Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Haïti : le choc, l'effroi et l'espoir...

Publié le par MiJak

Comme beaucoup de monde, nous sommes encore sous le choc de l'immense tragédie qui a frappé Haïti... D'autant plus que depuis deux ans un parrainage nous relie aux enfants d'une école située dans la Cité Soleil à Port-au-Prince. En-dehors bien sûr des différents médias et de ce qu'on pouvait glaner comme infos sur Internet, nous n'avions aucune nouvelles des enfants et des enseignants de l'école St Alphonse.

haiti-rassemblement-cour.jpg  haiti-repas-cantine
-+
Samedi, l'espoir renaît grâce à deux messages trouvés sur le blog de l'association SOS Enfants, suivis par un troisième ce dimanche matin. Ils proviennent de Denis Puthiot, fondateur et responsable de l'école. On peut les lire en cliquant sur le lien suivant : http://blog.sosenfants.org/
Apparemment, les dégats sont relativement limités par rapport à l'ampleur de la catastrophe qui vient de frapper le pays. Comme il l'explique, la cité Soleil étant un bidonville, le séisme engendre moins de dégats humains que dans des quartiers construits en "dur"... L'école dont les batiments sont en béton a évidemment souffert. La cantine récemment reconstruite a heureusement tenu...
Mais psychologiquement beaucoup de gens ne sont pas prêt à rentrer dans des batiments en béton... La situation est compliquée en outre par les gangs qui font régner la violence...
Comme beaucoup de monde, nous voulons garder l'espoir que la vie renaitra, qu'une reconstruction est possible, qu'après la douleur et l'effroi la lumière se lèvera à nouveau dans ce pays déjà si cruellement frappé...
Ici, à Lyon, un groupe de musiciens haitiens, le groupe "Zenglen" devait donner un concert vendredi prochain. Malheureusement, nous avons appris par une radio locale que leur manager est décédé dans l'écroulement de l'hotel Montana... Le concert sera remplacé par une soirée de solidarité le 12 février avec le groupe "Original H"
A propos de musique, un clip est actuellement tourné par une quarantaine d'artistes voir : 
On peut aussi l'écouter sur le site : http://www.kompaparis.com/ qui est particulièrement dédié au Kompa (musique Haitienne) on peut en avoir un bon aperçu en cliquant sur l'onglet "Jukebox"...
La musique comme vecteur d'espoir...
La musique, mais aussi l'écriture et la poésie, car, comme l'écrit Daniel Maximin dans "Les fruits du cyclone : une géopoétique de la Caraïbe" (Seuil, 2006) : "si Haiti est bien le pays du tiers-monde noir qui a produit le plus de dictatures, c'est aussi celui qui en un siècle depuis sa naissance a engendré le plus d'écrivains au premier rang du combat contre toute dictature..." Haiti, pays de "l'imagination au travail", c'est-à-dire de la liberté.
Nous ne pouvons pas nous empêcher d'avoir une pensée pour Gary Victor, un romancier haitien rencontré à Lyon début novembre et dont nous n'avons pas de nouvelles.

Les vers de Jacques Roumain (écrivain haitien) dans son poème "Madrid" résonnent aujourd'hui d'une façon brûlante :
Decombres-haiti.jpg " C'est ici l'espace menacé du destin...
ici que l'aube s'arrache des lambeaux de la nuit
que dans l'atroce parturition et l'humble sang anonyme
du paysan et de l'ouvrier
naît le monde où sera effacée du front des hommes
la flétrissure amère de la seule égalité du désespoir."






De son côté, en écho, Fabian Charles, jeune poète haïtien de la nouvelle génération vient de lancer un appel au courage et à l'espoir : "Après la secousse, secouons-nous un peu plus !".
Depuis que nous l'avons découvert, Le blog "Parole en archipel", qu'il tient en collaboration avec Thélysson Orélien et
Fortestson Lokandya Fénelon figure dans nos liens. Il est dédié à la "jeune poésie du courage et d'engagement du monde insulaire francophone ". La présentation de ce blog résume à elle seule la forcequi anime ses auteurs et au-delà l'immense courage et l'énergie du peuple haïtien dont les poètes sont les hérauts :

"Donc, la poésie serait parole d'espoir, malgré tout. De tous les avatars que nous traversons durant notre passage terrestre, que restera-t-il sinon cette parole mille fois enroulées et déroulées, et quelques gestes qui nourriront les légendes ? Nous avons acquis un petit morceau de technologie. Nous l'avons utilisé et nous l'utiliserons pour recueillir et rassembler quelques fragments de vie et de voix. "

Rassembler les fragments de vie, comme le colibri, emblème de la Caraïbe qui, à partir de tous les débris et les bribes ramassées, construit son nid, plus résistant qu'un nid d'aigle face aux ouragans... Espérer contre vents et marées en un avenir possible, continuer à croire que la tâche, aussi immense soit-elle, n'est pas insurmontable...

Partager cet article
Repost0

Le "non" des martiniquais et des guyanais : peur ou détresse ?

Publié le par MiJak

manif-martinique.jpg

Déconcertés : c'est le mot qui exprime sans doute le mieux ce que nous ressentions ce lundi après avoir pris connaissance des résultats de la consultation du 10 janvier en Guyane et Martinique. Ce sentiment n'est pas tant causé par le résultat lui-même que par le caractère massif du refus de la marche vers un plus d'autonomie, symbolisée par le fameux article 74...  Peut-être avaient-ils raison ceux qui soupçonnent que cet article dissimulait un piège ( "piège à cons"?)... Mais peut-être avaient-ils raison aussi ceux qui pensaient que c'était là un rendez-vous historique, une occasion pour le peuple guyanais et le peuple martiniquais de donner enfin corps à leurs attentes et à leurs rêves ? Les peuples ont choisi et ce choix doit être repecté... La colère légitime ne peut virer à l'insulte, et nous regrettons les propos excessifs surtout quand ils émanent d'un écrivain aussi brillant que Raphaël Confiant, même si on comprend sa déception...
Christiane Taubira, de son côté, interprète ce résultat comme "un cri de détresse"...


