Sauver la mémoire de l'abîme : Paul Celan et "La Rose de personne"
A l'occasion de son voyage en Lituanie, à la recherche des traces du massacre des juifs de Kovno, Colombre Schneck écrit :"Ici personne n'a tué et n'a été tué" ("Réparation", p. 207. Voir plus haut l'article du 10 octobre 2013).
Lisant ces lignes, surgit aussitôt devant moi la figure de Paul Celan, avec la force tranchante de sa parole poétique : « Personne ne nous repétrira de terre et de limon,/personne ne bénira notre poussière./Personne. »
En effet - hasard ou coïncidence ? - quelques jours avant de lire "Réparation", j'avais emprunté à la bibliothèque son livre "La rose de personne" (Ed José Corti,2007).
Paul CELAN
Il est né en Roumanie en 1920, dans une famille juive de langue allemande. Ses parents seront victimes de la barbarie nazie. Lui même aura connu les persécutions fascistes et nazies. En 1948 il s'installe en France. Il est l'auteur d'une oeuvre poétique complexe et novatrice, au carrefour de toutes les traditions poétiques occidentales et juives : de Shakespeare à Mandelstam, en passant par Yehuda Halevi, Rimbaud, Valéry, Char, Michaux, Ungaretti et... Pessoa dont il a été un traducteur passionné. Hanté sans doute par les tragédies qui ont affecté son existence, Paul Celan s'est donné la mort en se jetant dans la Seine à Paris en 1970. On retrouvera dans sa poche deux billets non utilisés pour une représentation de "En attendant Godot"...
La Rose de personne
Cet ouvrage est considéré comme le sommet de son oeuvre. Dédicacé en souvenir du poète juif russe Ossip Mandelstam, victime du stalinisme, l'ouvrage est composé de courts poèmes qui tiennent à la fois de la ballade, de la satire, de la romance, l'ode ou l'élégie. A travers eux, Celan fait entendre sa voix à la mémoire des voix assassinées à Auschwitz.
Comme le montre admirablement l'étude de Martine Broda qui figure en postface de l'ouvrage, "La rose de personne" est à considérer comme un livre et non comme un simple recueil. Il comporte un début et une fin, avec entre les deux un cheminement. A la fin quelque chose a changé. Entre le premier et le dernier poème, le livre raconte une histoire, décrit une trajectoire : celle de la "rose" en tant que métaphore. Loin d'être figé dans un seul signifié, le symbole de la rose subit, au fil des poèmes, une série de métamorphoses. Ce glissement progressif des significations est déjà annoncé dans "Psaume" :
Psaume
Personne ne nous repétrira de terre et de limon,
personne ne bénira notre poussière.
Personne.
Loué sois-tu, Personne.
Pour l'amour de toi nous voulons
fleurir.
Contre
toi.
Un Rien,
nous étions, sommes, nous
resterons, en fleur :
la Rose de rien, de
personne.
Avec
le style clair d'âme,
l'étamine désert-des-cieux,
la couronne rouge
du mot de pourpre que nous chantions,
au-dessus, au-dessus de
l'épine.
"Personne" (avec un P majuscule) désigne le Dieu absent, innommé, comme dans la Kabbale et la mystique juive, par opposition au Dieu "révélé" dont la Bible réaffirme sans cesse la présence auprès de son peuple.
Après Auschwitz, Dieu ne peut plus être invoqué que comme "Personne" (avec un P majuscule), autrement dit le grand absent. L'existence de la rose, symbole du peuple juif, ne tient plus que reliée à cette absence, à ce vide, à ce néant; la rose, dont la floraison fugace et si fragile s'apparente à une sorte de négation, renvoie aussi à ce processus de néantisation que fut la Shoah; les victimes n'ont-elles pas été niées dans leur essence ?
« Rose de Personne » avant d’être qualifiée de « rose de rien », elle deviendra finalement la « rose de personne » (avec un p minuscule), ce qui implique que désormais sans doute elle est à tous. Tous, c'est-à-dire toute l'humanité. Au final, pour Celan, après Auschwitz, il n'y a plus de destin juif séparé du reste de l'humanité. Et si la rose est de toute évidence aussi une figure "christique", comme le rappelle l'allusion à la couronne de pourpre et à l'épine..., alors le particularisme chrétien lui-même est désormais fondu dans le destin de toute l'humanité.
Ce mouvement universalisant qui traverse le livre s'accompagne d'un mouvement de désacralisation, symbolisé par les métamorphoses de la rose qui devient tour à tour : fleur d'amandier (voir ci-dessous le poème "Mandorle"), pierre, rose des massacres, avant de devenir colchique (Colchis: la terre d'exil), et finalement "rose des vents" qui indique la direction par-delà les naufrages possibles. La trajectoire de la rose s'achève comme finissent toutes les roses : effeuillée, dispersée par le vent. "Une rose de l'abîme devient rose du monde... " (Martine Broda, op. cit., p. 185)
Mandorle
Dans l'amande — qu'est-ce qui se tient dans l'amande ?
