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2012 : Rêver de bonheurs impossibles...

Publié le par MiJak

Au tournant de la nouvelle année, nous avons eu la chance de passer quelques jours dans le magnifique pays du Luberon. Cinq jours de soleil, avec le vent du nord qui nettoie le ciel en balayant le sommet de ces montagnes, si chères à Giono. De retour à la maison, mon coeur et mes yeux sont encore inondés de lumière, et mes rêves me ramènent sans cesse vers ces horizons bleutés...  Jean Giono a chanté la majesté de la Montagne de Lure qui domine le pays de Forcalquier et célébré l'ivresse de pouvoir se déplacer "sur cette haute assise de terre comme sur un radeau perdu dans la pleine mer du ciel".

 

Faisant écho aux mots du poète de Manosque,  je découvre dans un recueil deux poèmes de Léon-Gontran Damas. J'y puise la sève des voeux que je formule en ce début d'année pour toutes les personnes qui me sont chères.

 

 

 

Luberon.JPGMON COEUR RÊVE DE BEAU CIEL PAVOISE DE BLEU

d'une mer déchaînée

contre l'homme

l'inconnu à la barque

qui se rit au grand large

de mon coeur qui toujours rêve

de beau ciel

sur une mer de bonheurs impossibles

 

Léon-Gontran DAMAS, Graffiti (1952)

in Black-Label et autres poèmes, Gallimard, 2011, p. 90

 

 

 

 

Gordes.JPGIL N'EST PAS DE MIDI QUI TIENNE

et bien parce qu'il n'a plus vingt ans mon coeur

ni la dent dure de petite vieille

il n'est pas de midi qui tienne

 

 

Prenez-en donc votre parti

vous autres

qui ne parlez jamais d'amour

sans majuscule

et larme en coin

Coucher-de-soleil-a-Gordes.JPGil n'est pas de midi qui tienne

 

 

Je l'ouvrirai

                    pas de midi qui tienne

Je l'ouvrirai

                    pas de midi qui tienne

 

 

J'ouvrirai la fenêtre au printemps que je veux éternel

 

Léon-Gontran DAMAS, Graffiti (1952)

ibid. p. 116

 


...Naviguer dans un ciel bleu sur une mer de bonheurs impossibles, ouvrir la fenêtre à un printemps que l'on espère éternel... voilà de quoi nourrir nos rêves pour 2012 !

Alors... Bonne et Heureuse année !

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Cent seize chinois ... ou comment résister à la déshumanisation

Publié le par MiJak

116-chinois.jpgParmi les moments marquants de ces dernières semaines, la lecture du livre de Thomas Heams-Ogus , Cent seize chinois et quelques (Seuil). Grâce à une interwiew de l'auteur, j'ai découvert ce qui a servi de déclencheur pour l'écriture de ce roman. Il s'agit d'une note de bas-de-page trouvée dans un livre sur le génocide des tziganes qui a retenu l'attention de Thomas Heams-Ogus : 


" Entre 1942 et 1944, dans les Abruzzes, on a déporté et interné Juifs et Tziganes. Et 116 Chinois.”


"Cent seize" consonne étrangement avec "sans cesse". Et ce chiffre, ce fait minuscule rapporté à l'énormité de la guerre va obséder Thomas Heams-Ogus pendant des années. Il va enquêter, retrouver quelques traces, quelques détails, quelques souvenirs. Il va les replacer dans leur contexte historique, géographique.

Et à partir de cela, en s’en tenant à cela, il va écrire un roman qui essaye de comprendre, de saisir émotionnellement ces Chinois raflés et relégués par la bêtise du pouvoir fasciste au cœur de l’Italie profonde.


Il s'efforce de rendre compte de l'absurdité du système qui a conduit à une telle aberration. Surtout, il va s'attacher à nous décrire l'étonnement de ces hommes, leur incompréhension devant ce qui leur arrive. Par le truchement d'un travail d'écriture poétique et méticuleux, il explore tout à la fois la détresse intérieure des internés et leur capacité à bricoler des germes de résistance intérieure face à la négation de leur humanité.


isola-del-gran-sasso-2.jpgLa force du lieu est prégnante dans cette histoire. Les Abruzzes, c'est un environnement et une nature exceptionnelle, la verticalité du Gran Sasso qui domine de sa masse minérale toute la région. C'est aussi des habitants dont le regard renvoie les chinois à leur propre étrangeté en même temps qu'il manifeste une relative bienveillance pouvant aller jusqu'à la compassion. C'est à partir de ce terrain-là que derrière une apparente résignation, ils vont peu à peu effectuer ce travail de re-surrection intérieure, une lente réconciliation avec leur propre humanité. Une reconstruction par bribes, et par le biais de choses en apparence dérisoires (comme par exemple, un minuscule instrument de musique bricolé par l'un d'eux).


L'arrivée des chinois à Isola en 1942 aura été précédée par un regroupement au camp de Tossicia; là ils avaient été précédés par d'autres exclus du régime : les juifs d'abord, les tziganes ensuite. Un épisode sordide, un simulacre de conversion et de baptême collectif ne servira qu'à alimenter l'explosion de la haine et du ressentiment contenu, en même temps qu'il mettra en lumière la fragilité d'un système en train de se lézarder. En 1943, les évènements vont se précipiter. Certains parviendront à s'échapper et à rejoindre les forces de la résistance; d'autres seront transférés plus au nord par les Allemands venus reprendre les choses en main. Et la trace des cent seize Chinois se perdra dans la dispersion, les silences de l’Histoire et l’indifférence des hommes....

 

Au centre du roman, une parenthèse lumineuse : la rencontre silencieuse entre une villageoise et un chinois jeté à terre par la fatigue, un échange de regard qui fait basculer le récit des ténèbres vers la lumière d'une humanité qui enfin se retrouve... C'est pour moi le plus beau passage du livre...

 

La semaine où je terminais le roman de Thomas Heams-Ogus, nous avons participé à deux soirées dans le cadre d'une manifestation organisée à Lyon par la maison des Passages sur le thème "Des résistances à l'esclavage à la créolisation du monde". Au programme une pièce de théatre "Ebène", par le Théatre d'Etoile, et le film "Aliker" de Guy Deslauriers.


Ebene2.jpgAux deux soirées, Patrick Chamoiseau était présent. Il a longuement évoqué les résistances silencieuses qui ont permis aux esclaves de se reconstruire intérieurement après le passage du gouffre des bateaux négriers où leur humanité avait été niée, anéantie... Pour Chamoiseau, la littérature est un puissant outil d'investigation qu'il mobilise pour explorer précisément les chemins par lesquels des individus ont bricolé peu à peu leurs propres résistances intérieures face à l'épouvantable machine à broyer que fut pendant quatre siècles l'entreprise esclavagiste. Il rend visible ce travail intérieur par lequel des individus ont recousu peu à peu la tunique de leur humanité mise en lambeaux. Il donne à entendre ce bruissement des âmes, celui-là même que le jeune "béké" Alexis Léger, ne pouvait percevoir derrière les "faces insonores couleur de papaye et d'ennui"...

