Black Bazar ou les tribulations d’un congolais à Paris

Un feu d’artifice ce roman d’Alain Mabanckou ! Le titre l’indique : on est dans un « bazar », « black » de surcroît et, comme pour tout acheteur entrant dans n’importe quel bazar, impossible pour le lecteur de ne pas y trouver son bonheur !
Un roman difficile à résumer. Le héros, qui est aussi le narrateur, est un dandy congolais vivant à Paris. Il a un goût invétéré pour les vêtements de luxe. C’est un véritable sapeur, c'est-à-dire un membre éminent de la SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes, bien connue du côté de Brazzaville). Il fréquente assidûment un bar de la rue St Denis où il croise régulièrement un groupe d’amis hétéroclites : Paul du grand Congo, Vladimir le Camerounais, Roger le Franco-ivoirien, Yves l’ivoirien tout court, sans oublier Willy le barman… Comme il a en outre une attirance prononcée pour la face B des femmes dont il est un connaisseur éclairé, ses amis l’ont surnommé « Fessologue »! Notre héros a un double problème. D’une part, il doit supporter une cohabitation conflictuelle avec un voisin, hypocondriaque qui n’aime pas les noirs et qui lui fait des leçons sur le trou de la sécurité Sociale (signalons que le livre réserve une surprise quant à l‘origine supposée dudit voisin !). D‘autre part, il vient d’être abandonné par sa compagne (appelée « Couleur d’origine ») partie vivre avec un joueur de tam-tam auquel il a donné le surnom d’ « Hybride ». Pour se consoler, il achète des packs de bière dans la boutique de l’épicier arabe du coin; ce dernier, grand lecteur d’Aimé Césaire, lui assène des discours interminables sur les méfaits de la mondialisation et sur la nécessaire solidarité entre ex-colonisés, etc…Il tente alors de trouver un remède à ses souffrances en se plongeant dans l’écriture sur une machine à écrire achetée à la Porte de Vincennes « parce que moi j’aime pas les ordinateurs, parce que je voulais faire comme les vrais écrivains qui déchiraient les pages, les raturaient, s’interrompaient pour changer le ruban de leur machine… ». Dans cette entreprise, il est aidé des conseils d’un écrivain Haïtien, un certain Louis-Philippe qui « en savait des choses sur l’inspiration » et l’avait « prévenu que les écrivains notaient tout et après ils faisaient l’inventaire de leurs notes pour ne garder que l’essentiel ». Le lecteur ne tarde pas à comprendre qu’il s’agit bien sûr de Louis-Philippe Dalembert, d’autant qu’il fait explicitement allusion à son livre « Le songe d’une photo d’enfance »; un autre écrivain haïtien en exil, Dany Laferrière, est d’ailleurs aussi évoqué à travers un de ses titres « Pays sans chapeau ». Avec cette interrogation : « Je me suis demandé pourquoi les Haïtiens sont soit écrivains de génie soit chauffeurs de taxi à vie à New-York ou à Miami. Et quand ils sont écrivains ils sont en exil. Est-ce qu’un écrivain doit toujours vivre dans un autre pays, et de préférence être contraint d’y vivre pour avoir des choses à écrire et permettre aux autres d’analyser l’influence de l’exil dans son écriture ? »
On pressent que la question de l’écriture et celle de la littérature est au cœur de ce roman d’Alain Mabanckou. Faut-il y voir un dépassement (ou un déplacement) par rapport aux positions qu’il avait défendu en 2006, en signant avec 43 autres auteurs le « Manifeste pour une littérature-monde en français » ? Un manifeste dont Camille de Toledo, en 2008, avait dénoncé le contenu trop idéologique (« Visiter le Flurkistan ou les ou les illusions de la littérature monde ») . C’est ce que suggère Yves Chemla.
En tout cas, le héros de Black Bazar doit se rendre à l’évidence : « … je voulais devenir un écrivain du genre Georges Simenon dont les aventures du commissaire Maigret ont fait le tour du monde. Et puis je me suis rendu compte que je ne pouvais écrire que sur ce que je vivais, sur ce qu’il y avait autour de moi, avec le même désordre… ». Mais en fin de compte, par l ’écriture, il va finir par rencontrer à nouveau l’amour en la personne de Sarah, une artiste-peintre franco-belge qui puise son inspiration dans la vie des bars des quartiers Château-d’Eau et Château-Rouge. Elle deviendra sa première lectrice après lui avoir permis de découvrir qui il était vraiment : " Un écrivain est un artiste, c’est un peintre des mots… "
Ce qui se révèle au lecteur à chaque page de « Black bazar » c’est combien « notre imaginaire est travaillé de forces contradictoires et inapaisées« (Yves Chemla). Me revient en mémoire ce que disait Glissant lors de son passage à Lyon il y a quelques mois : « L’objet de la (vraie) littérature, c’est de s’efforcer de rendre compte du monde dans sa complexité ». Black Bazar c’est le monde vu par un congolais depuis le 1er arrondissement de Paris ! La complexité et la folie de ce monde là explose à la figure du lecteur à chaque page, grâce à la verve et à la truculence des mots de "Fessologue" (alias Mabanckou), digne successeur de Tonton Georges (Brassens que l'auteur cite ou paraphrase à mainte reprise). Un sacré bazar ! Si c’est pas de la littérature, çà !

Ajoutons en terminant qu’à travers les péripéties de son héros, Alain Mabanckou revisite nombre de questions qui alimentent le débat toujours inachevé sur le « vivre ensemble » dans la société française d’aujourd’hui : racisme, esclavage, colonisation et post-colonisation, les rapports entre communautés, l’immigration, -la Françafrique, etc… Mais toujours sur le mode de l’humour et de la dérision. On y croise une foule de personnages pittoresques dont la verve truculente contribue à créer un climat jubilatoire, surtout quand il s’agit de dénoncer la force des préjugés d’où qu’ils viennent. Un livre d'actualité donc, à lire (et à rire !)…
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