Etait-ce pour chasser ma perplexité, ce lundi 11 janvier, j'ai ouvert un petit volume du poète guyanais Léon-Gontran Damas et suis tombé sur ce poème qui clôt le recueil "Névralgies" :

Damas et Césaire


CITEZ- M'EN

Citez-m'en
citez-m'en un
citez-m'en un
un seul de rêve
qui soit allé
qui soit allé jusqu'au bout du sien propre


                                                                                                                       Damas et Césaire

et celui-ci dans le recueil intitulé "Pigments"

POUR SÛR

bois gravéPour sûr j'en aurai
marre
sans même attendre
qu'elles prennent
les choses
l'allure
d'un camembert bien fait

Alors
je vous mettrai les pieds dans le plat
ou bien tout simplement
la main au collet
de tout ce qui m'emmerde en gros caractères
colonisation
civilisation
assimilation
et la suite

En attendant
vous m'entendrez souvent
claquer la porte



Partager cet article
Repost0

L'Afrique de l'ombre à la lumière : de Joseph Conrad à Tierno Monénembo

Publié le par MiJak

Avant de devenir l’immense écrivain que l’on connait, Joseph Conrad a d’abord été marin.  Je viens de découvrir qu’il avait commencé sa carrière maritime dans le port de Marseille. C’est de là qu’il s’est embarqué comme « pilotin » pour son premier voyage sur un bateau à destination des Antilles…

Ce n’est toutefois pas ce trait anecdotique qui m’a poussé à lire « Au cœur des ténèbres », son œuvre sans doute la plus fameuse et la plus commentée.

200px-Roi_des_belges.jpgComme je l’ai signalé précédemment, l’été dernier,  j’ai  lu « Equatoria » de Patrick Deville. Or, un passage de cet ouvrage  évoque la figure de l’écrivain britannique d’origine polonaise et sa présence au Congo au même moment que Brazza. Il s’agit plus précisément de la mission que Conrad  a effectuée en 1890, le seul de ses voyages qui l’ait conduit en terre africaine. Conrad devait alors remonter le fleuve Congo, en tant que commandant en second du vapeur « Le Roi des Belges » pour aller récupérer un agent commercial à la réputation sulfureuse, un certain G.A. Klein qui mourra à bord lors du voyage de retour.  Lorsqu’on a lu « Au cœur des ténèbres », on n’a pas de peine à reconnaitre dans cet épisode de la vie de Conrad le matériau à partir duquel il a construit la trame de son roman. Celui-ci relate le voyage de Marlowe, un jeune officier de marine marchande britannique qui remonte le cours d'un fleuve au cœur de l'Afrique. Il doit retrouver au cœur de la jungle, un certain Mr Kurtz, collecteur d'ivoire, dont on est sans nouvelles. Le périple est raconté sous le signe à la fois d'un enfoncement dans une nature impénétrable et menaçante, et de la découverte progressive de la fascinante et sombre personnalité de Kurtz.


Faut-il parler de roman ou plutôt d’une longue nouvelle ? En tout cas, la lecture de « Au coeur des ténèbres » m’a causé un triple choc.

Foret-congo.jpgChoc littéraire d’abord.  On est d’abord séduit par la qualité de l’écriture. Conrad est un formidable raconteur d’histoires… incarné dans le livre par le personnage de Marlowe, qui est comme son double littéraire. Difficile de ne pas être séduit par sa puissance d’évocation, la précision de ses descriptions, et surtout sa capacité à explorer la profondeur des sentiments humains.


« J'appuyais mes épaules contre l'épave de mon vapeur, tiré sur le rivage comme la carcasse d'une grosse bête fluviale. L'odeur de la boue, de la boue primitive, sapristi ! était dans mes narines, la vaste immobilité de la forêt primitive était devant mes yeux ; il y avait des marbrures luisantes sur la crique noire. La lune avait répandu sur toute chose une mince couche d'argent – sur l'herbe folle, sur la boue, sur la muraille de végétation emmêlée qui se dressait plus haut que le mur d'un temple, sur le grand fleuve que je voyais par une brèche sombre scintiller, scintiller, en suivant sans un murmure son ample cours. Tout cela était grand, en attente, muet ; et cependant l'homme jacassait sur ses affaires. Je me demandais si l'impassible figure de l'immensité qui nous regardait tous les deux avait valeur d'appel ou de menace. Qu'étions-nous, qui nous étions fourvoyés en ces lieux ? Pouvions-nous prendre en main cette chose muette, ou nous empoignerait-elle ? Je sentais la grandeur, la démoniaque grandeur de cette chose qui ne parlait pas, qui était sourde aussi, sans doute. »

 

fleuve-congo.jpgChoc « sensitif » ensuite, par l’atmosphère qui se dégage de ce récit. Atmosphère quelque peu irréelle, surtout désespérée, marquée par une étrange fascination pour l’obscur, les ténèbres, la « sauvagerie » (au sens pour Conrad d’un état pré-humain de l’évolution de l’humanité).

«Une longueur de fleuve s'ouvrait devant nous et se refermait derrière, comme si la forêt avait

tranquillement traversé l'eau pour nous barrer le passage au retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au coeur des ténèbres. Quelle quiétude il y régnait !.../… Remonter ce fleuve, c'était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde, quand la végétation couvrait follement la terre et que les grands arbres étaient rois. Un cours d'eau vide, un grand silence, une forêt impénétrable. L'air était chaud, épais, lourd, languide. Il n'y avait pas de joie dans l'éclat du soleil. La voie fluviale poursuivait longuement son cours, déserte, vers l'obscurité des lointains que couvrait l'ombre. »

 