En l'écoutant,   je ne pouvais m'empêcher de trouver une étonnante proximité avec le travail entrepris par Thomas Heams-Ogus dans son premier roman; il n'a peut-être pas encore le talent littéraire de Chamoiseau, mais, me semble-t-il,  il en a l'esprit... Et par son livre, il nous donne du grain à moudre; car en ces temps où le capitalisme mondialisé n'est qu'une vaste entreprise à broyer les individus, nous sommes loin d'avoir terminé ce travail de lente reconstruction de notre humanité par des détours qui risquent d'être les plus inattendus...

 


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Voyage par-delà le Grand Fleuve avec Francis Pornon

Publié le par MiJak

Après un long silence, je reviens d'un mois riche en évènements, en rencontres, en lectures aussi... Impossible de tout résumer ici ! Parmi les moments les plus marquants, j'en retiens un :

 

Francis.jpgLes retrouvailles avec notre ami Francis Pornon, écrivain et poète. C'était  à l'occasion de la soirée de clotûre du festival "Parole Ambulante" le 22 octobre dernier,  au cinéma Gérard Philippe à Vénissieux. Francis y donnait lecture de quelques extraits d'un de ses derniers polars avant de remettre le prix Jean Lescure, attribué au lauréat d'un concours de nouvelles sur le thème du cinéma. Ce n'est pas par hasard si Francis faisait partie des écrivains invités cette année. Le fil conducteur de cette édition 2011 de "Parole ambulante" était emprunté à l'un de ses poèmes qui a donné son titre à un recueil de textes poétiques divers : "Par-delà le Grand fleuve"...Ce recueil vient d'être publié en mai 2011 aux éditions "La Passe du vent"

 

Le Grand Fleuve, pour Francis, c'est la Méditerranée, selon l'expression que lui avait apprise un de ses élèves lorsqu'il enseignait la philosophie au lycée de Bejaia en Algérie. "Mare nostrum", notre mer (notre mère !), cette Méditerranée qui a façonné notre imaginaire commun, que nous soyions de la rive nord ou de celle du sud... Elle imprègne le coeur, les mots, l'écriture de Francis.

mosquee-de-Cordoue-2.jpgEn cette soirée d'octobre, le Grand Fleuve baignait encore nos échanges, tandis que nous évoquions les souvenirs de l'aventure vécue ensemble au sein de l'association "Averroès" dont Francis fut de nombreuses années le président, avant de retourner en terre occitane.

 

Jeter des ponts entre les deux rives de la Méditerranée, ou plutôt arracher à l'oubli les liens d'amour tissés entre les langues et les cultures (amour dont El Andalous est en quelque sorte la métaphore), en déceler les fécondations invisibles et les métissages inattendus, tel était notre projet. Projet un peu fou, sans doute. Il fallait toute la conviction et l'énergie de Francis pour donner sève et vie à ce projet et nous porter toujours plus loin ...


Francis me fit part de la grande tristesse que lui avait causé la disparition en 2004 de son vieux compagnon, le guitariste Miguel-Oscar Miranda dont la musique avait joué tant de fois de ses textes comme d'une partition, en particulier "Par-delà le grand fleuve" et "Chanson d'amour de loin". Un autre musicien, Sergio Ortega, disparu un an plus tôt, reste aussi gravé dans le coeur de Francis. Chilien exilé, il avait composé le fameux opéra "Splendeur et mort de Joachim Murieta" sur le texte de Pablo Neruda... et avait mis en musique "Le trésor magnifique" (texte de Francis) qui fut joué pour la première fois à l'auditorium de Lyon en 2000.

Il me parla enfin de son travail d'écriture  qu'il continue à présent sur les rives de la Garonne : des polars, bien sûr, car c'est un genre qu'il affectionne particulièrement (ses derniers titres : "Rêves brisés" et "Toulouse barbare"), mais aussi des notes de voyages ("Algérie des sources"), sans oublier la poésie...


 

De cet entretien - hélas trop bref , je ne repartis pas les mains vides puisque je rapportai  deux livres : "Par-delà le grand fleuve" (poésie) et "Cap au sud" (Reportages et carnets de route).

 

 

"Lorsqu'en nous nous croirons, quand nous nous aimerons

Sur la mer éternelle et sous l'azur durable,

Là, les grands vents des mots et les chairs sous-marines

Au grand pays de l'autre auront profonde mine,
Les bijoux et les yeux se fondant en l'orage,

Au désir rouge, à blanche paix, nous renaîtrons"

 

(Le Trésor Magnifique, dans Par-delà le grand fleuve, La Passe du vent, 2011, p.66)

 

"...

automne_arbres_feuilles_mortes-copie-1.jpgNous autres sommes des arbres aux feuilles mortes

Mais la sève continue de monter

Et nous restons seuls cultivant

Envers et contre mers et vents

De l'amour du passé le chant

Dans le poème à plusieurs temps

et pour le malheur

Ou peut-être le bonheur

Nous portons un tatouage au coeur..."

 

 

Ce deuxième extrait est tiré de "Chanson d'amour de loin" (ibid. p. 61), poème qui porte en exergue ce mot de Joë Bousquet : "Chacun est l'errant."

 

Francis, éternel errant,  explorateur des territoires de la fraternité, bêcheur fouillant l'épaisseur du divers, traquant les lentes germinations de l'humain... "On peut prendre Francis Pornon pour un Juif de Rabat, une Arabo-Andalou de Cherchell, un Berbère de Carcassonne, un Occitan de la Réunion. Petit Poucet semant ses cailloux dans la forêt d'une humanité où il aimerait se retrouver." (Charles Silvestre dans la préface de "Cap au Sud").

 

Dans un article au sujet du livre "Choses vues en Egypte" de Roger Vailland, Francis, lui-même infatigable voyageur, écrivait : "...le voyage recèle une clé irremplaçable pour aiguillonner la lucidité, pour se réveiller à l'émerveillement devant le monde et à l'émotion devant les hommes, se réveiller tout court."  

(Cap au Sud, Ed. Le temps des cerises, 2006, p. 93)

Une vérité que feraient bien de méditer tous ceux qui partent en voyage ou qui en reviennent...

 

En tout cas, il est des hommes et des femmes dont la rencontre est une bouffée d'oxygène. Francis, tu es de ceux-là. Merci à toi, tes mots réveillent en nous une lucidité salutaire en ces temps où l'anesthésie généralisée menace de toutes parts.


