Haïti ou la marée noire de la poésie
« Le seul pays est celui des oiseaux migrateurs, pays avec une aile pour drapeau et surtout un regard qui épouse l’univers tout entier d’un seul visage. » (James Noël)
Un e-mail reçu ce soir de SOS ENFANTS nous apporte des nouvelles et des photos des enfants de l’école St Alphonse dans le quartier Cité Soleil à Port-au-Prince.
Haïti, barque emportée par les cyclones, secouée par les tremblements du malheur, et toujours pourtant en travail de gésine, en perpétuelle remontée du gouffre.
Et je songe à Jean-Christophe Fernandes, ce jeune ingénieur français, disparu lors du séisme en Haïti, le 12 janvier 2010. Il travaillait à un programme de recherche visant à la mise en place d’une plateforme de valorisation des déchets à Cité Soleil.
Une exposition organisée par le CEFREPADE à Villeurbanne en juin, nous a permis de découvrir le projet que Jean-Christophe avait lancé en 2009. Un projet photo dont l’idée était simple : permettre à des jeunes de Cité Soleil de montrer la réalité de leur vie quotidienne, dans cette zone souvent considérée comme un des bidonvilles les plus pauvres et les plus violents au monde. Pour ce faire, Jean-Christophe avait confié à 19 personnes un appareil photo jetable ainsi qu’un document expliquant les grandes lignes de ce projet, qui voulait montrer d’autres aspects de Cité Soleil. Ces personnes ont eu la possibilité de réaliser les clichés qu’ils souhaitaient, en prenant soin de chercher à représenter des mots tels que politique, religion, travail, bonheur, malheur, etc. Malgré la disparition de Jean-Christophe, ces appareils ont été retrouvés. Ne disposant que des noms (ou parfois surnoms) de ces photographes amateurs, seulement treize d’entre eux ont pu être retrouvés. Mais grâce à la mobilisation de tous, et en particulier des partenaires du projet sur le terrain, suffisamment de photos et de textes ont pu être réunis pour mettre sur pied une exposition qui a été présentée en juin dans les locaux de l’INSA à Lyon. Bien que réalisée avec des moyens modestes, cette exposition a l’immense mérite de sauver de l’oubli les visages de ces hommes et ces femmes animés par la même rage de vivre et de survivre. Témoignages émouvants d’un peuple tissant la toile rude de sa dignité par son entêtement à rester debout face aux assauts du malheur et l’incertitude d’un avenir improbable.
Force de résistance qui traverse toute l’histoire d’Haïti !
Une autre exposition, vue en février celle-là, en témoignait : « HAÏTI, 500 ans d’histoire : 17 peintres et leurs tableaux » (ENS de Lyon, du 9 janvier au 24 février 2012). C'est en 1992 que des artistes haitiens ont accepté de raconter par leurs tableaux 500 ans de l’histoire de leur peuple, ses souffrances, ses victoires, mais aussi ses espérances au-delà des tragédies vécues.

Expo d’autant plus poignante que l’une des deux commissaires de l’expo n’était autre que Florence Alexis, la fille de Jacques Stephen Alexis, écrivain haïtien mort dans des circonstances mystérieuses alors qu’il tentait avec un groupe d’amis d’organiser la résistance contre le dictateur François Duvalier. Cet évènement (« La triste fin de Jacques Stephen Alexis ») est précisément le sujet d’un tableau de Edouard Duval-Carrié, présenté vers la fin du parcours, consacrée à l’histoire récente d’Haïti.

Haïti « peuple de peintres »… mais aussi, comme nous avons déjà eu l’occasion de le rappeler « Ile à poètes ».
Nous avons eu la joie de vivre un autre rendez-vous émouvant avec Haïti en la personne de James Noël.
Ce jeune poète haïtien plein de talent participait à la soirée de clôture du « Printemps des poètes » à Lyon. Soirée inoubliable, où la Caraïbe était à l’honneur. Patrick Chamoiseau et Ernest Pépin qui avaient participé la veille à un hommage à E. Glissant, avaient accepté d’être présents et de nous offrir quelques unes de leurs pépites textuelles : des extraits de « Solo d’îles » pour E. Pépin et des morceaux choisis dans sa « Sentimenthèque » (dans « Ecrire en pays dominé ») par P. Chamoiseau.
James Noël quant à lui nous a régalés de quelques extraits de son recueil « Kana Sutra ».
Sa poésie insolente et brûlante nous a réchauffé les cœurs et mis les chairs à vif !
Comme le dit si bien Julien Delmaire (Cultures Sud ) :
« James Noël est haïtien, son passeport le confirme, son accent aux reflets de cannes mûres ne le dément pas, mais le poète est un plieur de méridien, un mangeur de latitudes insatiable, un voyageur qui même immobile semble prêt à s'amarrer à des continents imaginaires. Kana Sutra est la somme poétique d'années d'errance consenties, de voyages autour du monde, de Nouvelle Calédonie aux montagnes d'Ardèche, comme le dit magnifiquement le poète, c'est : « le livre stable d'un intranqu'île ».
Qu'on en juge plutôt :
« La poésie est une marée noire.
C'est par impossible divorce que des mains la prennent comme voile blanc de mariée »
…/…
« Chaque grain de sable a son étoile, toute voile est étrangère aux idées arrêtées des ports, des continents ».
…/…
« Ma main a pris de la veine
sa proximité avec les mots
s'opère maintenant
par transfusion sanguine »
…/…
«Entre les mots et la phrase, le poète n'est pas un pont,
mais la chute oblique du corps, parachuté dans le risque »
Voir le blog de James Noël : ici.
"Chez moi, les mots ne chôment pas, ça me travaille".
En prolongement à ces mots de James Noël, je ne résiste pas au plaisir de renvoyer à cette vidéo, tournée à l’occasion du festival « Etonnants voyageurs » en février 2012 en Haïti. Elle ouvre une fenêtre inattendue sur Haïti à partir de ses incroyables « poètes de rue ». Elle renforce cette conviction qu’Haïti est bien l’Ile à poètes. Mieux encore, comme le souligne Alain Mabanckou, loin d’être une nation de dictature, Haïti c’est "la dictature de la culture", mais une culture ouverte au monde entier…
Pour voir la vidéo, cliquer ici.
Je me plais à penser que c’est certainement en pensant à Haïti qu’Ernest Pépin écrivait ces vers :
« Les îles sont des berceaux où rêvent les continents
Des bouteilles à la mer
Des lampes de sel
Des flottes de lumière
Des feux de mer
Le monde entier tient dans une île
Le monde est l’avenir des îles »
(E. pépin, Solo d’îles)