Choc « culturel », enfin, le plus violent.  Car la vision de l’Afrique que dégage le texte de Conrad reste fortement imprégné de l’idéologie coloniale.
Certes Conrad dénonce la convoitise et le mensonge destiné à masquer la brutalité de l’entreprise coloniale. Certes, son ouvrage pastiche - pour mieux le pourfendre – le livre de Stanley « Through the Dark Continent » ; Conrad n’avait que du mépris pour l’arrogance et la suffisance imbécile de l’explorateur britannique. Reste que si Conrad est frappé par la parenté qui le lie aux africains, c’est uniquement sous l’angle de cette sauvagerie archétypale, issue des âges primitifs de l’humanité, et qui gît au fond de tout être humain, civilisé ou non…

visage_d_afrique_M.jpg« Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir.
La terre semblait n'être plus terrestre. Nous avons coutume de regarder la forme enchaînée d'un monstre vaincu, mais là – là on regardait la créature monstrueuse et libre. Ce n'était pas de ce monde, et les hommes étaient – Non, ils n'étaient pas inhumains. Voilà : voyez-vous, c'était le pire de tout – ce soupçon qu'ils n'étaient pas inhumains. Cela vous pénétrait lentement. Ils braillaient, sautaient, pirouettaient, faisaient d'horribles grimaces, mais ce qui faisait frissonner, c'était bien la pensée de leur humanité – pareille à la nôtre – la pensée de notre parenté lointaine avec ce tumulte sauvage et passionné. Hideux. Oui, c'était assez hideux. Mais si on se trouvait assez homme on reconnaissait en soi tout juste la trace la plus légère d'un écho à la terrible franchise de ce bruit, un obscur soupçon qu'il avait un sens qu'on pouvait – si éloigné qu'on fût de la nuit des premiers âges – comprendre. »

 

C’est sans doute ce qui explique la fascination de Marlow pour la personnalité ambigüe de Kurtz. Comment un homme si intelligent peut-il vivre au cœur des ténèbres ? Ces ténèbres qui rendent fou, ces ténèbres qui font remonter ce qu’il y a de plus primitif chez l’homme ? Lorsqu’il aura rejoint l'aventurier après des journées de navigation, la réalité se dévoilera : l’intelligence de Kurtz l’a conduit à se vouer  au Mal, dans les profondeurs du Congo, afin de dominer  tout un peuple d'esclaves par la seule magie de sa voix. Il est devenu rien d’autre qu’une âme folle :

« J'essayais de briser le charme – le charme lourd, silencieux de la brousse, – qui semblait l'attirer contre son impitoyable poitrine en éveillant les instincts oubliés de la brute, le souvenir de passions monstrueuses à satisfaire. Cela seul, j'en étais sûr, l'avait attiré jusqu'au fond de la forêt, jusqu'à la

brousse, vers l'éclat des feux, la pulsation des tam-tams, le bourdonnement d'étranges incantations. Cela seul avait séduit son âme maudite hors des limites des aspirations permises…/… Croyez-moi ou pas, son intelligence était parfaitement claire… Mais son âme était folle. Seule dans la brousse sauvage, elle s'était regardée elle-même, et, pardieu ! je vous dis, elle était devenue folle. »

 

C’est là que le bât blesse ! Conrad ne voit dans l’Afrique qu’un continent sauvage et primitif pour ne pas dire barbare… Difficile donc de ne pas être «  choqué » par une vision aussi caricaturale (les « cannibales », les « brutes aux yeux féroces », etc…), même si l’on se dit que Conrad ne pouvait faire autrement que de penser dans les catégories de son époque, fortement imprégnées par les préjugés racistes…

 

On comprend alors que des voix venues d’Afrique aient largement critiqué ce regard de Conrad sur le continent noir, tel qu’i l apparait dans « Au cœur des ténèbres »(1).  Selon un article de Jean Sévry : Conrad «Au coeur des ténèbres » et la question coloniale la critique la plus virulente a été menée par l’écrivain nigérian Chinua Achebe, auteur d’un roman « Things fall apart » (Le monde s’effondre, 1958) écrit en  réaction aux images de l’Afrique données aux lecteurs occidentaux par les littératures de l’ère coloniale de cette époque. Un autre écrivain africain, Emmanuel Obiechina, a une lecture plus nuancée de l’œuvre de Conrad. En attendant de lire un jour le roman d’Achebe, je serais curieux de connaitre les impressions d’autres lecteurs africains de Conrad ?...

 

 

VisagedAfrique.jpg

Parlant de son travail d’écrivain, Conrad se dit soucieux, grâce une écriture aussi précise que possible, de « donner à voir la réalité des choses ». On l’aura compris : son voyage au Congo (jamais nommé dans le livre),  plutôt qu’un voyage dans l’Afrique réelle, est en réalité un voyage intérieur au cœur des « ténèbres » de notre monde occidental, miné de l’intérieur par l’appât du gain et où l’idéal se mue volontiers en veulerie, où la morale cède facilement le pas à la haine…  L’Afrique ne joue finalement pour Conrad qu’un rôle de « miroir ». Le problème, c’est que ce miroir, à la différence d’Alice, Conrad ne l’a pas traversé… Du coup, tandis que le miroir lui reflétait (et lui dévoilait en même temps) les obscurités de l’homme occidental, il lui empêchait d’apercevoir les « lumières »  d’humanité qui brillaient au cœur de l’Afrique.

 

Roi de kahelImpossible de clore ces réflexions sans évoquer un livre récent que je viens de terminer ce jours-ci, le très beau roman de Tierno Monenembo : « Le roi de Kahel », prix Renaudot 2008. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir sur ce blog. Disons seulement que ce roman a ceci de particulier d’offrir une complète inversion du regard. En effet, l’auteur est un écrivain africain, peul guinéen, qui écrit l’histoire d’un homme blanc, Aimé Olivier de Sanderval. Celui-ci, ingénieur et colonisateur utopiste rêvait, grâce à la construction d’une ligne de chemin de fer, de devenir le roi du Fouta-Djalon (2). Son épopée appartient désormais à l’histoire de la Guinée actuelle.

 

 Interrogé à propos de son roman,  Tierno Monénembo affirme avoir voulu « regarder l’autre à partir du regard de l’autre ».


Belle perspective !  Qui a sans nul doute manqué à Joseph Conrad…

   

Partager cet article
Repost0

2010 : pensées pour la nouvelle année

Publié le par MiJak

enfants afrique







Réussir sa vie

    c'est d'abord faire
    la paix avec soi-même,
    sans perdre le goût
    de la ferveur de vivre.