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Sergio Atzeni, l'écrivain et le poète, berger de la diversité

Publié le par MiJak

Les rayons de ma modeste bibliothèque ressemblent plus à un bosquet qu'à une forêt. Pourtant j'aime à m'y promener à la manière d'un amoureux des arbres. Je caresse du regard et de la main les tranches des ouvrages alignés, jusqu'à ce qu'un titre, le nom d'un auteur ou simplement la couleur d'une jaquette me pousse à en extraire un livre. Je le feuillette et en déguste quelques lignes qui seront la nourriture de ma journée.


sergio.jpgCe matin, en quête d'un ouvrage d'histoire, je parcourais les rayonnages lorsqu'un mince ouvrage de couleur jaune retint mon attention. Je m'en emparai et reconnus un petit recueil poétique de Sergio Atzeni, intitulé : "Deux couleurs existent au monde le vert est la seconde" . Le livre a été édité à La Passe du Vent au printemps 2003.

 


Sergio Atzeni, écrivain et poète sarde est disparu prématurement en 1995, à l'âge de 43 ans. Il est encore peu connu en France; ainsi sur Wikipédia, on ne trouve aucun article en français sur lui, mais seulement en italien , en anglais et en sarde. Pour ceux qui lisent l'italien, on peut voir le site officiel qui lui est consacré.


 

Un souvenir très précis est pour moi attaché à ce petit livre.


En mai 2003, nous étions en pleine grève pour la défense des retraites. Ce mouvement avait une dimension particulière à Vaulx-en-Velin où fonctionnaires, enseignants,salariés du privé mais aussi précaires, chômeurs et retraités luttaient ensemble et se retrouvaient chaque matin en assemblées communes. A cette même période, je venais d'acheter le recueil de S. Atzeny. Je connais bien le traducteur qui n'est autre que Marc Porcu, poète lyonnais d'origine sarde, lui aussi.

 

Le recueil d'Atzeny s'ouvre par la "Cantilène de quand on jetait les trams à la mer". Ce poème retrace la révolte des habitants de Cagliari en 1906, révolte noyée dans le sang par une répression cruelle menée par "l'ordre de Savoie".


En lisant cette balade épique où le petit peuple sarde tient le rôle principal, je la trouvais d'une surprenant actualité, compte tenu de la guerre sociale dans lequel nous étions engagés en ce printemps 2003.Il suffisait de changer le nom du ministre Cocco Ortu, artisan de la répression dans le poème, par celui du premier ministre de l'époque - celui-là même qui ne voulait pas se laisser diriger par "la France d'en-bas" ! Certes la répression n'avait pas le caractère sanglant de celle menée contre la révolte sarde en 1906. En 2003, les forces de sécurité ne tiraient pas à balles réelles, mais repoussaient les manifestants à coup de grenades lacrymogènes,ce qui a valu à deux camarades d'être blessés. Mais ce qui était frappant dans le poème c'était de constater la même surdité du pouvoir en place face aux réclamations des travailleurs, la même volonté de défendre coûte que coûte les intérêts des nantis...


Et à l'assemblée générale du lendemain matin, je pris le parti de lire un large extrait de la Cantilène de Sergio Atzeni devant l'ensemble du personnel du personnel gréviste. Le silence qui régnait alors traduisait la qualité de l'écoute. La poésie n'est pas toujours facile à faire entendre. Déclamée dans ce contexte, la parole d'Atzeni revêtait une force et une couleur particulière ! J'étais à la fois ému et conforté dans ma conviction que la poésie peut contribuer à nourrir la lutte et à donner sens aux combats collectifs où qu'ils se mènent...

 

Sergio-Atzeni.jpg

 

  "Cantilène de quand on jetait les trams à la mer" :

 

Extraits :


... Ce jour-là sur le marbre du bastion naquirent

des drapeaux rouge flammes comme des blessures

et fleurirent au soleil

les mains noires de travail et de peine

des esclaves du sel

et des femmes déformées

par trop d'enfants aimés.

 

Ces mains, ce sont leurs mains,

ces os décharnés, ce sont leurs os,

ils se ferment dans leurs poings

dans la fureur ils se retrouvent eux-mêmes.


Adelaïde Nieddu, Bonaria Cortis, Assunta Marini,

noms de madone, ouvrières à la manufacture des tabacs.

 

Elles courent, elles crient, lèvent les bras au ciel.

 

 

Grève.

Parole sainte.

 

Pointez les fusils

ordonne l'officier de Savoie

et les gardes du Roi

sans plumet

venus de vénéties affamées

et de calabres désespérées

se regardent

pâles comme des morts.

 

 

La foule se disperse,

il ne s'est rien passé.

 

 

 

Le soleil offre

des miettes de joie,

c'est juste l'heure du repas,

ils courent au port,

tous les grévistes,

pour jeter les trams à la mer.

 

 

.../...

 

 

La foule descend en chantant

dans les ruelles, sans but précis.

 

 

 

Au coin des rues,

sur les places,

aux fenêtres des palais,

à cheval derrière la foule,

des carabiniers en armes.

 

 

Le maire à ce qu'il paraît

a décidé de ne pas rester,

il s'en est allé en carosse,

il reviendra la semaine prochaine.

 

 

Un fleuve humain en crue,

il file tout droit à la Scaffa

prend d'assaut les entrepôts de l'escroquerie royale,

incendie les livres de compte,

sur le quart de tout ce qui a été pêché.

 

 

 

Garde Royale, premières sonneries de trompette.

 

 

Les gamins courent plus qu'exaltés à la fête du saint.

 

 

Les dernières notes s'éteignent dans le silence

aussitôt déchiré par les premiers tirs.

 

 

 

Feu, gardes du Roi,

feu, carabiniers,

feu

on fuit de toute part piétinant les voisins

feu

tirs nourris face à la mer

feu

larmes, morts.

 

 

.../...

 

Le plomb n'a pas suffi, le premier plomb.

 

 

Les émeutiers arrêtés sont enfermés en Préfecture,

la préfecture est assaillie par des milliers de braillards,

 

 

les portes de la liberté s'ouvrent sur les héros

 

 

la rumeur circule vite, la plaine est petite,

les maraîchers laissent les bêches,

les boulangers réclament l'argent payé en trop au Roi,

ceux des salins pour manquer une journée de travail

feraient n'importe quoi,

les mineurs décident de réclamer

la journée de huit heures

 

 

 

émeute générale.

 

 

A rome le parlement est convoqué d'urgence. Le ministre Cocoo Ortu, sarde de bonne naissance, invoque l'intervention des navires de guerre. Sur les bancs de la gauche s'élèvent des protestations.

