Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Cantate pour Haïti, île à poètes

Publié le par MiJak

Un mail reçu aujourd'hui de Khal Torabully, le grand poète Mauricien, nous prévient que son projet "Poèmes pour Haïti" prend forme, le site devant être bouclé ce soir.
Son idée est de réaliser une collecte de poèmes voués à constituer un "volume" virtuel, consultable sur le net, et qui serait téléchargeable contre cost, les bénéfices étant collectés par une oeuvre humanitaire agissant sur place en Haïti et digne de confiance.

Khal a composé quelques jours après le séisme un texte intitulé "CANTATE POUR HAITI".
Il nous l'avait lu lors d'une soirée consacrée à l'Océan Indien dans le cadre du festival Vaulx Film court, accompagné
d' Alain Gili, directeur du Festival International d’Afrique et des Îles.

CANTATE POUR HAÏTI - "In the heart of darkness" Joseph Conrad

haiti_temoignage.jpgTexte de Khal Torabully, 15/1/2010 :


Haïti, je t'écris cette cantate ultime
Car il n'y a pas d'homme éternel
Pour veiller au carrefour des tremblements.
Le ciel ne s‘est pas fissuré, le vent
Ne s'est pas jeté dans les bras de l'abîme -
La lumière pourtant s'est noyée dans le miel.

CANTATE POUR HAÏTI

Port-au-Prince s'est penché
Sur sa faille redoutable, infinie,
Jacmel a fui les corps des damnés.

haiti ttCANTATE pour les enfants malaimés
Du prodigieux Toussaint Louverture…
Le regard de l'enfant s'enfonce dans le plancher,
L'œil du mourant s'est écrasé sur l'azur.

Haïti, il n'y a pas que la terre qui tremble.
Ma colonne vertébrale vacille, il me semble.
Ma conscience blessée saigne au plafond de la parole.
Partout des visages hagards rôdent, une folle
Me regarde, me demande où se trouve Haïti,
Son Haïti créole, son Haïti toujours indéfinie…

CANTATE POUR HAÏTI,

haiti_4.jpgQue dire d'un pays à terre
Qui maintes fois s'enterre
Pour se signer au seuil de l'enfer ?

CANTATE POUR HAÏTI

Nous t'offrons le chant des versets remués.
Nous mains sont offertes, évincées, lacérées,
Le soleil à genoux, pour toi, supplie.

CANTATE POUR HAÏTI,

Mes mots tremblent aussi,
Mon inspiration anéantie,
Mon poème s'est trahi.

peintur-haitienne.jpgHaïti, la fente de l'Atlantique se réveille.
Partout la poussière balaie où la mort veille.
Une femme accouche de l'ombre d'un enfant
Et son cri se fracasse en stupeurs et tremblements.
Que l'aveugle oublie sa cécité pour te voir en face,
Que la parole qui s'efface te laisse son ultime trace !

CANTATE POUR HAÏTI

POUR TOI, LE MOT TREMBLE A L'INFINI !

K.TORABULLY.




Voir l'appel à poèmes pour Haiti de Khal Torabully en cliquant ici.

Et comme Haiti est une "île à poètes", on peut en apprécier quelques-uns en cliquant ici.

Une soirée de solidarité baptisée "Cantate pour Haiti" avec la présence de Khal et de diverses associations aura lieu le 5 février à Vaulx en Velin...
Partager cet article
Repost0

Haïti ne mourra pas !

Publié le par MiJak

Encore un message d'espoir, celui de l'écrivain guadeloupéen Ernest Pépin. Il l'a lu lui-même hier en direct sur le plateau de l' émission que RFO Guyane consacrait à Haïti :


HaitiSeisme2.jpg

"Les voiles de la mort sont venues à nos portes. Les vagues de la terre ont poudré les visages. Le ciel est trop petit pour accueillir les morts et les rues hurlent comme des fantômes blessés sous le masque des vivants.