Dugpa Rinpoché (1905-1989)



Le non-temps impose au temps la tyrannie de sa spatialité : dans toute vie il y a un nord et un sud, et l'orient et l'occident. Au plus extrême ou, pour le moins, au carrefour, c'est au fil des saisons survolées, l'inégale lutte de la vie et de la mort, de la ferveur et de la lucidité, fût-ce celle du désespoir et de la retombée, la force aussi toujours de regarder demain. Ainsi va toute vie...


Aimé Césaire (1913-2008)


Ferveur, Lucidité... Force de toujours regarder demain... comment ne pas souhaiter à chacun, chacune de savoir garder cela au coeur tout au long de cette nouvelle année.
BONNE ANNEE à tous !
Partager cet article
Repost0

Abdourahman Waberi, poète du retour et passeur d'espoir

Publié le par MiJak

Passage-des-larmes_Abdourahman-Waberi_0.jpgDébut novembre, à Lyon, j’ai eu la chance de rencontrer Abdourahman Waberi, écrivain originaire de Djibouti . Il participait à un débat sur la francophonie en compagnie, entre autres, de l’écrivain haïtien Gary Victor. Dès notre premier contact, j’ai été  frappé par la gentillesse de cet homme chaleureux et pétillant d’intelligence. Après avoir vécu des années en Normandie où il enseignait l’anglais, il a désormais repris une existence nomade partagée entre Berlin, Paris, Rome et Boston où il enseigne la littérature. Cette rencontre m’a évidemment donné envie de lire son dernier livre « Passage des larmes », publié en septembre 2009 aux éditions Jean-Claude Lattès.


Dans un précédent livre, "Aux Etats-Unis d'Afrique", l'auteur envisageait ce que signifierait un renversement de l'ordre du monde actuel...
 Dans ce roman, Abdourhaman Waberi interroge à nouveau la complexité du monde contemporain à l’heure de la mondialisation. Mais il le fait à partir d'un « confetti du monde», selon le mot qu’il utilise volontiers lui-même pour désigner sa patrie d’origine : DJIBOUTI.
Le titre renvoie au détroit de Bab el-Mandeb – littéralement la « porte des larmes » en arabe –, qui sépare la péninsule arabique (la côte yéménite) et l’Afrique (la côte de Djibouti) et relie la mer Rouge au golfe d’Aden dans l’océan Indien. Ce titre est aussi une allusion subtile au « Livre des passages » de Walter Benjamin. L’itinéraire du philosophe juif, contraint à l’exil par les nazis et fuyant dans la France de Vichy sert de référent mythique à ce récit où il est question d’exil et de retour au pays natal (il y a du Césaire au début du livre !), de la mémoire et du temps, des origines et des identités meurtries…


djibouti-map
   Djibouti-Ville-1

Le roman est construit à partir de trois voix :
Celle de Djibril, d’abord. Employé par une agence de renseignement de Montréal, il retourne pour une mission de quelques jours à Djibouti, son pays natal qu’il a quitté depuis de longues années. Ce petit pays de la corne de l’Afrique est devenu un enjeu géostratégique majeur que se disputent  les  puissances occidentales (France, Etats-Unis et leurs alliés) et  les extrémistes musulmans. Djibril n’a que faire de leurs querelles mais il se sent trahi par ce pays né, comme lui, un 17 juin 1977, jour de l’Indépendance. Alors que son enquête piétine, les blessures du passé s’ouvrent, les fantômes des siens viennent le hanter.
La seconde voix est celle de Djamal, le frère jumeau de Djibril. Membre d’un mouvement islamiste, il est enfermé dans une prison sur les îlots du Diable, au large de Djibouti, en compagnie de son Maître aveugle dont il est devenu le scribe. Il a appris le retour de son frère et, grâce aux informateurs de leur mouvement, il le suit en pensée où qu’il aille, l’interpelle, ne le laisse pas en paix. Mais tandis que sous la dictée de son Maître, il écrit sur un vieux parchemin déterré du sol de son cachot, une nouvelle voix s’invite : celle du philosophe juif Walter Benjamin grâce au récit écrit par un de ses anciens compagnons de captivité. Son récit, « le livre de Ben », surgi du palimpseste, ressuscite la figure mythique du penseur juif, depuis ses débuts à Berlin jusqu‘à ses derniers moments tragiques : sa fuite dans les montagnes des Pyrénées orientales pour échapper à l’oppression nazie, et son suicide dans le village de Port-Bou, en mai 1940. La dernière lettre de Walter Benjamin clôt d’ailleurs le roman. La découverte inattendue de cet itinéraire singulier et de cette pensée hors du commun ébranle peu à peu les certitudes du jeune extrémiste musulman, sans toutefois éteindre la flamme de son ressentiment  envers son frère aîné.
Curieusement la figure de Benjamin hante aussi l’imaginaire de Djibril. En effet, il a été initié aux écrits et à la pensée du philosophe berlinois par sa compagne québécoise.
De sorte que les deux frères « ennemis », séparés inexorablement par le « Passage des Larmes », sont reliés sans le savoir par un fil invisible qui n‘est autre que Benjamin, l’auteur du « Livre des Passages » !

Ilots du diableUn commentaire, trouvé sur le site de « Dakar Times », résume de manière éclairante l‘enjeu de ce livre :

« Il y a dans cette confrontation de deux frères quelque chose de primitif, de brutal, digne de l’Ancien testament (Abel et Caïn revisité ?), apaisé seulement par la voix de Walter Benjamin dont les paroles s’interposent entre les récits à la première personne des deux frères, entre leurs deux logiques. En faisant entrevoir la beauté du monde, en rappelant les valeurs humanistes, Le Livre de Ben (Ben pour Walter Benjamin) apaise non pas la haine des protagonistes, mais la vision que nous les lecteurs avons de notre monde déchiré entre la logique du capitalisme et celle de l’intégrisme religieux. »

Un très beau livre qui interroge de façon subtile et intelligente nos représentations toujours tentées par le manichéisme et nos habitudes de pensée teintées de fatalisme.