 

 

Arrivent les troupes de christs affamés

en uniforme, fantassins et carabiniers,

bersaglieri et marins, canons et fusils,

des ports de Naples, Gênes, Palerme, Livourne,

villageois piémontais, bergers lucains,

sans terre lombards, journaliers siciliens,

excédés par l'interminable voyage

dans la cale avec les cochons,

rentrant et sortant cent fois de leurs poches

la photo usée d'une mère et d'une fiancée,

la même peine, la même fatigue pour aller de l'avant,

des pères et des frères dans leurs pays lointains,

ils viennent pour tuer, ils ont peur.

 

 

Porteurs de mort pour des gens lointains,

pour des culs qui restent au chaud.

 

.../...

 

 

cappriccio-mezzo-forte-Medium.JPG

Capricio Mezzo forte (Marjory Greze)

 

 

"Il me suffit de savoir à peine jouer une Tarentelle" (Sergio Atzeni)

 

Quelques extraits :

 

 

III


Tout a déjà été chanté, les boucliers étincelants,les

        épées féroces,

les pâles amours, les passions et le sang, la richesse,

        la faim, l'échine de porc,

les tuiles qui tombent sur la tête de l'héritier

        malchanceux, le caviar,

le blue grass, les blasphèmes et l'incapacité à vivre du poète.

 

 

Que me reste-t-il ?

Un tambourin, une vie.

 

 

XIII

 

Rares les pensées célestes, de longs couloirs obscurs,

         des ricanements, des prétendus amis mièvres,

         des femmes fausses et riantes, des âmes

         pourries ruisselantes d'amours nébuleuses.

 

Nostalgie de la mer, des silences de pierre. Ne

         suis-je que solitude ?

 

 

 

  XXXVI

 

Cette nuit avec une pince à sucre

je me suis ouvert la poitrine et j'ai découvert

que j'avais un coeur africain.

 

 

 

 

"Deux couleurs existent au monde

  le vert est la seconde 

   Voyage en compagnie de Vincent" (Sergio Atzeni)

 

 

NB : il s'agit d'une promenade que le poète effectue au coeur de la réalité avec les yeux de Vincent Van Gogh

 

 

Extraits :

 

Eté de blondeur et d'or,

une ville dans le fond,

et le soleil,

le soleil qui descend,

frère soleil.

 

Est-ce de l'amour ?

 

.../...

 

Chambre-de-Vincent.jpgPar trois fois la même chambre.

Le même lit géant l'occupe par moitié.

Deux chaises toujours à la même place.

Une petite table avec les mêmes bouteilles et les

       mêmes carafes.

 

La fenêtre verte toujours ermée de la même façon.

Le miroir pour la barbe

bien égal à lui-même.

Mais la seconde fois il y avait une femme

aux cheveux jaunes.

 

 

 

Sergio Atzeny ne fut pas seulement poète et romancier; il fut aussi traducteur, entre autres des ouvrages de  Patrick Chamoiseau, à commencer par Texaco. Ce dernier lui a rendu un hommage posthume qui est reproduit en tête du livre.

Dès leur première rencontre il a éprouvé, dit-il,  le sentiment immédiat de se trouver devant "un poète, une flamme de vie, simple, tactile, aimant vraiment le livre et la littérature". Discutant avec lui de traduction, il précise : "nous étions d'accord pour que la traduction n'aille pas d'une langue pure à une autre langue pure, mais qu'elle organise l'appétit des langues entre elles dans l'oxygène impétueux du langage... Nous étions d'accord pour qu'une traduction honore avant tout l'opacité irréductible de tout texte littéraire, pour que, dans ce monde qui a enfin une chance de s'éveiller à lui-même, le traducteur devienne le berger de la Diversité".

Il termine en affirmant à propos de Sergio Atzeny :"Le pays de Sergio est une terre de langages, d'ombres et de lumière, et de diversité... Le monde a perdu un de ces poètes discrets qui fondent la force des vents et des saisons."

 



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Tomas Tranströmer et Joë Bousquet, le déchiffreur de silence

Publié le par MiJak

Tomas_Transtromer-2001.jpgJe relis a nouveau ce poème de Tomas Tranströmer :

 

"A deux heures du matin : clair de lune. Le train s’est arrêté
au milieu de la plaine. Au loin, les points de lumière d’une ville
qui scintillent froidement aux confins du regard.


C’est comme quand un homme va si loin dans le rêve
qu’il n’arrive à se souvenir qu’il y a demeuré
lorsqu’il retourne dans sa chambre.


                                          Et comme quand quelqu’un va si loin dans la maladie
                                          que l’essence des jours se mue en étincelles, essaim
                                          insignifiant et froid aux confins du regard .../..."

 

 

Je ne peux m’empêcher de penser à la trajectoire de ce poète touché par la maladie et dont l’esprit est resté intact, d’une lucidité et d’une clarté capable de trouer les murs opaques de la réalité, libre comme un oiseau qui se laisse porter par le mouvement même de la lumière…


Alors, derrière le suédois, le visage d’un autre poète, français celui-là, surgit et se superpose à celui de Tomas Tranströmer. Il s’agit de  Joe BOUSQUET. Je trouve en effet qu'il y a entre les deux hommes une étonnante parenté – physique, poétique, spirituelle …



Joe-Bousquet.jpg

 

Selon les mots de Jean Mambrino :


« Bousquet, l’un des poètes irremplaçables de ce temps, est un inspiré de l’ombre. Frappé d’une balle à la moelle épinière, le 27 mai 1918, dans sa vingtième année, il passa son existence au fond d’une chambre de Carcassonne, derrière des volets fermés. Il réinventa le monde et la vie, à travers la douleur de son corps paralysé, en compagnie de ses amis, les philosophes, les poètes et les mystiques, et par instants la grâce d’un visage féminin. Il mourut à cinquante-trois ans. »

(Lire comme on se souvient, Phébus, 2000, p. 59)

 

                                                                                                  Joë Bousquet par Denise Bellon en 1947,

                                                                                                  collection du Centre J. Bousquet de Carcassonne  

 

 

 

 

Parlant d’un roman de Joe Bousquet, Le roi du sel, Mambrino commente :  


« Jamais ne fut mieux manifesté que la poésie n’est pas un ornement artificiel, extravagant ou suranné, mais la véritable respiration de la vie, proche des choses familières, et en même temps très haute méditation, sagesse immémoriale, formule inscrite en énigme qui ouvre à chacun les portes de sa destinée. On découvre ici le pouvoir du langage, l’autorité avec laquelle il montre que le vraisemblable est le féérique, et que celui-ci surgit de la plus humble réalité. » (id. p. 60).