Haïti !


Haïti !

Au visage de cendre, au ciel couvert de sang, prie d’une voix somnambule la poussière des dieux.

Il y a une nièce, une sœur, un père dont l’absence nous hèle. Ils habitent l’invisible dans un décor de mouches.

Il y a ceux qui dorment debout ou à même les trottoirs. Leurs yeux calcinés refusent de se fermer.

Il y a ceux qui portent sur leur tête le désespoir dans une valise maigre.

Il y a celle qui meurt enceinte sous les pierres du malheur et que l’on tire en vain pour que le soleil pleure.


Haïti !


Haïti s’agenouille auprès des immeubles explosés, des corps tuméfiés et toute la ville marche d’un pas de fossoyeur.

Désastre qu’on emporte dans des draps de fortune.

Désastre d’entrailles quand la vie s’évapore dans un regard d’eau morte.

La mule du malheur court toujours comme une femme folle. Haïti !

Nous sommes avec vous, hommes de boues sèches et femmes que le silence déchire.

Nous sommes avec vous, enfants de malemort, quand le pays s’en va, de secousses en secousses, dévorer les enfances.

Nous sommes avec vous et nous disons pour vous une parole solidaire. Parole déshabillée où seule règne une larme.

Vous êtes toutes nos guerres et c’est notre sang qu’un cimetière allume comme un cierge.

Vous êtes l’ombre couchée de nos oublis d’antan. L’éclat dur de nos silences d’antan.

Des siècles ont crié meurtris de tant de cris et les arbres se sont nourris du silence des oiseaux.

Mais la terre demeure !

Mais la vie demeure !

Mais demeurent le sang et la foi des vivants !

Haïti n’est pas mort sous ses paupières de nuit.

Haïti ne mourra pas, trop de poètes l’ont créé !

Nous donnons leur nom au lendemain, au petit jour des mots, à la griffe de l’espoir, au petit peuple faiseur de miracles.

Haïti ! Soleil des carrefours et qui va son chemin de lumière convulsée, d’imprévisible survie parmi les cimetières et la graphie des vents.


Mais la terre demeure !


Mais la vie demeure !


Mais demeurent le sang et la foi des vivants !


Haïti ne mourra pas !

Nous lui tendons les mains pleines d’ancêtres-frères et nous pleurons parce qu’il nous faut pleurer, mais nous écrivons sur tous les murs tombés, au nom de cette enfant ressuscitée au bout de son cauchemar :


HAÏTI NE MOURRA PAS !


HAÏTI NE DOIT PAS MOURIR !"


Ernest Pépin

Faugas, le 16 janvier 2010


On peut aussi retrouver le texte sur le site de Montray Kreyol.

 

C'est encore Ernest Pépin qui écrivait en octobre 2009 un poème intitulé "Poètes d'Haïti" dont nous tirons ces lignes :


"...À Port-au-Prince les poètes sont légions
Ils lancent dans la ville
Des ailes de papillons
Des avions en papier
Des lettres d'amour
Des colibris bleus
Et des cris de prophètes..."

Schelomi-Lacoste.jpegOui, à Port-au-Prince les poètes sont légions... Et si nous avons appris ces jours, grâce aux auteurs du blog "Parole en archipel" des nouvelles rassurantes sur la santé d'écrivains Haïtiens que nous aimons : Gary Victor, Lyonel Trouillot, Frankétienne et son épouse, un article trouvé hier nous informait du décès d'un jeune auteur : Schelomi Lacoste. Il avait publié il y a quelques temps un texte intitulé "Grand-Père, sa Bible et moi" qu'on ne peut lire sans émotion... Par-delà sa mort, ses paroles se joignent à celles de tous les poètes de Port-au-Prince pour contribuer à reconstruire Haiti, "pour ne pas rompre la chaîne d'or"....

Partager cet article
Repost0

Haïti : le choc, l'effroi et l'espoir...