Walter-benjamin.jpgIl m'a donné envie de m'intéresser aux écrits et à la pensée de Walter Benjamin, ce philosophe que je connais très peu.  Dans la collection "Philo-philosophes" chez Ellipses, un volume lui est consacré, écrit par Gérard Raulet. Je m'y suis plongé. Entrer dans la pensée de Benjamin est une tâche ardue !
J'ai trouvé des réflexions intéressantes et profondes.
Entre autres à propos du langage :

"Toute vérité a sa demeure dans la langue". "Le langage est ce par quoi l'homme participe à la plus haute essence spirituelle"..."Le langage est le milieu où les choses se rencontrent... dans leurs essences les plus fugitives et les plus subtiles, dans leurs parfums même, et entrent en relation les unes avec les autres."

Sa pensée est complexe, mais son projet d'une philosophie de l'histoire est cohérent. Ce n’est pas pour rien que Waberi convoque la figure de Walter Benjamin…
Je pense ici au passage repris par Waberi, extrait des "Thèses sur la philosophie de l'histoire", à propos du fameux tableau de Paul Klee : "Angelus Novus" :

klee-angelus-novus.GIFIl existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus Novus.
Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé.
Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées.
Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé.
Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds.
Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer.
Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines.
Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.




Le message de Benjamin reste d'actualité dans les secousses que traverse notre monde actuel. En contestant radicalement le concept de progrès, Benjamin visait à interrompre le conformisme de la croyance en la continuité d’une évolution apparemment fatale. Sa pensée, hantée par les catastrophes de son temps,  pourrait être aujourd’hui encore un précieux stimulant pour bousculer notre apathie. Il voulait réveiller la « force messianique » qui, selon lui, est à l’œuvre dans chaque génération et lui permet de percevoir l’appel de générations passées, d’attentes de bonheur  nécessairement inaccomplies ? «  En vérité, il n‘existe pas un seul instant qui ne porte en soi sa chance révolutionnaire« , écrivait-il. Beau message d’espoir ! Abdourahman s'en est fait le "passeur"....
Repenser le rapport entre le passé et le présent a été un des axes majeurs du travail philosophique de Benjamin. Cette question est également au centre du livre d'Abdourahman Waberi. Il semble nous dire qu'on ne revient pas impunément  sur les traces de son passé; on ne foule pas sans dommage les territoires de son enfance... Et pourtant, le retour au pays natal (réel ou rêvé) n'est-il pas un passage obligé pour qui veut vivre en homme ? Car qu'est-ce que la vie sinon cette
recherche, sans cesse recommencée, d'un semblant d'équilibre entre « un monde toujours désiré, et un autre toujours perdu ».  C'est peut-être ce que signifient les citations que Waberi a mis en-tête de son roman :

« La route vers la maison est plus belle
que la maison elle-même. »
(Mahmoud Darwich)

« Chacun effectuera avec son âme, telle l'hirondelle
avant l'orage, son vol indescriptible. »
(Ossip Mandelstam)


Dans la vidéo ci-dessous, Abdourahman parle de son livre "Passage des larmes




Partager cet article
Repost0

NOEL : contempler le monde en beauté avec Rarindra Prakarsa

Publié le par MiJak

Rarindra 1Reçu ce jour de Noël un superbe cadeau : un diaporama de photos de Rarindra Prakarsa. Ce photographe originaire de Djakarta a une façon bien à lui de surprendre la beauté du monde à partir de son archipel indonésien. Le charme des paysages et la grâce des hommes qui l'habitent semblent être pour lui une source inépuisable d'inspiration. Il travaille ses photos à la manière d'un peintre, jouant avec la lumière, les ombres et les couleurs. Il réussit à donner à chaque image une impression de profondeur qui en fait une véritable poésie visuelle.
Merci, Daniel, pour ce superbe cadeau de Noël ! J'espère que tu ne nous en voudras pas d'avoir envie de le partager à d'autres !


Un aperçu des images de Rarindra Prakarsa :

Rarindra








































rarindra prakarsa photography 2

rarindra prakarsa photography 1

Rarindra Prakarsa


Pour voir le diaporama


Joyeux Noël et bonnes fêtes de fin d'année !

Partager cet article
Repost0

Salif Keita : "C'est la différence qui fait bouger le monde".

Publié le par MiJak

Salif Keita

Le dernier album de Salif Keita « La différence », acheté ce jour, est un pur bonheur ! Le chanteur  malien emprunte ici le chemin des « griots» pour chanter un hymne à la différence, où il laisse éclater  les accents majestueux de la musique mandingue.

 

 

 

Cette « différence » dont il parle, c’est celle qui le traverse dans sa chair, celle des Noirs à la peau blanche. Salif keita a créé une fondation contre l’ostracisme dont sont victimes les albinos en Afrique. Né albinos, la couleur même de sa peau claire laissait augurer de sombres présages dans le Mali ancestral où il grandit. « Je suis un noir, ma peau est blanche et moi j’aime bien ça, c’est la différence/ Je suis un blanc, mon sang est noir, moi j’adore ça, c’est la différence qui est jolie » chante-t-il sur La différence, premier titre de l’album du même nom. Il nous livre ici ses convictions d’artiste comme rarement il avait eu l’occasion de le faire. Convictions qui touchent aussi à la défense de la nature, avec un autre titre « Ekolo d’amour ». Et plein d’autres morceaux qui  font toucher du doigt (ou de l’oreille !) combien Salif Keita est un musicien à la fois totalement enraciné dans le terreau de la musique mandingue et totalement ouvert à l’ exploration d‘autres continents musicaux. C’est ainsi que sur l’album, outre ses musiciens fidèles de toujours (Kante Manfila, Ousmane Kouyaté, Kélétigui Diabaté) il a invité le violoncelliste Vincent Segal, l’oudiste Madhi Haddab, et le trompettiste Ibrahim Maalouf. C’est sa façon à lui d’exprimer son amour de la différence.


SALIF KEITA - EPK "La Différence"

 

Descendant de l’illustre empereur Soundjata Keita dont l’empire au treizième siècle s’étendait de l’océan Atlantique aux confins du Sahara et jusqu’au golfe de Guinée, Salif Keita est plus que jamais le symbole d’une Afrique fière de ses racines et de son histoire, mais aussi d’une Afrique qui se projette parfaitement dans un monde toujours plus global, à la recherche d’une modernité aussi effrénée qu’élusive.