Devenu  nomade de soi-même, voyageur immobile, Joe Bousquet fut un déchiffreur de silence, brodant du fond de sa douleur de surprenantes métaphores, parsemant ses écrits d’un frisson d’images :

 
 « Et l'étoile c'est la nuit qui monte à son tour.
La goutte bleue de l'abîme enveloppe la mer. »



« Le corps est le firmament de tout le réel imaginable. Nous sommes la carte de ce firmament ranimée dans le coin où on l’a mise. Il y a plus. »



" L’oiseau sans ailes
La lumière se réfléchit dans ses yeux, mais il n'est
pas encore jour. Tu t'es levé trop tôt ; et te voilà.
Ta rue, le matin, ta maison et toi ; mais ce n'était
pas ton regard si cette ville qu'il a tirée du brouillard ne t'a pas recouvert."


 
"Douze cloches d'argent ont sonné sur les eaux
pour le cheval de feuilles et l'oiseau prie-misère
et l'aiguille de nier, douze cloches de fer sonneront aux écluses pour faire place au jour plein de feuilles cueillies,
sonnent pour défleurir sa pâleur de gisant aux paupières scellées.
Les convois aux péniches de jour, ont dormi sous
la neige. Il ne passerait que des heures, avec leurs
boutons d'or, leurs épines de mai et Rose-au-loin,
la fille rose qui t'effaçait pour t'apparaître.
Cueille la fleur qu'on ne voit pas, la plus fidèle
qu'une étoile. Emporte-la sans être vu.
L'oiseau-cerise est de retour, cheval volant, souliers de terre."




OBJ2026093_1.jpgDe passage cet été dans le petit village de Lagrasse (Aude), nous avons visité l’abbaye et fait une halte au bistrot-librairie qui y a élu domicile. Avant de boire un verre sur la terrasse ombragée, j’avais pu feuilleter quelques-uns des ouvrages de Joe Bousquet, l’enfant du pays, et découvrir un dépliant présentant la « Maison des mémoires » de Carcassonne.

 

C’est dans cette maison, située au 53, Rue de Verdun que vécut le poète. La chambre de Joe Bousquet y est demeurée intacte depuis sa mort et on peut la visiter.  La Maison des Mémoires abrite une exposition permanente ainsi que le Centre "Joë Bousquet et son temps". Ce dernier organise de nombreuses manifestations autour de l'œuvre du poète.

 

 

Chambre-joe-bousquet.jpg

 

Je me suis promis de revenir l’an prochain et de faire le détour par Carcassonne et la Maison des mémoires. Respirer le parfum de ce lieu qui fut tout à la fois sa coquille et son hôte, son jardin des Oliviers et le cénacle de ses combats, vaisseau immobile où il naviguait sans relâche sur l'océan infini du langage…

 

Comme les mots de Tomas Tranströmer (poème cité plus haut) sont bien « accordés » à Joe Bousquet ! : il est allé si loin dans la douleur que pour lui « l’essence des jours » s’est mué « en étincelles ».

 

 

 

 

En voici quelques-unes de ces étincelles-vérités de vie qu'il nous a léguées :


« Mon corps est mon église ; j'en ai fait mon cheval ».


 « La certitude à communiquer : que nous ne faisons pas notre vie et que notre vie nous fait ».


« La vie est vérité. Traversée jamais achevée au terme de laquelle on reçoit son être véritable. »


« La poésie est le salut de ce qu'il y a de plus perdu dans le monde. »

( Joe Bousquet, Papillon de Neige)

 

Et en écho ce poème de Tomas Tranströmer :

 

Voyez cet arbre gris. Le ciel a pénétré
par ses fibres jusque dans le sol -
il ne reste qu'un nuage ridé quand
la terre a fini de boire. L'espace dérobé
se tord dans les tresses des racines, s'entortille
en verdure. - De courts instants
de liberté viennent éclore dans nos corps, tourbillonnent
dans le sang des Parques et plus loin encore.


(Tomas Tranströmer, Baltiques, poésie / Gallimard, p. 3)






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Tomas Tranströmer : le dialogue de l'être et du monde

Publié le par MiJak

Le Prix Nobel de littérature 2011 jette la lumière sur l'un des grands poètes de la seconde moitié du vingtième siècle, hélas trop méconnu de beaucoup en France (et j’en suis !), où son œuvre ne fut découverte que vers la fin des années 80.

Tomas-transtromer.jpg

 

Né en 1931 en Suède, où il vit aujourd’hui sur une île, à l’écart du monde et des médias, Tomas Tranströmer, psychologue de formation, a rédigé une quinzaine de recueils en cinquante ans d’écriture. Sur les premiers temps de sa vie, il a publié un recueil intitulé : Les souvenirs m’observent (Le Castor Astral, 2004). Il est l'un des poètes les plus considéré en Suède et a reçu de nombreux prix.
Son nom avait été cité régulièrement pour le Prix Nobel de Littérature. Il est traduit en 55 langues.
Il a été victime en 1990 d’une attaque cérébrale qui le laissa en partie aphasique et hémiplégique. Il a néanmoins publié encore trois recueils depuis lors dont les 45 haïkus de La Grande Énigme (Le Castor Astral, 2004).
 


 

Voici un poème extrait d’un de ses recueils les plus fameux, Baltiques. Il a été choisi par Angèle Paoli qui le propose sur son site « Terres de femmes » :



DE LA MONTAGNE

J
e suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l'été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

J'ai vu un jour les volontés du monde s'en aller.
Elles suivaient le même cours ― une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

Tomas Tranströmer, Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004, Gallimard, Collection Poésie, 2004, page 96.
 

 

 


Il développe très tôt, dès son premier recueil (« 17 poèmes », publié à 23 ans chez Bonniers, le Gallimard suédois), un usage particulier de la métaphore. Les membres de l’Académie suédoise n’ont pas manqué de récompenser son talent, «car,-disent-ils- par des images denses, limpides, il nous donne un nouvel accès au réel»... «La plupart des recueils de poésie de Tranströmer sont empreints d’économie, d’une qualité concrète et de métaphores expressives».


Pour celui qui fut son éditeur, la poésie de Tranströmer est


«une analyse permanente de l’énigme de l’identité individuelle face à la diversité labyrinthique du monde».

 

Pour le poète Renaud Ego, Tranströmer parvient à lire "des hiéroglyphes d'où peu de lumière sourd. Retour en arrière? Non, saut dans le nouvel inconnu où le siècle a donné à Tranströmer de vivre, un monde qui n'est plus ce jardin des espèces disposées, mais un palimpseste raturé dont nous ne déchiffrons que d'infimes fragments. L'espace naturel, dont les mouvements répondaient à des cycles repérables, est désormais encombré, traversé par tous les signes de la modernité industrielle, les villes infinies et les foules innombrables, les gratte-ciel et les ascenseurs qui s'élèvent, les voitures filant sur les autoroutes, les conversations courant le long des fils de téléphone. Des pans entiers de la réalité apparaissent, que la poésie avait jusqu'à présent abordés avec d'infinies réticences, refusant -nostalgie d'un ordre simple- de répondre de cette nouvelle complexité que la science et la technique lui révélaient."


