Féroces tropiques

Publié le par MiJak

 

Feroces-tropiques.jpgLe titre de ce superbe album de BD est, sans aucun doute,  un clin d'oeil à Lévy-Strauss (Tristes tropiques).


Il évoque la trajectoire d'un peintre allemand méconnu, Heinz von Furlau, qui embarque en 1913 pour une mission océanographique en Papouasie Nouvelle-Guinée, alors colonie du Reich Allemand.


A bord, Heinz est considéré comme un « gribouilleur égaré ». Bien que peintre d'Etat, il ne perd pas une occasion de se poser en esprit indépendant, soucieux de rester un homme libre, fidèle à ses intuitions et à l'écart des courants ou des groupes constitués. Il est considéré comme un naïf idéaliste par les officiers et nombre de marins du bord.  


En Papouasie, l’artiste se pose en défenseur des indigènes, quitte à devenir un paria. Tel Gauguin à Tahiti, il vit avec une autochtone, et peint à s’en étourdir. Mais la guerre va le rattraper, et Heinz va connaître la boucherie sur le front de la Somme en 1916… Les horreurs de la Grande Guerre lui apparaissent d'une absolue férocité, sans comparaison avec la prétendue sauvagerie des Papous. Mystérieusement épargné par la guerre, il réussira à rejoindre à nouveau la Papouasie et vivre à nouveau au milieu de ce "peuple de peintres" qui dessinent sur les corps et sur le sable. Et avec eux, "regarder la nuit et les esprits. La seule vérité.... Transformer le sang de la guerre en pigments. Peindre l'indicible pour dépeindre la folie... Tourner le dos à la représentation. ne plus peindre que la lumière..."

 

BD-Pinelli.JPG

 

Le scénario écrit par Thierry Bellefroid est magnifiquement servi par le travail (colossal !) de Joe G. Pinelli pour faire de cet album à la fois une biographie criante de vérité humaine et un véritable musée miniature de peinture expressionniste.


Tellement vraisemblable et avec un graphisme d'une telle force que je me suis laissé moi-même prendre au jeu, persuadé qu'il s'agissait d'une authentique biographie d'un peintre nommé Heinz von Furlau !


Il faut dire que le colophon final signé de Dietrich Krüger, professeur de peinture contemporaine au Kunsthistoriches Institut de Berlin, ajoute encore à l'effet de vérité historique.Il fait d'ailleurs allusion à Otto Dix, un de ces peintres allemands marqué par la grande guerre.

 

 


Dans l'album, Heinz apparaît d’abord comme un partisan du fauvisme et de l’expressionnisme, et lorsqu'il est fait prisonnier par une tribu papoue, il évoque ses amis :"Mourir sans revoir Kirchner et Heckel, mes amis expressionnistes. Mourir sans avoir pu peindre la dernière toile."  Il nomme ici deux des signataires du manifeste des "jeunes artistes" qui se retrouvent en 1905 à Dresde avant de former le groupe baptisé "Die Brücke" (le pont). Ces artistes, dits "expressionistes" ont en commun d'avoir voulu, au début du xxème siècle, renouveler la peinture en privilégiant l'expression de leurs émotions les plus profondes et proposer les images d'une réalité déformée ou totalement réinventée.

Ils seront rejoints pour un temps par le peintre Emil Nolde (1867-1956).

Ce que l'on sait de ce dernier, esprit libre, farouchement attaché à son indépendance, correspond assez bien au portrait de Heinz von Furlau dans l'album. En outre, influencé à ses débuts par Van Gogh et marqué par la démarche picturale de Gauguin, il a lui-même participé en 1913-1914 à une expédition organisée par l'administration coloniale allemande chez les Papous de Nouvelle-Guinée ! Fasciné par les peuples primitifs, il est saisi par la simplicité et la pureté des indigènes. Il en rapportera des portraits attentifs et respectueux, empreints de douceur et même de tendresse.


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Famille papoue, Emil Nolde, 1914 ( Huile sur toile  73 x 88 cm)

 

Pas étonnant alors que les Nazis aient fait figurer 48 de ses œuvres dans l'exposition d'art « dégénéré » organisée par eux à Berlin en 1938. Refusant de se soumettre à l'esthétique du parti, l'artiste s'est vu en 1941 interdit de peindre. Mais il inventa sa propre manière de résister en produisant clandestinement des centaines de petites aquarelles, qu'il appelait ses « images non peintes ».


Je trouve l'album de T. Bellefroid et à J.G. Pinelli vraiment réussi. C'est un plaisir pour les yeux. Pinelli en particulier a fait oeuvre de peintre avec ses batons à huile, confirmant ainsi que la BD est bien le 8ème art.

Ce travail s'inscrit dans la droite ligne des expressionnistes allemands, ces artistes qui dans un monde déshumanisé par la guerre ont crié leur dégoût de la violence de l'homme contre l'homme et leur refus de l'homme nouveau ("l'homo germanicus") exalté  par le théoriciens nazis. Dans un monde d'aujourd'hui, confronté à la violence et menacé par la barbarie, toutes les formes de résistance sont indispensables pour inventer un monde en "relation".

 

Sur les expressionnistes et sur Nolde en particulier, un excellent N° de la revue Dada, consultable en ligne ici.

 

bdpinelli.jpgContrairement à ce que laisse penser la couverture, "Féroces tropiques" baigne dans le monde aquatique... La mer sert de fond de tableau à presque toute l'histoire.

L'album, en effet, s'ouvre sur cette phrase:

"La peinture c'est comme la mer, couleur, mouvement, mystère..."

et s'achève par ces mots :

"Se laisser enfanter par la mer. Couper le cordon avec la mère patrie, la mère partie. Enfant indigène né de l'équinoxe, accouché des vagues."

 

 


Je pensais aux mots du poète Edouard Glissant :

La mer, voici la mer ferreuse qu'enlaçaient
Tant d'entassements écroulés
Tant de mots rauques à plein bord...
Et nous avons aux mers plus d'écriture qu'il paraît
(Pays rêvé, pays réel, p. 64)
Et à l'ode maritime de Pessoa, dont voici un passage :
"Toutes les mers, tous les détroits, toutes les baies, tous les golfes
je voudrais les serrer sur ma poitrine, bien les sentir, et mourir!
Et vous, choses navales, vieux jouets de mes rêves!
Recomposez hors de moi ma vie intérieure!
Quilles, voiles et mâts, roues de gouvernail, cordages,
Cheminées des steamers, hélices, hunes, flammes claquant aux vents
Drosses, écoutilles, chaudières, collecteurs, soupapes,
Dégringolez en moi en vrac, en tas,
En désordre, comme un tiroir renversé sur le sol!
Soyez, vous-mêmes, le trésor de ma fébrile avarice,
Soyez, vous-mêmes, les fruits de l’arbre de mon imagination,
Thème de mes chants, sang dans les veines de mon intelligence,
Que vôtre soit le lien qui m’unit au dehors par l’esthétique,
Soyez mon pourvoyeur de métaphores, d’images et de littérature,
Parce qu’en réelle vérité, sérieusement, littéralement,
Mes sensations sont un bateau à la quille retournée,
Mon imagination une ancre à moitié immergée,
Mon anxiété une rame brisée,
Le réseau de mes nerfs un filet qui sèche sur la plage!"
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