« Chacun dans l’honneur aura son bonheur ». Le nôtre aujourd’hui, c’est d’entendre ta musique éblouissante et tavoix qui nous réchauffe le cœur. En t’écoutant, Salif, on se remet à croire, comme toi, que « la vie sera belle » !


Partager cet article
Repost0

Black Bazar ou les tribulations d’un congolais à Paris

Publié le par MiJak

   

Un feu d’artifice ce roman d’Alain Mabanckou ! Le titre l’indique :  on est dans un « bazar », « black » de surcroît et, comme pour tout acheteur entrant dans n’importe quel bazar, impossible pour le lecteur de ne pas y trouver son bonheur ! 

Un roman difficile à résumer. Le héros, qui est aussi le narrateur, est un dandy congolais vivant à Paris. Il a un goût invétéré pour les vêtements de luxe. C’est un véritable sapeur, c'est-à-dire un membre éminent de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes, bien connue du côté de Brazzaville). Il fréquente assidûment un bar de la rue St Denis où il croise régulièrement un groupe d’amis hétéroclites : Paul du grand Congo, Vladimir le Camerounais, Roger le Franco-ivoirien, Yves l’ivoirien tout court, sans oublier Willy le barman… Comme il a en outre une attirance prononcée pour la face B des femmes dont il est un connaisseur éclairé, ses amis l’ont surnommé « Fessologue »!  Notre héros a un double problème. D’une part, il doit supporter une cohabitation conflictuelle avec un voisin, hypocondriaque qui n’aime pas les noirs et qui lui fait des leçons sur le trou de la sécurité Sociale (signalons que le livre réserve une surprise quant à l‘origine supposée dudit voisin !). D‘autre part, il vient d’être abandonné par sa compagne (appelée « Couleur d’origine ») partie vivre avec un joueur de tam-tam auquel il a donné le surnom d’ « Hybride ». Pour se consoler, il achète des packs de bière dans la boutique de l’épicier arabe du  coin; ce dernier, grand lecteur d’Aimé Césaire, lui assène des discours interminables sur les méfaits de la mondialisation et sur la nécessaire solidarité entre ex-colonisés, etc…Il tente alors de trouver un remède à ses souffrances en se plongeant dans l’écriture sur une machine à écrire achetée à la Porte de Vincennes « parce que moi j’aime pas les ordinateurs, parce que je voulais faire comme les vrais écrivains qui déchiraient les pages, les raturaient, s’interrompaient pour changer le ruban de leur machine… ». Dans cette entreprise, il est aidé des conseils d’un écrivain Haïtien, un certain Louis-Philippe qui « en savait des choses sur l’inspiration » et l’avait « prévenu que les écrivains notaient tout et après ils faisaient l’inventaire de leurs notes pour ne garder que l’essentiel ». Le lecteur ne tarde pas à comprendre qu’il s’agit bien sûr de Louis-Philippe Dalembert, d’autant qu’il fait explicitement allusion à son livre « Le songe d’une photo d’enfance »; un autre écrivain haïtien en exil, Dany Laferrière, est d’ailleurs aussi évoqué à travers un de ses titres « Pays sans chapeau ». Avec cette interrogation : « Je me suis demandé pourquoi les Haïtiens sont soit écrivains de génie soit chauffeurs de taxi à vie à New-York ou à Miami. Et quand ils sont écrivains ils sont en exil. Est-ce qu’un écrivain doit toujours vivre dans un autre pays, et de préférence être contraint d’y vivre pour avoir des choses à écrire et permettre aux autres d’analyser l’influence de l’exil dans son écriture ? »
On pressent que la question de l’écriture et celle de la littérature est au cœur de ce  roman d’Alain Mabanckou. Faut-il y voir un dépassement (ou un déplacement) par rapport aux positions qu’il avait défendu en 2006, en signant avec 43 autres auteurs le « Manifeste pour une littérature-monde en français » ? Un manifeste dont Camille de Toledo, en 2008, avait dénoncé le contenu trop idéologique (« Visiter le Flurkistan ou les  ou les illusions de la littérature monde ») . C’est ce que suggère Yves Chemla.
En tout cas, le héros de Black Bazar doit se rendre à l’évidence : « … je voulais devenir un écrivain du genre Georges Simenon dont les aventures du commissaire Maigret ont fait le tour du monde. Et puis je me suis rendu compte que je ne pouvais écrire que sur ce que je vivais, sur ce qu’il y avait autour de moi, avec le même désordre… ». Mais en fin de compte, par l ’écriture, il va finir par rencontrer à nouveau l’amour en la personne de Sarah, une artiste-peintre franco-belge qui puise son inspiration dans la vie des bars des quartiers Château-d’Eau et Château-Rouge. Elle deviendra sa première lectrice après lui avoir permis de découvrir qui il était vraiment : " Un écrivain est un artiste, c’est un peintre des mots… "
Ce qui se révèle au lecteur à chaque page de « Black bazar » c’est combien « notre imaginaire est travaillé de forces contradictoires et inapaisées«  (Yves Chemla). Me revient en mémoire ce que disait Glissant lors de son passage à Lyon il y a quelques mois : « L’objet de la (vraie) littérature, c’est de s’efforcer de rendre compte du monde dans sa complexité ». Black Bazar c’est le monde vu par un congolais depuis le 1er arrondissement de Paris ! La complexité et la folie de ce monde là explose à la figure du lecteur à chaque page, grâce à la verve et à la truculence des mots de "Fessologue" (alias Mabanckou), digne successeur de Tonton Georges (Brassens que l'auteur cite ou paraphrase à mainte reprise). Un sacré bazar ! Si c’est pas de la littérature, çà !