C’est sans doute là que résident l’originalité du poète, et sa modernité….


 

DE LA FONTE DES NEIGES

Eau qui croule
qui coule
fracas
 vieille hypnose.
Le torrent
inonde le cimetière de voitures,
rutile derrière les masques.
 Je serre fort le parapet
du pont.
Le pont : ce grand oiseau
de fer qui plane sur la mort.


 

EN MARS – 79


Las de tous ceux qui viennent avec des mots,
des mots mais pas de langage
je partis pour l’île recouverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Ses pages blanches s’étalent dans tous les sens !
Je tombe sur les traces des pattes d’un cerf dans la neige.
Pas des mots, mais un langage.

 

traces-dans-la-neige.JPG

 

 

 

Parmi les poèmes que j’ai lus, voici celui que j'ai préféré,
 extrait de
Baltiques :


A deux heures du matin : clair de lune. Le train s’est arrêté
au milieu de la plaine. Au loin, les points de lumière d’une ville
qui scintillent froidement aux confins du regard.


C’est comme quand un homme va si loin dans le rêve
qu’il n’arrive à se souvenir qu’il y a demeuré
lorsqu’il retourne dans sa chambre.


Et comme quand quelqu’un va si loin dans la maladie
que l’essence des jours se mue en étincelles, essaim
insignifiant et froid aux confins du regard.


Le train est parfaitement immobile.
Deux heures : un clair de lune intense. Et de rares étoiles.


Tomas Tranströmer, Baltiques, Œuvres complètes 1954-2004, Poésie/Gallimard n° 397, 2004, p. 65

 

 


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Un été en poésie (suite) : Machado, Perse et Benjamin

Publié le par MiJak

expo st john perseJe venais de terminer la lecture du Cahier sur Saint-John Perse (voir article précédent) lorsque nous sommes partis, mon épouse et moi, passer quelques jours de vacances entre Narbonne et Perpignan. Nous avions programmé de retourner nous promener sur la « Côte Vermeille » qui nous avait tellement enchantés lors de notre première visite l’an dernier. Notre passage dans la ville de Collioure coïncidait avec la période du festival "Un livre à la mer". Or, hasard ou humour (?) le théme  de cette année 2011 (année des Outremers)  était "Machado et O'brian invitent Aimé Césaire et Saint-John Perse" !

 

IMGP0018Plus précisément, ce samedi 27 août, était programmé un entretien avec Ernest Pépin, le poète guadeloupéen, sur "St-John Perse le poète". Malheureusement, l'horaire prévu pour cet entretien ne nous permettait pas d'y assister...  Souhaitons que le texte de cet échange ou un enregistrement se trouvera disponible sur le site du festival où en un autre endroit. Car j'aurais aimé vibrer en écoutant cet homme chaleureux, ce poète à la verve colorée qu'est Ernest Pépin nous faire ressentir la prolifération du verbe persien... D'autant que le "lieu" choisi pour cet entretien était le square Caloni, au pied du château, face à la mer, dans ce décor éminemment poétique de la cité catalane. Dieu sait si Perse était sensible au "lieu", au vent ... et à la mer !


Mais Collioure offre tellement de beautés au regard que finalement  renoncer à ce plaisir n'aura pas été trop douloureux. Il est vrai que nous avions eu le plaisir de rencontrer Ernest Pépin à Lyon, le 10 mai dernier,  dans le cadre d'un hommage rendu à Aimé Césaire et Edouard Glissant, et auquel participaient aussi Daniel Maximin, Simone Schwartz-Bart, Joby Bernabé, Lyonel Trouillot... pour un moment d'intensité poétique difficilement oubliable. Et puis, de retour à Lyon, j'ai fini par dénicher sur Internet quelques  extraits d'un l'entretien que Ernest Pépin (alors jeune !) avait accordé à Jean-Denis Bonan en 1995, pour évoquer le caractère profondément créole de la poésie de Saint-John Perse. On peut le voir et l'entendre sur le site SJPerse.org, en cliquant ICI.


Pour l'heure, je décidai de me changer les idées en pénétrant  sous le chapiteau installé sur le quai qui sépare la plage du Boramar du port d'Avall. Avec les stands des éditeurs et libraires situés à cet endroit, le titre du festival - "Un livre à la mer" - prenait tout son sens !
Je passai devant le stand des éditions "La Louve". Y étaient exposés plusieurs volumes de la collection "Terre de mémoire". Un titre attira mon attention : "Collioure, la mémoire et la mer". "C'est le Collioure intime dont il est question dans ce livre" me dit l'éditeur. "Si vous souhaitez, vous pouvez parler avec l'auteur qui est ici." Un homme était assis à la table à côté. Il me tendit la main en souriant et se présenta : Brice Torrecillas. Nous échangeames quelques mots; il m'avoua ne pas être colliourenc, mais toulousain. "D'origine espagnole" ajouta-t-il malicieusement, comme si la consonnance de son patronyme ne m'avait déjà alerté ! Son amour pour Collioure remonte à pas mal d'années, et c'est cette amour qu'il a voulu exprimer dans son livre. L'ouvrage est tout à la fois une déclaration d'amour à la cité catalane et un hommage à l'un de ses fils, René Francès. Ce dernier, catalan pur jus, devenu ami de l'auteur, l'avait initié aux  mystères de sa ville et lui avait "livré l'âme de Collioure..."

J'ouvris le livre et tombai à la première page sur les lignes qui décrivent la tombe  où le poète  Antonio Machado, mort en exil, repose aux côtés de sa mère, dans le petit cimetière de Collioure. Nous avons donc parlé de Machado; je me souviens avoir évoqué la figure de  Walter Benjamin, qui s'est suicidé à Port-Bou alors qu'il venait de franchir la frontière pour échapper aux nazis.

IMGP0001.JPGA Banyuls, la patrie du sculpteur Maillol, une plaque rappelle le chemin d'exil de Walter Benjamin. Je l'avais photographiée l'an dernier lors de notre premier voyage sur la côte vermeille.Je confiai à Brice que c'est grâce à l'auteur somalien Abdourahmane Waberi, dans son livre "Passage des larmes", que j'avais découvert la trajectoire dramatique de Benjamin.  Et  grâce à lui et à son petit livre sur Collioure, je venais de découvrir le destin de Machado !