Publié le par MiJak

Comme beaucoup de monde, nous sommes encore sous le choc de l'immense tragédie qui a frappé Haïti... D'autant plus que depuis deux ans un parrainage nous relie aux enfants d'une école située dans la Cité Soleil à Port-au-Prince. En-dehors bien sûr des différents médias et de ce qu'on pouvait glaner comme infos sur Internet, nous n'avions aucune nouvelles des enfants et des enseignants de l'école St Alphonse.

haiti-rassemblement-cour.jpg  haiti-repas-cantine
-+
Samedi, l'espoir renaît grâce à deux messages trouvés sur le blog de l'association SOS Enfants, suivis par un troisième ce dimanche matin. Ils proviennent de Denis Puthiot, fondateur et responsable de l'école. On peut les lire en cliquant sur le lien suivant : http://blog.sosenfants.org/
Apparemment, les dégats sont relativement limités par rapport à l'ampleur de la catastrophe qui vient de frapper le pays. Comme il l'explique, la cité Soleil étant un bidonville, le séisme engendre moins de dégats humains que dans des quartiers construits en "dur"... L'école dont les batiments sont en béton a évidemment souffert. La cantine récemment reconstruite a heureusement tenu...
Mais psychologiquement beaucoup de gens ne sont pas prêt à rentrer dans des batiments en béton... La situation est compliquée en outre par les gangs qui font régner la violence...
Comme beaucoup de monde, nous voulons garder l'espoir que la vie renaitra, qu'une reconstruction est possible, qu'après la douleur et l'effroi la lumière se lèvera à nouveau dans ce pays déjà si cruellement frappé...
Ici, à Lyon, un groupe de musiciens haitiens, le groupe "Zenglen" devait donner un concert vendredi prochain. Malheureusement, nous avons appris par une radio locale que leur manager est décédé dans l'écroulement de l'hotel Montana... Le concert sera remplacé par une soirée de solidarité le 12 février avec le groupe "Original H"
A propos de musique, un clip est actuellement tourné par une quarantaine d'artistes voir : 
On peut aussi l'écouter sur le site : http://www.kompaparis.com/ qui est particulièrement dédié au Kompa (musique Haitienne) on peut en avoir un bon aperçu en cliquant sur l'onglet "Jukebox"...
La musique comme vecteur d'espoir...
La musique, mais aussi l'écriture et la poésie, car, comme l'écrit Daniel Maximin dans "Les fruits du cyclone : une géopoétique de la Caraïbe" (Seuil, 2006) : "si Haiti est bien le pays du tiers-monde noir qui a produit le plus de dictatures, c'est aussi celui qui en un siècle depuis sa naissance a engendré le plus d'écrivains au premier rang du combat contre toute dictature..." Haiti, pays de "l'imagination au travail", c'est-à-dire de la liberté.
Nous ne pouvons pas nous empêcher d'avoir une pensée pour Gary Victor, un romancier haitien rencontré à Lyon début novembre et dont nous n'avons pas de nouvelles.

Les vers de Jacques Roumain (écrivain haitien) dans son poème "Madrid" résonnent aujourd'hui d'une façon brûlante :
Decombres-haiti.jpg " C'est ici l'espace menacé du destin...
ici que l'aube s'arrache des lambeaux de la nuit
que dans l'atroce parturition et l'humble sang anonyme
du paysan et de l'ouvrier
naît le monde où sera effacée du front des hommes
la flétrissure amère de la seule égalité du désespoir."






