

 

 

 

 

Tout confondre, de l'orient d'amour à l'occident
héroïque, du midi face au Prince au nord trop
amical, -- pour atteindre l'autre, le cinquième,
centre et Milieu.

Qui est moi

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Ecrire ou ne pas écrire...

Publié le par MiJak

Paresse ou impuissance ? Lassitude ou angoisse de la page blanche ? Malgré mes efforts pour comprendre, je n'ai pas trouvé d'explication satisfaisante qui justifie ce silence de près de deux mois...  Parmi les nombreuses lecture, livres, articles ou poèmes qui ont parsemé ma route durant cette période, des mots m'ont imprégné, des passages m'ont nourri, porté. Si certains m'ont agacé, beaucoup m'ont fait vibrer.

 

J'emprunte les lignes qui suivent à  Lionel Bourg :

 

 

Neige-nuit.jpg" Parfois, je n'ai que des mots, ces maigres taches sur des feuillets qui jonchent la plupart de mes jours. C'est à peine si je puis les donner. Ils sont pauvres. Dérisoires... Des mots. Des peurs. Ou bien le vent, la bruine. La montagne derrière notre maison, où l'aube s'immobilise. Les arbres. Les froids de l'hiver. Les interminables nuits bleues de la neige.

 

     La fatigue.

 

     Nos mains rougies sur la fenêtre, brûlantes de ne pas se toucher...

 

     Alors j'écris. Quelques phrases de plus. Quelques phrases encore. Pour gribouiller l'absence. Travailler le silence. J'écris parce que je ne peux pas faire autrement et qu'un très vieux désir s'obstine, sans raison. Un frêle espoir, un ciel plus limpide, une toute petite larme.

 

      J'écris comme on ramasse une pierre. Comme on partage avec un chat une manière de chaleur.

 

.../...

L'amour, serait-ce donc cela ? Ces mots qui s'évanouissent au bord des lèvres, ces doigts qui dessinent sur des bouts de papier des îles interdites.

 

.../...

 

      Derrière la vitre, il n'y a que la pluie. Pas même la douleur. Rien que cette pluie dont l'écho se mêle au claquement des touches de la machine à écrire.

 

      J'écris comme il pleut.

 

      Comme il neige.

 

      Comme on frappe ou caresse dans le vide les ombres qui ne furent un destin.

 

Lionel BOURG, "Lettres de loin", dans : L'inscription des présages, Karedys éditions, 1992, p. 94-97

 

On peut lire des extraits de textes écrits par Lionel Bourg sur le site Lieux-dits.

 

 


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