Antonio, Walter...le poète et le philosophe,  deux hommes si différents et pourtant réunis par un même destin funeste. A un an et demi d'intervalle ils ont emprunté la même route d'exil : d'Espagne en France, pour l'un, de France en Espagne pour le second.  Tous les deux fuyaient pour échapper  à la barbarie fasciste. Tous les deux sont morts de désespoir et de tristesse en terre étrangère, juste de l'autre côté de  la frontière qui devait leur ouvrir les portes de la liberté... Jacques Issorel dans un beau texte évoque cette parenté de destin entre les deux hommes. Cliquer sur ce lien.



IMGP0021.JPGJ'aurais aimé prolonger longtemps ce moment d'échange littéraire, dont la saveur était  agrémentée par la beauté du lieu. Il a fallu pourtant rompre le charme et reprendre la route, celle-là même qu'avaient empruntée Machado et Benjamin. Sous le soleil, cette route de la corniche est d'une beauté dont on ne se lasse pas.

Ce jour-là, nous avons à nouveau traversé Banyuls avant de poursuivre jusqu'à Cerbère où nous avons fait une halte au Cap du même nom.

Après avoir passé la frontière, nous avons traversé Port-Bou jusqu'à un point de vue nous offrant une vue plongeante sur la petite cité frontalière espagnole. Un incident mécanique (sans gravité) nous a obligé à rebrousser chemin, l'après-midi étant déjà fort avancé. Nous avons quitté Port-Bou pour revenir de l'autre côté de la frontière, sans avoir eu le temps de voir la tombe de Benjamin, ni même apercevoir le monument mémorial érigé en son honneur dans le cimetière de la cité catalane. Pas plus que je n'ai eu le temps d'aller rendre visite à la dernière demeure de Machado.


IMGP0025.JPGSur le chemin du retour, pourtant, nous avons eu le temps de faire une halte et une brève visite au site de  Paulilles.Située à proximité de Port-Vendres, cette anse naturelle abritait une usine de dynamite, créée par Alfred Nobel lui-même  en 1870, et où cinq générations d’ouvriers se sont succédées jusqu’à la fermeture définitive de l’établissement en 1984. Acquis par le conseil général des Pyrénées-Orientales, le site est de venu un lieu de mémoire ouvrière et un conservatoire de la faune et de la flore du littoral.

Un bref arrêt à Port-Vendres nous permit  de savourer encore la beauté de cette côte. Etre assis à une terrasse sur le port, devant un verre de Banyuls accompagné d’une assiette d’anchois, est un  moment de pur bonheur !


Tandis que nous faisions route vers Port-la-Nouvelle, je ruminai toutes les rencontres de cette journée et les mots des uns et des autres se bousculaient dans mon esprit…

 

Les vers de Machado :


« Tout passe et tout demeure Mais notre affaire est de passer
de passer en traçant

des chemins
des chemins sur la mer."


         (Antonio Machado, Proverbes et Chansons)


Les mots de Walter Benjamin :

"Il n'y a aucun document de la culture qui ne soit aussi de la barbarie". (Passages)

ou encore : « Le langage est tout simplement l’essence spirituelle de l’homme » (« sur le langage » in Œuvre I, p. 148)


antonio_machado.jpgEt de nouveau Antonio Machado :


« Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes derrière toi
Tu vois le sentier Que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur ! Il n'y a pas de chemins
Rien que des empreintes laissées sur la mer »


Et en écho, ce vers tiré d’Amers de Saint-John Perse :

« la Mer, immense et verte comme une aube à l'orient des hommes »


Et ce sentiment qui m’envahit alors, d’avoir vécu cette journée là comme l'un de

« Ces jours bleus et ce soleil de l’enfance ».

   Ces mots sont considérés comme le dernier vers écrit par le poète Antonio Machado juste avant sa mort sur un morceau de papier retrouvé par son frère dans la poche de son pardessus :


« Estos dias azules y este sol de la infancia».

 

 

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Un été en poésie : Saint-John Perse

Publié le par MiJak

Europe-SJP.jpgParmi les lectures qui ont accompagné mes vacances ce mois d'août, le cahier de la revue "Europe" consacré à Saint-John Perse. Un Numéro qui date de 1995, mais qui est riche par son contenu.

J'ai retenu en particulier l'article de Maryse Condé "Eloge de Saint-John Perse". Le titre est trompeur, car l'auteur y avoue sans ambages son aversion et son antipathie pour l'homme et pour sa poésie qui jusqu'à aujourd'hui ne lui procure "ni jouissance, ni plaisir". Pourtant, elle y fait l'aveu que sous la poussée de ses étudiants - américains en particulier -, elle a été conduite peu à peu à reconsidérer sa vision jusque-là trop monolithique et à modifier ses sentiments à l'égard du poète. Peut-être parce que lors d'un de ses retour à son île natale, elle a éprouvé comme Alexis Léger "la douleur de ne pouvoir étreindre ce qui n'est plus", à savoir le monde de sa propre enfance, comme un objet irrémédiablement perdu ?

Maryse Condé a donc introduit Saint-John Perse dans le programme de ses cours de littérature. Ce qui ne l'empêche pas d'avouer que sa poésie continue de la rebuter :"Je la trouve verbeuse, froide, même si lui-même définissait ainsi la poésie : "elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes." Pourtant j'y trouve en toutes saisons, comme dit Ungaretti, "une accession au détachement des songes".

 

J'ai lu avec intérêt l'ensemble de la revue. J'ai trouvé particulièrement éclairant l'étonnant échange de lettres entre André Breton et Alexis Léger. Le premier  écrivait dans le Manifeste du Surréalisme :"Saint-John Perse est surréaliste à distance". Or ce que révèlent leurs échanges, par lettres et par oeuvres interposées, c'est sans aucun doute une indéniable parenté intellectuelle et poétique entre deux hommes qui se reconnaissent de la même trempe; mais plus encore une volonté farouche de préserver leur liberté et une solitude dont l'un et l'autre savaient qu'elle était le seul moyen de préserver leur capacité créatrice.

SJP.jpg

Deux articles m'ont passionné qui concernent le rapport que le poète entretenait avec les mots (et les dictionnaires !) : "Saint-John Perse et les mots" (par Joëlle Gardes-Tamine) et "L'obscurité du visible : ou le malentendu sur la propriété du mot" (par Henriette Levillain).Articles à lire absolument pour qui veut connaitre et comprendre le travail inlassable de cet infatigable artisan du langage que fut Saint-John Perse. A prolonger bien sûr par la lecture et l'écoute des commentaires données à ce propos par Joelle Gardes-Tamine sur le site  : http://www.sjperse.org/mots.html (site sur SJP réalisé par Loïc Céry).