De son côté, en écho, Fabian Charles, jeune poète haïtien de la nouvelle génération vient de lancer un appel au courage et à l'espoir : "Après la secousse, secouons-nous un peu plus !".
Depuis que nous l'avons découvert, Le blog "Parole en archipel", qu'il tient en collaboration avec Thélysson Orélien et
Fortestson Lokandya Fénelon figure dans nos liens. Il est dédié à la "jeune poésie du courage et d'engagement du monde insulaire francophone ". La présentation de ce blog résume à elle seule la forcequi anime ses auteurs et au-delà l'immense courage et l'énergie du peuple haïtien dont les poètes sont les hérauts :

"Donc, la poésie serait parole d'espoir, malgré tout. De tous les avatars que nous traversons durant notre passage terrestre, que restera-t-il sinon cette parole mille fois enroulées et déroulées, et quelques gestes qui nourriront les légendes ? Nous avons acquis un petit morceau de technologie. Nous l'avons utilisé et nous l'utiliserons pour recueillir et rassembler quelques fragments de vie et de voix. "

Rassembler les fragments de vie, comme le colibri, emblème de la Caraïbe qui, à partir de tous les débris et les bribes ramassées, construit son nid, plus résistant qu'un nid d'aigle face aux ouragans... Espérer contre vents et marées en un avenir possible, continuer à croire que la tâche, aussi immense soit-elle, n'est pas insurmontable...

Partager cet article
Repost0

Le "non" des martiniquais et des guyanais : peur ou détresse ?

Publié le par MiJak

manif-martinique.jpg

Déconcertés : c'est le mot qui exprime sans doute le mieux ce que nous ressentions ce lundi après avoir pris connaissance des résultats de la consultation du 10 janvier en Guyane et Martinique. Ce sentiment n'est pas tant causé par le résultat lui-même que par le caractère massif du refus de la marche vers un plus d'autonomie, symbolisée par le fameux article 74...  Peut-être avaient-ils raison ceux qui soupçonnent que cet article dissimulait un piège ( "piège à cons"?)... Mais peut-être avaient-ils raison aussi ceux qui pensaient que c'était là un rendez-vous historique, une occasion pour le peuple guyanais et le peuple martiniquais de donner enfin corps à leurs attentes et à leurs rêves ? Les peuples ont choisi et ce choix doit être repecté... La colère légitime ne peut virer à l'insulte, et nous regrettons les propos excessifs surtout quand ils émanent d'un écrivain aussi brillant que Raphaël Confiant, même si on comprend sa déception...
Christiane Taubira, de son côté, interprète ce résultat comme "un cri de détresse"...


Etait-ce pour chasser ma perplexité, ce lundi 11 janvier, j'ai ouvert un petit volume du poète guyanais Léon-Gontran Damas et suis tombé sur ce poème qui clôt le recueil "Névralgies" :

Damas et Césaire


CITEZ- M'EN

Citez-m'en
citez-m'en un
citez-m'en un
un seul de rêve
qui soit allé
qui soit allé jusqu'au bout du sien propre


                                                                                                                       Damas et Césaire

et celui-ci dans le recueil intitulé "Pigments"

POUR SÛR

bois gravéPour sûr j'en aurai
marre
sans même attendre
qu'elles prennent
les choses
l'allure
d'un camembert bien fait

Alors
je vous mettrai les pieds dans le plat
ou bien tout simplement
la main au collet
de tout ce qui m'emmerde en gros caractères
colonisation
civilisation
assimilation
et la suite

En attendant
vous m'entendrez souvent
claquer la porte



Partager cet article
Repost0

L'Afrique de l'ombre à la lumière : de Joseph Conrad à Tierno Monénembo

Publié le par MiJak

Avant de devenir l’immense écrivain que l’on connait, Joseph Conrad a d’abord été marin.  Je viens de découvrir qu’il avait commencé sa carrière maritime dans le port de Marseille. C’est de là qu’il s’est embarqué comme « pilotin » pour son premier voyage sur un bateau à destination des Antilles…

Ce n’est toutefois pas ce trait anecdotique qui m’a poussé à lire « Au cœur des ténèbres », son œuvre sans doute la plus fameuse et la plus commentée.

