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Cent seize chinois ... ou comment résister à la déshumanisation

Publié le par MiJak

116-chinois.jpgParmi les moments marquants de ces dernières semaines, la lecture du livre de Thomas Heams-Ogus , Cent seize chinois et quelques (Seuil). Grâce à une interwiew de l'auteur, j'ai découvert ce qui a servi de déclencheur pour l'écriture de ce roman. Il s'agit d'une note de bas-de-page trouvée dans un livre sur le génocide des tziganes qui a retenu l'attention de Thomas Heams-Ogus : 


" Entre 1942 et 1944, dans les Abruzzes, on a déporté et interné Juifs et Tziganes. Et 116 Chinois.”


"Cent seize" consonne étrangement avec "sans cesse". Et ce chiffre, ce fait minuscule rapporté à l'énormité de la guerre va obséder Thomas Heams-Ogus pendant des années. Il va enquêter, retrouver quelques traces, quelques détails, quelques souvenirs. Il va les replacer dans leur contexte historique, géographique.

Et à partir de cela, en s’en tenant à cela, il va écrire un roman qui essaye de comprendre, de saisir émotionnellement ces Chinois raflés et relégués par la bêtise du pouvoir fasciste au cœur de l’Italie profonde.


Il s'efforce de rendre compte de l'absurdité du système qui a conduit à une telle aberration. Surtout, il va s'attacher à nous décrire l'étonnement de ces hommes, leur incompréhension devant ce qui leur arrive. Par le truchement d'un travail d'écriture poétique et méticuleux, il explore tout à la fois la détresse intérieure des internés et leur capacité à bricoler des germes de résistance intérieure face à la négation de leur humanité.


isola-del-gran-sasso-2.jpgLa force du lieu est prégnante dans cette histoire. Les Abruzzes, c'est un environnement et une nature exceptionnelle, la verticalité du Gran Sasso qui domine de sa masse minérale toute la région. C'est aussi des habitants dont le regard renvoie les chinois à leur propre étrangeté en même temps qu'il manifeste une relative bienveillance pouvant aller jusqu'à la compassion. C'est à partir de ce terrain-là que derrière une apparente résignation, ils vont peu à peu effectuer ce travail de re-surrection intérieure, une lente réconciliation avec leur propre humanité. Une reconstruction par bribes, et par le biais de choses en apparence dérisoires (comme par exemple, un minuscule instrument de musique bricolé par l'un d'eux).


L'arrivée des chinois à Isola en 1942 aura été précédée par un regroupement au camp de Tossicia; là ils avaient été précédés par d'autres exclus du régime : les juifs d'abord, les tziganes ensuite. Un épisode sordide, un simulacre de conversion et de baptême collectif ne servira qu'à alimenter l'explosion de la haine et du ressentiment contenu, en même temps qu'il mettra en lumière la fragilité d'un système en train de se lézarder. En 1943, les évènements vont se précipiter. Certains parviendront à s'échapper et à rejoindre les forces de la résistance; d'autres seront transférés plus au nord par les Allemands venus reprendre les choses en main. Et la trace des cent seize Chinois se perdra dans la dispersion, les silences de l’Histoire et l’indifférence des hommes....

 

Au centre du roman, une parenthèse lumineuse : la rencontre silencieuse entre une villageoise et un chinois jeté à terre par la fatigue, un échange de regard qui fait basculer le récit des ténèbres vers la lumière d'une humanité qui enfin se retrouve... C'est pour moi le plus beau passage du livre...

 

La semaine où je terminais le roman de Thomas Heams-Ogus, nous avons participé à deux soirées dans le cadre d'une manifestation organisée à Lyon par la maison des Passages sur le thème "Des résistances à l'esclavage à la créolisation du monde". Au programme une pièce de théatre "Ebène", par le Théatre d'Etoile, et le film "Aliker" de Guy Deslauriers.


Ebene2.jpgAux deux soirées, Patrick Chamoiseau était présent. Il a longuement évoqué les résistances silencieuses qui ont permis aux esclaves de se reconstruire intérieurement après le passage du gouffre des bateaux négriers où leur humanité avait été niée, anéantie... Pour Chamoiseau, la littérature est un puissant outil d'investigation qu'il mobilise pour explorer précisément les chemins par lesquels des individus ont bricolé peu à peu leurs propres résistances intérieures face à l'épouvantable machine à broyer que fut pendant quatre siècles l'entreprise esclavagiste. Il rend visible ce travail intérieur par lequel des individus ont recousu peu à peu la tunique de leur humanité mise en lambeaux. Il donne à entendre ce bruissement des âmes, celui-là même que le jeune "béké" Alexis Léger, ne pouvait percevoir derrière les "faces insonores couleur de papaye et d'ennui"...

En l'écoutant,   je ne pouvais m'empêcher de trouver une étonnante proximité avec le travail entrepris par Thomas Heams-Ogus dans son premier roman; il n'a peut-être pas encore le talent littéraire de Chamoiseau, mais, me semble-t-il,  il en a l'esprit... Et par son livre, il nous donne du grain à moudre; car en ces temps où le capitalisme mondialisé n'est qu'une vaste entreprise à broyer les individus, nous sommes loin d'avoir terminé ce travail de lente reconstruction de notre humanité par des détours qui risquent d'être les plus inattendus...