 

Et puis pour clore ce cahier, le discours de Stockolm, reproduit en intégral. Texte dont l'objet est précisément la poésie et dont on peut dire - comme le souligne l'étude de Michèle Aquien - que s'il ne s'agit pas de poésie, il présente de singulières et évidentes qualités poétiques.

 

"J'ai accepté pour la poésie l'hommage qui lui est ici rendu, et que j'ai hâte de lui restituer.../...

 

Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord «poétique» au sens propre du mot; et dans l'équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s'exerce, initialement, pour l'entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va plus loin et de plus loin? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence. La réponse n'importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l'esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne..../...

 

Elle s'allie, dans ses voies, la Beauté, suprême alliance, mais n'en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l'art de la vie, ni de l'amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes. L'amour est son foyer, l'insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l'anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus. Elle n'attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n'a d'elle-même à justifier. Et c'est d'une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu'elle embrasse au présent tout le passé et l'avenir, l'humain avec le surhumain, et tout l'espace planétaire avec l'espace universel. L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore; celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain. Son expression toujours s'est interdit l'obscur, et cette expression n'est pas moins exigeante que celle de la science..../...


 

L'inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l'accoutumance..../...


 

Face à l'énergie nucléaire, la lampe d'argile du poète suffira-t-elle à son propos? Oui, si d'argile se souvient l'homme.

Et c'est assez, pour le poète, d'être la mauvaise conscience de son temps."

 


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Quand la musique descend des mornes : du bèlè à Eugène Mona

Publié le par MiJak

Superbe voyage aux racines de la musique et de la culture martiniquaise, grâce à deux émissions proposées mardi dernier 2 août par France Ô.


Danse_Bele.jpgLa première Bèlè, tambour vivant nous plongeait au coeur de la Martinique, dans la région nord atlantique, berceau du bèlè, à la fois musique et danse jouée au son du tambour bèlè et du chant. Ses racines remonte au temps de l’esclavage. Il est basé sur un double dialogue : celui du chanteur et des « répondeurs » et dialogue entre les danseurs et le tanbouyé (joueur de tambour). La danse bèlè est souvent liée au latja et au danmyé, formes de combat, autrefois réel et aujourd’hui simulé. On pense à son cousin brésilien, la capoeira. Descendu des montagnes et aujourd’hui répandu dans toute la société, le bèlè – musique et danse – incarne une culture vivace qui se transmet en se renouvelant, alliant tradition et modernité. L’émission permettait de voir et d’entendre quelques-uns des  « maîtres » du bèlè, entre autres Paul  Rastocle, qui a joué pendant douze ans  avec Eugène Mona.

Pour en savoir plus voir le site de la maison du Bèlè à Sainte-Marie.

 

Ci-dessous un extrait d'un spectacle donné par le trio lyonnais VAITY, un trio féminin qui joue et fait vivre avec émotion la tradition du bélé :

 

 

 

 


La seconde émission s’intéressait justement à la trajectoire de celui qui fut surnommé le Bob Marley de la Martinique, Eugène Mona.
mona0001.jpgNé Georges Nilécam,  disparu brutalement le 21 septembre 1991, à l'âge de 48 ans, « le chanteur aux pieds nus », «l'homme à la flûte de bambou », est sans doute, l'artiste qui, en cette fin de siècle a le plus imprégné le peuple martiniquais.
Les observateurs de la musique caribéenne affirment souvent que « la Jamaïque a eu Bob Marley, la Martinique Eugène Mona ». Il faut dire que ces deux musiciens engagés se sont révélés à la même période, au milieu des années 1970. L’un a connu un destin international, l’autre est devenu une référence pour les Antilles françaises. En Martinique comme en Guadeloupe, les années 1970 sont celles de la contestation d’un système politique en panne : la départementalisation. Le désarroi de la jeunesse reflète bien la crise politique, économique et sociale du moment. Et c’est dans ce chaos identitaire que Mona devient un repère, incarnant, avec son attitude de « marron », sa flûte et ses textes engagés, le visage d’un nouveau rebelle. Et si aujourd’hui Mona, chanteur disparu depuis près de vingt ans, est devenu une icône et connaît un regain d’intérêt aux Antilles, notamment auprès des jeunes générations, ce n’est pas un hasard. Les valeurs humanistes, pacifistes, écologiques, contestatrices de Mona, avec son message sur la créolité et l’autonomie, trouvent un écho certain dans la société martiniquaise contemporaine en pleine crise sociale et identitaire.


 

 

 

 

 

"Je me situe comme un homme à la recherche de lui-même, comme un homme qui doit gravir la montagne qu'il est lui même, qui doit aller beaucoup plus loin que le sommet. Toutes les embûches que je peux rencontrer fortifient mon âme, mon corps." (Eugène MONA)


Un magnifique lui fut rendu en langue créole par le « diseur » martiniquais Joby Bernabé que nous avions eu le plaisir de rencontrer à Lyon le 10 mai dernier. Voir ci-dessous :

 

 

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Au coeur du monde avec Andrée Chedid

Publié le par MiJak

 

Comme un zeste de fraîcheur dans la tiédeur de cette soirée d'été... deux  poèmes d'Andrée Chedid  accompagnés de quelques photos de voyage en Equateur (octobre 2010)...

 

 

IMGP0084.JPGDésert ou cités


Je ne sais quelle géométrie
Du vide
Quelle géologie
De l’austère
Quelle soif de silences
Nous conduisent
Périodiquement
Vers ce lieu dépouillé
Et sans grades
Où l’âme
Se faisant face
Loin des simulations
Loin du rang et des feintes
Se nomme sans détours


IMGP0077.JPG

Je ne sais quel rejet
Des apparences
Quel refus
Des masques
Quel chant primordial
Nous relient
Fugitivement
À ces plaines d’équilibre
À ce désert sans parures
À ces dunes d’harmonie
À ces sables accordés
Où l’âme
Mise à nu
S’éprend de tout l’espace


IMGP0008.JPGJe ne sais quel désir
Quelle passion ou quelle soif
Nous ramènent au monde
Au peuplement des cités
Au fleuve à l’arbre aux hommes
À l’énigme qui nous féconde
À l’angoisse qui nous taraude
À l’écueil qui nous grandit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le coeur navigant

 

Loin des cultes

qui nous réduisent en cendres,
Des temples
où le ciel se force en vain une entrée,
Loin des puissances d’airain que d’autres
puissances culbutent

Élisons encore la vie
Au sommet du jour blessé.

Plutôt le fruit hasardeux
Que la lettre de marbre,
Plutôt toujours chercher
Et ne jamais savoir :

Arc à travers buissons,
Aile à travers pièges,
Que la sinistre fresque
d’une vérité bouclée.

Le temps fond comme cire,

Et les verrous ne cèdent qu’au coeur navigant.

IMGP0026-copie-1.JPG

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