 Ajoutons en terminant qu’à travers les péripéties de son héros,  Alain Mabanckou revisite nombre de questions qui alimentent le débat toujours inachevé sur le « vivre ensemble » dans la société française d’aujourd’hui : racisme, esclavage, colonisation et post-colonisation, les rapports entre communautés, l’immigration, -la Françafrique, etc… Mais toujours sur le mode de l’humour et de la dérision. On y croise une foule de personnages pittoresques dont la verve truculente contribue à créer un climat jubilatoire, surtout quand il s’agit de dénoncer la force des préjugés d’où qu’ils viennent. Un livre d'actualité donc, à lire (et à rire !)…

Partager cet article
Repost0

Un été africain : de Bongo à Brazza

Publié le par MiJak

Durant l’été 2009, l’Afrique a fait la une des médias français. L’événement marquant étant sans conteste, la mort du président Omar Bongo. S’en sont suivis les épisodes du feuilleton mouvementé de sa succession qui ont abouti à l’élection contestée d’Ali, le fils aîné à la réputation sulfureuse. A cette occasion, les médias n’ont pas manqué d’évoquer les survivances de la Françafrique, de même que les relations parfois tumultueuses du président gabonais avec son voisin, le président du Congo Brazza, Denis Sassou Nguesso.

Curieuse coïncidence : à la même période, je croisais les protagonistes de ce drame dans les pages du roman de Patrick Deville : Equatoria.

Equatoria : c’est le nom d’une ancienne province de l’Egypte, puis du Soudan, localisée à l'extrême sud de l'actuel Soudan et qui incluait aussi une partie de l'Ouganda. Ce nom évoque surtout l’Équateur. Cette ligne virtuelle qui coupe en deux notre planète et qui sur le continent africain, se joue des pays et de leurs frontières. C’est elle qui sert de fil conducteur au récit de cet « étonnant voyageur » qu’est Patrick Deville.

Le qualificatif de roman ne suffit pas à définir ce livre. Journal de voyage, enquête journalistique, roman historique ou d’aventure, biographie (avec une prédilection pour les « vies parallèles » à la façon de Plutarque), etc… L’auteur se joue des genres et saute volontiers de l’un à l’autre. Ce qui lui permet d’imprimer un rythme grâce auquel le lecteur est irrémédiablement entraîné dans un voyage époustouflant entre hier et aujourd’hui, au cœur d’une Afrique foisonnante et mystérieuse. 

Son livre est en quelque sorte le récit d'une traversée du continent africain à la hauteur de l'Équateur, depuis les îles (autrefois portugaises) de SãoTomé et Principe, dans l'Atlantique, jusqu'à Zanzibar, dans l'océan Indien. Le prétexte, le point de départ, c'est le transfert controversé des dépouilles de Pierre Savorgnan de Brazza et de sa famille depuis Alger, où elles reposaient depuis le début du XXe siècle, jusqu'à Brazzaville, où le pouvoir congolais a décidé de leur édifier un mausolée.

« Voici comment, après des mois de voyages erratiques, après avoir navigué sur le fleuve Ogooué, flâné en Angola et à São Tomé e Príncipe, traversé les plateaux Batékés, je me suis retrouvé, le 3 octobre 2006, à Brazza au-dessus du cercueil de Brazza, un cercueil tout neuf Fabriqué par EGPFC Wilaya d'Alger, en compagnie du président de la république gabonaise Omar Bongo Ondimba, du président de la république congolaise Denis Sassou Nguesso, du président de la république centrafricaine François Bozizé, des ci-devants concitoyens Douste-Blazy et Kouchner, du nonce apostolique Monseigneur Andres Carrascosa Coso, et du roi des Tékés Auguste Nguempio. »

Vu ainsi, l’événement paraît tellement énorme qu’on a du mal à croire qu’il ne s’agit pas d’une fiction ! C’est la raison pour laquelle, sans doute, l’auteur a jugé utile de glisser ici et là des extraits d’articles parus dans la presse africaine donnant à voir l’ampleur de la controverse suscitée par le retour post-mortem de Brazza en terre congolaise. Certains n’hésitant pas à parler d'un « temple de la honte » !

Néanmoins, Patrick Deville a voulu retourner sur les traces de Brazza  et s’est livré à une sorte de pèlerinage aux sources. Non seulement de São Tomé à Zanzibar, mais aussi du Caire à Alger, de Brazzaville à Kinshasa… Chemin faisant, il croise inévitablement nombre de personnages pittoresques de l'Afrique d‘aujourd‘hui;  ce sont eux qui lui servent de guides et lui ouvrent de nombreuses portes du présent et du passé du continent. Il revisite l'histoire de l'exploration, de la colonisation, de la guerre froide;  il brosse les portraits de quelques figures de légende : en premier lieu  Henry Morton Stanley, le découvreur de Livingstone, celui qui , comme Brazza, a traversé l’Afrique de part en part à quelques années d‘intervalle, mais aussi Albert Schweitzer, l'aventurier autrichien Emin Pacha, Tippu Tip, le trafiquant d'esclaves de Zanzibar; sans oublier des figures plus récentes comme l’angolais Jonas Savimbi, fondateur de l’UNITA et bien sûr le Che qui a mené la guérilla au Congo... Le journaliste tente de faire revivre ces hommes exceptionnels qui ont changé la face du continent, chacun à sa manière, chacun avec ses ambitions et ses convictions. Il évoque également des écrivains qui se sont intéressés de près à ce continent : Joseph Conrad (Au coeur des ténèbres, bien sûr) et JulesVerne (Cinq semaines en ballon).
A chaque page, Patrick Deville, tel un chasseur traquant son gibier, s’attache à retrouver les empreintes fraîches ou anciennes des personnages qu‘il poursuit; avec minutie, il relève les traces, même infimes, qu‘ils ont pu laisser dans les lieux qu‘ils ont traversés jadis. Le livre fourmille d’anecdotes diverses qui sont égrenées au fil des pages mettant en lumière des liens de cause à effet parfois bien ténus et pourtant, tout d’un coup, si évidents.