200px-Roi_des_belges.jpgComme je l’ai signalé précédemment, l’été dernier,  j’ai  lu « Equatoria » de Patrick Deville. Or, un passage de cet ouvrage  évoque la figure de l’écrivain britannique d’origine polonaise et sa présence au Congo au même moment que Brazza. Il s’agit plus précisément de la mission que Conrad  a effectuée en 1890, le seul de ses voyages qui l’ait conduit en terre africaine. Conrad devait alors remonter le fleuve Congo, en tant que commandant en second du vapeur « Le Roi des Belges » pour aller récupérer un agent commercial à la réputation sulfureuse, un certain G.A. Klein qui mourra à bord lors du voyage de retour.  Lorsqu’on a lu « Au cœur des ténèbres », on n’a pas de peine à reconnaitre dans cet épisode de la vie de Conrad le matériau à partir duquel il a construit la trame de son roman. Celui-ci relate le voyage de Marlowe, un jeune officier de marine marchande britannique qui remonte le cours d'un fleuve au cœur de l'Afrique. Il doit retrouver au cœur de la jungle, un certain Mr Kurtz, collecteur d'ivoire, dont on est sans nouvelles. Le périple est raconté sous le signe à la fois d'un enfoncement dans une nature impénétrable et menaçante, et de la découverte progressive de la fascinante et sombre personnalité de Kurtz.


Faut-il parler de roman ou plutôt d’une longue nouvelle ? En tout cas, la lecture de « Au coeur des ténèbres » m’a causé un triple choc.

Foret-congo.jpgChoc littéraire d’abord.  On est d’abord séduit par la qualité de l’écriture. Conrad est un formidable raconteur d’histoires… incarné dans le livre par le personnage de Marlowe, qui est comme son double littéraire. Difficile de ne pas être séduit par sa puissance d’évocation, la précision de ses descriptions, et surtout sa capacité à explorer la profondeur des sentiments humains.


« J'appuyais mes épaules contre l'épave de mon vapeur, tiré sur le rivage comme la carcasse d'une grosse bête fluviale. L'odeur de la boue, de la boue primitive, sapristi ! était dans mes narines, la vaste immobilité de la forêt primitive était devant mes yeux ; il y avait des marbrures luisantes sur la crique noire. La lune avait répandu sur toute chose une mince couche d'argent – sur l'herbe folle, sur la boue, sur la muraille de végétation emmêlée qui se dressait plus haut que le mur d'un temple, sur le grand fleuve que je voyais par une brèche sombre scintiller, scintiller, en suivant sans un murmure son ample cours. Tout cela était grand, en attente, muet ; et cependant l'homme jacassait sur ses affaires. Je me demandais si l'impassible figure de l'immensité qui nous regardait tous les deux avait valeur d'appel ou de menace. Qu'étions-nous, qui nous étions fourvoyés en ces lieux ? Pouvions-nous prendre en main cette chose muette, ou nous empoignerait-elle ? Je sentais la grandeur, la démoniaque grandeur de cette chose qui ne parlait pas, qui était sourde aussi, sans doute. »

 

fleuve-congo.jpgChoc « sensitif » ensuite, par l’atmosphère qui se dégage de ce récit. Atmosphère quelque peu irréelle, surtout désespérée, marquée par une étrange fascination pour l’obscur, les ténèbres, la « sauvagerie » (au sens pour Conrad d’un état pré-humain de l’évolution de l’humanité).