Le Rien.
Le Rien se tient dans l'amande.
Il s'y tient, s'y tient.
Dans le Rien — qui se tient là ? Le Roi.
Là se tient le Roi, le Roi.
Il s'y tient, s'y tient.
Boucle de juif, tu ne grisonneras pas.
Et ton œil — vers quoi se tient ton œil ?
Ton œil se tient face à l'amande.
Ton œil face au Rien se tient.
Soutient le Roi.
Ainsi il se tient, se tient.
Boucle d'homme, tu ne grisonneras pas.
Amande vide, bleu roi.
La parole pour déchirer le silence
Face à l’horreur de l’histoire, Celan ne peut garder le silence. Pour lui la parole est l’ultime rempart contre l’oubli. Mais pas la parole sacrée, ni celle de la prière. C’est pourquoi, il invente une langue unique, une langue obscure, secrète, dont l’écriture passe par la dislocation des mots. Langue d’abîme pour habiter l’abîme…
« La langue de Celan est une langue d'éclats, de brisures. Son poème est à la fois décomposition de ce savoir occidental qui aura donné les camps de concentration, mais sur la mousse duquel peut renaître une nouvelle végétation. A la langue des bourreaux Celan a opposé une « contre-langue ». De cette langue allemande, souvent montée vers l'obscur, et profondément imprégnée de mort, il fait une langue de la rédemption, du salut. La poésie de Paul Celan est une lutte victorieuse contre la langue. Le monde a été cassé et le poète ne peut le rassembler à nouveau que dans les brisures de ses mots. » (Gil Pressnitzer, Paul Celan, poète d'après le déluge)
[…]
Wann,
wann blühen, wann,
wann blühen die, hühendiblüh,
huhediblu, ja sie, die September-
rosen?
Hüh — on tue… Ja wann?
Wann, wannwann,
Wahnwann, ja Wahn, —
Bruder
Geblendet, Bruder
Erloschen, du liest,
dies hier, dies:
Dis-
parates —: Wann
blüht es, das Wann,
[…]
Trad. : (Martine Broda) :
[…]
Quand,
quand fleurissent, quand,
quand fleurissent les,
flhuerissentles, oui, les
roses de septembre ?
Hue – on tue… Mais quand ?
Quand, cancan,
où, fou, oui, fou -
frère
Aveuglé, frère
Eteint, tu lis
ceci, oui, ici :
dis-
parate - : quand
fleurit-il, le quand,
[…]
La poésie de Paul Celan ne cherche pas à cicatriser les blessures. Au contraire, elle se tient comme une épée acérée, « elle est là coupante devant nous, pour que jamais nous n’oubliions le tragique absolu de ce monde » (Gil Pressnitzer).
OU M’est tombé le mot, qui était immortel :
Dans le gouffre de ciel derrière le front ;
Là s’en va, escortée d’Ordure et de Crachat,
l’étoile septuple, qui vit en moi.
Dans la maison de nuit les rimes, le souffle dans la merde,
l’œil, un valet d’images -
Et pourtant : un silence loyal, une pierre
qui évite la rampe du diable.
Quand le poète chevauche l'abîme
Lui qui a choisi d’habiter le vide par sa poésie, sera rattrapé par le vide… À ce sujet, il y a dans le recueil La rose de personne cet étrange passage prémonitoire où Celan, plusieurs années à l’avance, semble annoncer sa disparition, évoquant le lieu même de son futur suicide :.
Et avec le livre de Tarussa
(…)
De la dalle
du pont, d’où
il a rebondi
trépassé dans la vie, volant
de ses propres blessures,— du
Pont Mirabeau.
Où l’Oka ne coule pas. Et quels
amours ! (oui, mes amis, du cyrillique aussi
j’ai chevauché par-dessus la Seine,
chevauché par-dessus Rhin.)
(…)
La poésie de Celan n’a pas été éteinte par sa mort, elle continue à nager vers nous comme une lumière que l’eau ne peut noyer. En ces temps où des ombres menaçantes se profilent à nouveau, Paul Celan nous tend la rose de personne comme une flamme vive pour empêcher nos consciences de sombrer dans le sommeil de l’oubli.

N.B. : les images ci-dessus sont empruntées au catalogue de l'exposition "La ménagerie humaine" autour de l'oeuvre grinçante et inclassable de Maryan (Pinchas Burstein, 1927-1977) actuellement présentée au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme. Voir ici.