Précisément, pour moi, ce qui a rendu passionnante la lecture de l’ouvrage, c’est le jeu auquel se livre l’auteur de mettre en parallèle toutes ces vies, un peu à la façon de ces couples que Plutarque se plaisait à rassembler dans ses « Vies parallèles » : un héros et un traître, un modèle de vertu et un représentant du vice. Sauf qu’ici, Patrick Deville ne se donne pas pour but d’édifier notre moralité, mais tout simplement de susciter notre plaisir ! Il y réussit en créant des rapprochements surprenants et des liens étonnants entre des gens dont certains auraient pu se croiser (comme Louis-Ferdinand Céline et Albert Schweitzer), ou d’autres dont j’ignorais qu’ils se sont effectivement croisés comme Brazza et Vuitton. D’autres parallèles occasionnels sont encore plus surprenants, surtout quand ils bouleversent la chronologie. Ainsi entre Brazza et Jonas Savimbi, le rapport ne saute pas aux yeux ! Et pourtant : « Ces deux-là ont en commun cette longue marche dans la forêt africaine. Ils ont encore en commun de s’être égarés dans l’Histoire et d’avoir été vaincus. » (p. 119)
Finalement, par-delà le feuilleton grand-guignolesque de la construction du mausolée à la gloire de Brazza et du transfert de ses cendres se profile la trajectoire d’un homme idéaliste dont la figure reste terriblement ambigüe. Brazza rêvait d’être un héros, mais en « faisant reculer devant la proue de sa pirogue la traite et l’esclavage » il traînera dans son sillage la colonisation de l’Afrique et avec elle la cohorte de drames et de maux dont depuis un siècle et demi le continent africain a tant de mal à se libérer…On comprend alors sans peine que son retour posthume et en grandes pompes sur les rives du Congo soit perçu par un grand nombre d’africains comme un sacrilège et une insulte à l’histoire
Partager cet article
Repost0

"Monstrueuse laideur" versus "intraitable beauté" ?

Publié le par MiJak

Que Marie NDiaye ait remporté le prix Goncourt 2009 pour "Trois Femmes puissantes" ne nous a pas étonnés compte tenu de la qualité de son écriture, déjà couronnée par le prix Fémina en 2001 pour son roman "Rosie Carpe"...
Ce qui nous a plus étonnés en revanche, c'est la polémique suscitée par les propos qu'elle a tenus il y a trois mois, propos pour lesquels Mr Raoult n'a rien trouvé de mieux que d'inventer un "devoir de réserve" qui s'imposerait aux écrivains lauréats du Goncourt.



Ce blog n'a pas pour visée d'entrer dans ce genre de polémique. Toutefois, comme il s'agit d'un auteur à qui nous avions consacré un article (voir 3 octobre), une mise au point s'impose.
Dans l'entretien publié dans Télérama au mois d'août, Marie Ndiaye rappelait qu'avec son compagnon, Jean-Yves Cendrey -écrivain lui aussi - elle avait choisi de partir habiter à Berlin parce qu'ils ne se sentaient plus de vivre "dans cette France qui venait d'élire Sarkozy". Je ne trouvais là rien de choquant, d'autant plus, ajoutait-elle, que "l'idée de partir était ancienne" et que l'élection présidentielle avait joué le rôle de déclencheur.
Dans la même période,
le 18 août, dans un entretien accordé aux Inrockuptibles, elle avait précisé sa pensée de façon beaucoup plus percutante et incisive qui contraste avec la douceur et la mesure qu'on lui connait d'habitude. Voici l'extrait concerné :

 Nelly Kaprielian (Les Inrocks) : Vous sentez-vous bien dans la France de Sarkozy ?

 

Marie N'diaye : Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous (avec son compagnon, l’écrivain Jean-Yves Cendrey, et leurs trois enfants – ndlr) ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Je me souviens d’une phrase de Marguerite Duras, qui est au fond un peu bête, mais que j’aime même si je ne la reprendrais pas à mon compte, elle avait dit : “La droite, c’est la mort.” Pour moi, ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus.


On a le droit de ne pas être d'accord avec ces propos. Personnellement je ne les trouve pas spécialement choquants. Marie N'diaye elle-même a convenu lundi matin 9 novembre sur Europe 1 qu'on pouvait les trouver excessifs. "Je ne voulais pas donner l’impression que Jean-Yves et moi-même nous présentions comme des écrivains des années 30 qui auraient fui le fascisme, car cela aurait été disproportionné".  Mais après les reproches lancés par Eric Raoult, elle "persiste et signe" ses propos, tant la polémique initiée par le ministre lui parait ridicule et grotesque.

Maintenant que l'incendie a été allumé, les esprits s'enflamment et les messages qui s'échangent sur Internet frisent l'insulte... Il est regrettable que le ministre lui-même et toutes les personnes qui s'adressent des noms d'oiseaux par blogs interposés n'aient pas pris le temps de se pencher sur la signification de l'adjectif "monstrueux".

D'après le "Petit Robert" le mot revêt trois significations : 1°)  Qui a la conformation d'un monstre; 2°) Qui est d'une taille, d'une intensité prodigieuse et insolite; 3°) Qui choque extrêmement la raison, la morale.

Il me semble que si on prend le mot avec cette troisième signification, il exprime ce que ressentent aujourd'hui beaucoup de nos concitoyens. Tous ceux et celles dont  la morale est heurtée lorsqu'ils voient le sens du travail et la qualité de la vie sacrifiés aux impératifs économiques et aux intérêts financiers; tous ceux et celles dont la raison est choquée lorsque les crispations sur l'identité nationale prennent le pas sur la réflexion autour du "vivre ensemble".
Ce qu'ils ressentent alors est de l'ordre d'une  "monstruosité" qui rime avec la laideur; et qui est tout le contraire de la beauté.

Faut-il rappeler ici les mots d'Edouard Glissant déjà cités  :
 
l n'y a pas de beauté dans les mémoires solitaires, les fondamentalismes, les Histoires nationales sans partage, les épurations ethniques, la négation de l'autre, les expulsions d'émigrés, la certitude close. Pas plus de beauté dans l'essence raciale ou identitaire. Pas de beauté dans le capitalisme de production, dans les hystéries de la finance, les folies du marché et de l'hyperconsommation.
Le déficit en beauté est le signe d'une atteinte au vivant, un appel à résistance...


Pour nous, il ne fait pas de doute que Marie N'diaye a voulu s'inscrire dans la ligne de cet appel à résistance. Dénoncer ce qui défigure et enlaidit l'existence. Résister à tout ce qui rétrécit l'esprit. Ouvrir aux trésors de l'humanité et révéler l'inépuisable beauté du monde...

Partager cet article
Repost0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>