Jorge Semprun un cosmopolite aux identités multiples
La semaine dernière, s´est éteint à Paris, à l´âge de 87 ans, Jorge Semprún, écrivain espagnol dont la majeure partie de l´oeuvre a été écrite en français.
Déporté à Buchenwald, expulsé du Parti Communiste Espagnol en 1964, il a été ministre de la culture d´Espagne pendant trois ans(1988-1991) sous le gouvernement de Felipe González.
Pour saluer l’écrivain hispano-franco-allemand, je reprends quelques lignes glanées sur le blog littéraire de Pierre Assouline. Elles résument ce que fut la trajectoire intellectuelle de cet homme. Marqué par cette expérience originelle monstrueuse que fut la déportation à Buchenwald, expérience qu’il qualifie comme un « vivre sa mort », Jorge Semprun fut un homme traversé par le « divers ». Vécues parfois comme douloureuses, ses tensions intérieures furent aussi pour lui la source d’une inépuisable énergie. Comme un tremplin qui lui a permis de rebondir et trouver sa propre patrie dans le langage et la littérature.
Il était une « grande conscience » qui se distinguait aussi par sa manière d’incarner l’esprit de résistance. Non dans l’indignation sous le coup de l’émotion, mais dans la réflexion et l’analyse. Comme si le Français et l’Allemand en lui réfrénaient les ardeurs de l’Espagnol, la mémoire demeurant le fil de ses identités multiples (voir le passionnant entretien accordé à nonfiction.fr). La patrie de ce cosmopolite (beau mot dès lors qu’on n’en fait pas une insulte et que de tels hommes l’incarnent), ce n’était pas sa langue mais son langage, où il logeait toute communication quel qu'en soit le support. Le français était celle de l’écriture, l’allemand celle de la réflexion, l’espagnol celle de la sensibilité, et tout cela fait un excellent européen qui n’écrivait jamais sans interroger le langage à l’œuvre derrière la langue. Sans la littérature, Jorge/"Georges" Semprun n’eût été qu’un grand témoin de l’Histoire. Elle lui a permis de transcender les évènements pour les faire accéder à une toute autre dimension. Ainsi fut-il de la poignée d'hommes rares qui nous ont ouvert les yeux. Fervent défenseur des Bienveillantes de Jonathan Littell, le juré Goncourt appelait de ses vœux une appropriation de l’univers concentrationnaire par une jeune génération de romanciers qui oseraient enfin ce que leurs prédécesseurs s’étaient défendus : « Car seule la littérature peut dire la vérité de ce que nous y avons vécu ».
P. Assouline rappelle aussi les deux citations que Semprun avait mises en exergue de « L’écriture ou la vie » :
La première est de Maurice Blanchot : « Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir ».
La seconde est d’André Malraux : « … je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité ».
Pour ma part, je retiens surtout cette phrase choisie et citée par Jorge Semprun lui-même comme résumant l’essentiel de ses choix et de sa trajectoire. Il l’emprunte au grand écrivain américain, Francis Scott Fitzgerald (1896-1940), dans une nouvelle intitulée « La fêlure » :
« Et maintenant, il faudrait savoir que les choses sont sans espoir et pourtant être décidé à les changer. »