«Une longueur de fleuve s'ouvrait devant nous et se refermait derrière, comme si la forêt avait

tranquillement traversé l'eau pour nous barrer le passage au retour. Nous pénétrions de plus en plus profondément au coeur des ténèbres. Quelle quiétude il y régnait !.../… Remonter ce fleuve, c'était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde, quand la végétation couvrait follement la terre et que les grands arbres étaient rois. Un cours d'eau vide, un grand silence, une forêt impénétrable. L'air était chaud, épais, lourd, languide. Il n'y avait pas de joie dans l'éclat du soleil. La voie fluviale poursuivait longuement son cours, déserte, vers l'obscurité des lointains que couvrait l'ombre. »

 

Choc « culturel », enfin, le plus violent.  Car la vision de l’Afrique que dégage le texte de Conrad reste fortement imprégné de l’idéologie coloniale.
Certes Conrad dénonce la convoitise et le mensonge destiné à masquer la brutalité de l’entreprise coloniale. Certes, son ouvrage pastiche - pour mieux le pourfendre – le livre de Stanley « Through the Dark Continent » ; Conrad n’avait que du mépris pour l’arrogance et la suffisance imbécile de l’explorateur britannique. Reste que si Conrad est frappé par la parenté qui le lie aux africains, c’est uniquement sous l’angle de cette sauvagerie archétypale, issue des âges primitifs de l’humanité, et qui gît au fond de tout être humain, civilisé ou non…

visage_d_afrique_M.jpg« Nous ne pouvions pas comprendre parce que nous étions trop loin et que nous ne nous rappelions plus, parce que nous voyagions dans la nuit des premiers âges, de ces âges disparus sans laisser à peine un signe et nul souvenir.
La terre semblait n'être plus terrestre. Nous avons coutume de regarder la forme enchaînée d'un monstre vaincu, mais là – là on regardait la créature monstrueuse et libre. Ce n'était pas de ce monde, et les hommes étaient – Non, ils n'étaient pas inhumains. Voilà : voyez-vous, c'était le pire de tout – ce soupçon qu'ils n'étaient pas inhumains. Cela vous pénétrait lentement. Ils braillaient, sautaient, pirouettaient, faisaient d'horribles grimaces, mais ce qui faisait frissonner, c'était bien la pensée de leur humanité – pareille à la nôtre – la pensée de notre parenté lointaine avec ce tumulte sauvage et passionné. Hideux. Oui, c'était assez hideux. Mais si on se trouvait assez homme on reconnaissait en soi tout juste la trace la plus légère d'un écho à la terrible franchise de ce bruit, un obscur soupçon qu'il avait un sens qu'on pouvait – si éloigné qu'on fût de la nuit des premiers âges – comprendre. »

 

C’est sans doute ce qui explique la fascination de Marlow pour la personnalité ambigüe de Kurtz. Comment un homme si intelligent peut-il vivre au cœur des ténèbres ? Ces ténèbres qui rendent fou, ces ténèbres qui font remonter ce qu’il y a de plus primitif chez l’homme ? Lorsqu’il aura rejoint l'aventurier après des journées de navigation, la réalité se dévoilera : l’intelligence de Kurtz l’a conduit à se vouer  au Mal, dans les profondeurs du Congo, afin de dominer  tout un peuple d'esclaves par la seule magie de sa voix. Il est devenu rien d’autre qu’une âme folle :

« J'essayais de briser le charme – le charme lourd, silencieux de la brousse, – qui semblait l'attirer contre son impitoyable poitrine en éveillant les instincts oubliés de la brute, le souvenir de passions monstrueuses à satisfaire. Cela seul, j'en étais sûr, l'avait attiré jusqu'au fond de la forêt, jusqu'à la

brousse, vers l'éclat des feux, la pulsation des tam-tams, le bourdonnement d'étranges incantations. Cela seul avait séduit son âme maudite hors des limites des aspirations permises…/… Croyez-moi ou pas, son intelligence était parfaitement claire… Mais son âme était folle. Seule dans la brousse sauvage, elle s'était regardée elle-même, et, pardieu ! je vous dis, elle était devenue folle. »

 

C’est là que le bât blesse ! Conrad ne voit dans l’Afrique qu’un continent sauvage et primitif pour ne pas dire barbare… Difficile donc de ne pas être «  choqué » par une vision aussi caricaturale (les « cannibales », les « brutes aux yeux féroces », etc…), même si l’on se dit que Conrad ne pouvait faire autrement que de penser dans les catégories de son époque, fortement imprégnées par les préjugés racistes…

