Un été africain : de Bongo à Brazza

Publié le par MiJak

Durant l’été 2009, l’Afrique a fait la une des médias français. L’événement marquant étant sans conteste, la mort du président Omar Bongo. S’en sont suivis les épisodes du feuilleton mouvementé de sa succession qui ont abouti à l’élection contestée d’Ali, le fils aîné à la réputation sulfureuse. A cette occasion, les médias n’ont pas manqué d’évoquer les survivances de la Françafrique, de même que les relations parfois tumultueuses du président gabonais avec son voisin, le président du Congo Brazza, Denis Sassou Nguesso.

Curieuse coïncidence : à la même période, je croisais les protagonistes de ce drame dans les pages du roman de Patrick Deville : Equatoria.

Equatoria : c’est le nom d’une ancienne province de l’Egypte, puis du Soudan, localisée à l'extrême sud de l'actuel Soudan et qui incluait aussi une partie de l'Ouganda. Ce nom évoque surtout l’Équateur. Cette ligne virtuelle qui coupe en deux notre planète et qui sur le continent africain, se joue des pays et de leurs frontières. C’est elle qui sert de fil conducteur au récit de cet « étonnant voyageur » qu’est Patrick Deville.

Le qualificatif de roman ne suffit pas à définir ce livre. Journal de voyage, enquête journalistique, roman historique ou d’aventure, biographie (avec une prédilection pour les « vies parallèles » à la façon de Plutarque), etc… L’auteur se joue des genres et saute volontiers de l’un à l’autre. Ce qui lui permet d’imprimer un rythme grâce auquel le lecteur est irrémédiablement entraîné dans un voyage époustouflant entre hier et aujourd’hui, au cœur d’une Afrique foisonnante et mystérieuse. 

Son livre est en quelque sorte le récit d'une traversée du continent africain à la hauteur de l'Équateur, depuis les îles (autrefois portugaises) de SãoTomé et Principe, dans l'Atlantique, jusqu'à Zanzibar, dans l'océan Indien. Le prétexte, le point de départ, c'est le transfert controversé des dépouilles de Pierre Savorgnan de Brazza et de sa famille depuis Alger, où elles reposaient depuis le début du XXe siècle, jusqu'à Brazzaville, où le pouvoir congolais a décidé de leur édifier un mausolée.

« Voici comment, après des mois de voyages erratiques, après avoir navigué sur le fleuve Ogooué, flâné en Angola et à São Tomé e Príncipe, traversé les plateaux Batékés, je me suis retrouvé, le 3 octobre 2006, à Brazza au-dessus du cercueil de Brazza, un cercueil tout neuf Fabriqué par EGPFC Wilaya d'Alger, en compagnie du président de la république gabonaise Omar Bongo Ondimba, du président de la république congolaise Denis Sassou Nguesso, du président de la république centrafricaine François Bozizé, des ci-devants concitoyens Douste-Blazy et Kouchner, du nonce apostolique Monseigneur Andres Carrascosa Coso, et du roi des Tékés Auguste Nguempio. »

Vu ainsi, l’événement paraît tellement énorme qu’on a du mal à croire qu’il ne s’agit pas d’une fiction ! C’est la raison pour laquelle, sans doute, l’auteur a jugé utile de glisser ici et là des extraits d’articles parus dans la presse africaine donnant à voir l’ampleur de la controverse suscitée par le retour post-mortem de Brazza en terre congolaise. Certains n’hésitant pas à parler d'un « temple de la honte » !

Néanmoins, Patrick Deville a voulu retourner sur les traces de Brazza  et s’est livré à une sorte de pèlerinage aux sources. Non seulement de São Tomé à Zanzibar, mais aussi du Caire à Alger, de Brazzaville à Kinshasa… Chemin faisant, il croise inévitablement nombre de personnages pittoresques de l'Afrique d‘aujourd‘hui;  ce sont eux qui lui servent de guides et lui ouvrent de nombreuses portes du présent et du passé du continent. Il revisite l'histoire de l'exploration, de la colonisation, de la guerre froide;  il brosse les portraits de quelques figures de légende : en premier lieu  Henry Morton Stanley, le découvreur de Livingstone, celui qui , comme Brazza, a traversé l’Afrique de part en part à quelques années d‘intervalle, mais aussi Albert Schweitzer, l'aventurier autrichien Emin Pacha, Tippu Tip, le trafiquant d'esclaves de Zanzibar; sans oublier des figures plus récentes comme l’angolais Jonas Savimbi, fondateur de l’UNITA et bien sûr le Che qui a mené la guérilla au Congo... Le journaliste tente de faire revivre ces hommes exceptionnels qui ont changé la face du continent, chacun à sa manière, chacun avec ses ambitions et ses convictions. Il évoque également des écrivains qui se sont intéressés de près à ce continent : Joseph Conrad (Au coeur des ténèbres, bien sûr) et JulesVerne (Cinq semaines en ballon).
A chaque page, Patrick Deville, tel un chasseur traquant son gibier, s’attache à retrouver les empreintes fraîches ou anciennes des personnages qu‘il poursuit; avec minutie, il relève les traces, même infimes, qu‘ils ont pu laisser dans les lieux qu‘ils ont traversés jadis. Le livre fourmille d’anecdotes diverses qui sont égrenées au fil des pages mettant en lumière des liens de cause à effet parfois bien ténus et pourtant, tout d’un coup, si évidents.

Précisément, pour moi, ce qui a rendu passionnante la lecture de l’ouvrage, c’est le jeu auquel se livre l’auteur de mettre en parallèle toutes ces vies, un peu à la façon de ces couples que Plutarque se plaisait à rassembler dans ses « Vies parallèles » : un héros et un traître, un modèle de vertu et un représentant du vice. Sauf qu’ici, Patrick Deville ne se donne pas pour but d’édifier notre moralité, mais tout simplement de susciter notre plaisir ! Il y réussit en créant des rapprochements surprenants et des liens étonnants entre des gens dont certains auraient pu se croiser (comme Louis-Ferdinand Céline et Albert Schweitzer), ou d’autres dont j’ignorais qu’ils se sont effectivement croisés comme Brazza et Vuitton. D’autres parallèles occasionnels sont encore plus surprenants, surtout quand ils bouleversent la chronologie. Ainsi entre Brazza et Jonas Savimbi, le rapport ne saute pas aux yeux ! Et pourtant : « Ces deux-là ont en commun cette longue marche dans la forêt africaine. Ils ont encore en commun de s’être égarés dans l’Histoire et d’avoir été vaincus. » (p. 119)
Finalement, par-delà le feuilleton grand-guignolesque de la construction du mausolée à la gloire de Brazza et du transfert de ses cendres se profile la trajectoire d’un homme idéaliste dont la figure reste terriblement ambigüe. Brazza rêvait d’être un héros, mais en « faisant reculer devant la proue de sa pirogue la traite et l’esclavage » il traînera dans son sillage la colonisation de l’Afrique et avec elle la cohorte de drames et de maux dont depuis un siècle et demi le continent africain a tant de mal à se libérer…On comprend alors sans peine que son retour posthume et en grandes pompes sur les rives du Congo soit perçu par un grand nombre d’africains comme un sacrilège et une insulte à l’histoire
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