 


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Voyage par-delà le Grand Fleuve avec Francis Pornon

Publié le par MiJak

Après un long silence, je reviens d'un mois riche en évènements, en rencontres, en lectures aussi... Impossible de tout résumer ici ! Parmi les moments les plus marquants, j'en retiens un :

 

Francis.jpgLes retrouvailles avec notre ami Francis Pornon, écrivain et poète. C'était  à l'occasion de la soirée de clotûre du festival "Parole Ambulante" le 22 octobre dernier,  au cinéma Gérard Philippe à Vénissieux. Francis y donnait lecture de quelques extraits d'un de ses derniers polars avant de remettre le prix Jean Lescure, attribué au lauréat d'un concours de nouvelles sur le thème du cinéma. Ce n'est pas par hasard si Francis faisait partie des écrivains invités cette année. Le fil conducteur de cette édition 2011 de "Parole ambulante" était emprunté à l'un de ses poèmes qui a donné son titre à un recueil de textes poétiques divers : "Par-delà le Grand fleuve"...Ce recueil vient d'être publié en mai 2011 aux éditions "La Passe du vent"

 

Le Grand Fleuve, pour Francis, c'est la Méditerranée, selon l'expression que lui avait apprise un de ses élèves lorsqu'il enseignait la philosophie au lycée de Bejaia en Algérie. "Mare nostrum", notre mer (notre mère !), cette Méditerranée qui a façonné notre imaginaire commun, que nous soyions de la rive nord ou de celle du sud... Elle imprègne le coeur, les mots, l'écriture de Francis.

mosquee-de-Cordoue-2.jpgEn cette soirée d'octobre, le Grand Fleuve baignait encore nos échanges, tandis que nous évoquions les souvenirs de l'aventure vécue ensemble au sein de l'association "Averroès" dont Francis fut de nombreuses années le président, avant de retourner en terre occitane.

 

Jeter des ponts entre les deux rives de la Méditerranée, ou plutôt arracher à l'oubli les liens d'amour tissés entre les langues et les cultures (amour dont El Andalous est en quelque sorte la métaphore), en déceler les fécondations invisibles et les métissages inattendus, tel était notre projet. Projet un peu fou, sans doute. Il fallait toute la conviction et l'énergie de Francis pour donner sève et vie à ce projet et nous porter toujours plus loin ...


Francis me fit part de la grande tristesse que lui avait causé la disparition en 2004 de son vieux compagnon, le guitariste Miguel-Oscar Miranda dont la musique avait joué tant de fois de ses textes comme d'une partition, en particulier "Par-delà le grand fleuve" et "Chanson d'amour de loin". Un autre musicien, Sergio Ortega, disparu un an plus tôt, reste aussi gravé dans le coeur de Francis. Chilien exilé, il avait composé le fameux opéra "Splendeur et mort de Joachim Murieta" sur le texte de Pablo Neruda... et avait mis en musique "Le trésor magnifique" (texte de Francis) qui fut joué pour la première fois à l'auditorium de Lyon en 2000.

Il me parla enfin de son travail d'écriture  qu'il continue à présent sur les rives de la Garonne : des polars, bien sûr, car c'est un genre qu'il affectionne particulièrement (ses derniers titres : "Rêves brisés" et "Toulouse barbare"), mais aussi des notes de voyages ("Algérie des sources"), sans oublier la poésie...


 

De cet entretien - hélas trop bref , je ne repartis pas les mains vides puisque je rapportai  deux livres : "Par-delà le grand fleuve" (poésie) et "Cap au sud" (Reportages et carnets de route).

 

 

"Lorsqu'en nous nous croirons, quand nous nous aimerons

Sur la mer éternelle et sous l'azur durable,

Là, les grands vents des mots et les chairs sous-marines

Au grand pays de l'autre auront profonde mine,
Les bijoux et les yeux se fondant en l'orage,

Au désir rouge, à blanche paix, nous renaîtrons"

 

(Le Trésor Magnifique, dans Par-delà le grand fleuve, La Passe du vent, 2011, p.66)

 

"...

automne_arbres_feuilles_mortes-copie-1.jpgNous autres sommes des arbres aux feuilles mortes

Mais la sève continue de monter

Et nous restons seuls cultivant

Envers et contre mers et vents

De l'amour du passé le chant

Dans le poème à plusieurs temps

et pour le malheur

Ou peut-être le bonheur

Nous portons un tatouage au coeur..."

 

 

Ce deuxième extrait est tiré de "Chanson d'amour de loin" (ibid. p. 61), poème qui porte en exergue ce mot de Joë Bousquet : "Chacun est l'errant."

 

Francis, éternel errant,  explorateur des territoires de la fraternité, bêcheur fouillant l'épaisseur du divers, traquant les lentes germinations de l'humain... "On peut prendre Francis Pornon pour un Juif de Rabat, une Arabo-Andalou de Cherchell, un Berbère de Carcassonne, un Occitan de la Réunion. Petit Poucet semant ses cailloux dans la forêt d'une humanité où il aimerait se retrouver." (Charles Silvestre dans la préface de "Cap au Sud").

 

Dans un article au sujet du livre "Choses vues en Egypte" de Roger Vailland, Francis, lui-même infatigable voyageur, écrivait : "...le voyage recèle une clé irremplaçable pour aiguillonner la lucidité, pour se réveiller à l'émerveillement devant le monde et à l'émotion devant les hommes, se réveiller tout court."  

(Cap au Sud, Ed. Le temps des cerises, 2006, p. 93)

Une vérité que feraient bien de méditer tous ceux qui partent en voyage ou qui en reviennent...

 

En tout cas, il est des hommes et des femmes dont la rencontre est une bouffée d'oxygène. Francis, tu es de ceux-là. Merci à toi, tes mots réveillent en nous une lucidité salutaire en ces temps où l'anesthésie généralisée menace de toutes parts.


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