 

On comprend alors que des voix venues d’Afrique aient largement critiqué ce regard de Conrad sur le continent noir, tel qu’i l apparait dans « Au cœur des ténèbres »(1).  Selon un article de Jean Sévry : Conrad «Au coeur des ténèbres » et la question coloniale la critique la plus virulente a été menée par l’écrivain nigérian Chinua Achebe, auteur d’un roman « Things fall apart » (Le monde s’effondre, 1958) écrit en  réaction aux images de l’Afrique données aux lecteurs occidentaux par les littératures de l’ère coloniale de cette époque. Un autre écrivain africain, Emmanuel Obiechina, a une lecture plus nuancée de l’œuvre de Conrad. En attendant de lire un jour le roman d’Achebe, je serais curieux de connaitre les impressions d’autres lecteurs africains de Conrad ?...

 

 

VisagedAfrique.jpg

Parlant de son travail d’écrivain, Conrad se dit soucieux, grâce une écriture aussi précise que possible, de « donner à voir la réalité des choses ». On l’aura compris : son voyage au Congo (jamais nommé dans le livre),  plutôt qu’un voyage dans l’Afrique réelle, est en réalité un voyage intérieur au cœur des « ténèbres » de notre monde occidental, miné de l’intérieur par l’appât du gain et où l’idéal se mue volontiers en veulerie, où la morale cède facilement le pas à la haine…  L’Afrique ne joue finalement pour Conrad qu’un rôle de « miroir ». Le problème, c’est que ce miroir, à la différence d’Alice, Conrad ne l’a pas traversé… Du coup, tandis que le miroir lui reflétait (et lui dévoilait en même temps) les obscurités de l’homme occidental, il lui empêchait d’apercevoir les « lumières »  d’humanité qui brillaient au cœur de l’Afrique.

 

Roi de kahelImpossible de clore ces réflexions sans évoquer un livre récent que je viens de terminer ce jours-ci, le très beau roman de Tierno Monenembo : « Le roi de Kahel », prix Renaudot 2008. Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir sur ce blog. Disons seulement que ce roman a ceci de particulier d’offrir une complète inversion du regard. En effet, l’auteur est un écrivain africain, peul guinéen, qui écrit l’histoire d’un homme blanc, Aimé Olivier de Sanderval. Celui-ci, ingénieur et colonisateur utopiste rêvait, grâce à la construction d’une ligne de chemin de fer, de devenir le roi du Fouta-Djalon (2). Son épopée appartient désormais à l’histoire de la Guinée actuelle.

 

 Interrogé à propos de son roman,  Tierno Monénembo affirme avoir voulu « regarder l’autre à partir du regard de l’autre ».


Belle perspective !  Qui a sans nul doute manqué à Joseph Conrad…

   

Partager cet article
Repost0

2010 : pensées pour la nouvelle année

Publié le par MiJak

enfants afrique







Réussir sa vie

    c'est d'abord faire
    la paix avec soi-même,
    sans perdre le goût
    de la ferveur de vivre.

Dugpa Rinpoché (1905-1989)



Le non-temps impose au temps la tyrannie de sa spatialité : dans toute vie il y a un nord et un sud, et l'orient et l'occident. Au plus extrême ou, pour le moins, au carrefour, c'est au fil des saisons survolées, l'inégale lutte de la vie et de la mort, de la ferveur et de la lucidité, fût-ce celle du désespoir et de la retombée, la force aussi toujours de regarder demain. Ainsi va toute vie...


Aimé Césaire (1913-2008)


Ferveur, Lucidité... Force de toujours regarder demain... comment ne pas souhaiter à chacun, chacune de savoir garder cela au coeur tout au long de cette nouvelle année.
BONNE ANNEE à tous !
Partager cet article
Repost0