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Un été en poésie (suite) : Machado, Perse et Benjamin

Publié le par MiJak

expo st john perseJe venais de terminer la lecture du Cahier sur Saint-John Perse (voir article précédent) lorsque nous sommes partis, mon épouse et moi, passer quelques jours de vacances entre Narbonne et Perpignan. Nous avions programmé de retourner nous promener sur la « Côte Vermeille » qui nous avait tellement enchantés lors de notre première visite l’an dernier. Notre passage dans la ville de Collioure coïncidait avec la période du festival "Un livre à la mer". Or, hasard ou humour (?) le théme  de cette année 2011 (année des Outremers)  était "Machado et O'brian invitent Aimé Césaire et Saint-John Perse" !

 

IMGP0018Plus précisément, ce samedi 27 août, était programmé un entretien avec Ernest Pépin, le poète guadeloupéen, sur "St-John Perse le poète". Malheureusement, l'horaire prévu pour cet entretien ne nous permettait pas d'y assister...  Souhaitons que le texte de cet échange ou un enregistrement se trouvera disponible sur le site du festival où en un autre endroit. Car j'aurais aimé vibrer en écoutant cet homme chaleureux, ce poète à la verve colorée qu'est Ernest Pépin nous faire ressentir la prolifération du verbe persien... D'autant que le "lieu" choisi pour cet entretien était le square Caloni, au pied du château, face à la mer, dans ce décor éminemment poétique de la cité catalane. Dieu sait si Perse était sensible au "lieu", au vent ... et à la mer !


Mais Collioure offre tellement de beautés au regard que finalement  renoncer à ce plaisir n'aura pas été trop douloureux. Il est vrai que nous avions eu le plaisir de rencontrer Ernest Pépin à Lyon, le 10 mai dernier,  dans le cadre d'un hommage rendu à Aimé Césaire et Edouard Glissant, et auquel participaient aussi Daniel Maximin, Simone Schwartz-Bart, Joby Bernabé, Lyonel Trouillot... pour un moment d'intensité poétique difficilement oubliable. Et puis, de retour à Lyon, j'ai fini par dénicher sur Internet quelques  extraits d'un l'entretien que Ernest Pépin (alors jeune !) avait accordé à Jean-Denis Bonan en 1995, pour évoquer le caractère profondément créole de la poésie de Saint-John Perse. On peut le voir et l'entendre sur le site SJPerse.org, en cliquant ICI.


Pour l'heure, je décidai de me changer les idées en pénétrant  sous le chapiteau installé sur le quai qui sépare la plage du Boramar du port d'Avall. Avec les stands des éditeurs et libraires situés à cet endroit, le titre du festival - "Un livre à la mer" - prenait tout son sens !
Je passai devant le stand des éditions "La Louve". Y étaient exposés plusieurs volumes de la collection "Terre de mémoire". Un titre attira mon attention : "Collioure, la mémoire et la mer". "C'est le Collioure intime dont il est question dans ce livre" me dit l'éditeur. "Si vous souhaitez, vous pouvez parler avec l'auteur qui est ici." Un homme était assis à la table à côté. Il me tendit la main en souriant et se présenta : Brice Torrecillas. Nous échangeames quelques mots; il m'avoua ne pas être colliourenc, mais toulousain. "D'origine espagnole" ajouta-t-il malicieusement, comme si la consonnance de son patronyme ne m'avait déjà alerté ! Son amour pour Collioure remonte à pas mal d'années, et c'est cette amour qu'il a voulu exprimer dans son livre. L'ouvrage est tout à la fois une déclaration d'amour à la cité catalane et un hommage à l'un de ses fils, René Francès. Ce dernier, catalan pur jus, devenu ami de l'auteur, l'avait initié aux  mystères de sa ville et lui avait "livré l'âme de Collioure..."

J'ouvris le livre et tombai à la première page sur les lignes qui décrivent la tombe  où le poète  Antonio Machado, mort en exil, repose aux côtés de sa mère, dans le petit cimetière de Collioure. Nous avons donc parlé de Machado; je me souviens avoir évoqué la figure de  Walter Benjamin, qui s'est suicidé à Port-Bou alors qu'il venait de franchir la frontière pour échapper aux nazis.

IMGP0001.JPGA Banyuls, la patrie du sculpteur Maillol, une plaque rappelle le chemin d'exil de Walter Benjamin. Je l'avais photographiée l'an dernier lors de notre premier voyage sur la côte vermeille.Je confiai à Brice que c'est grâce à l'auteur somalien Abdourahmane Waberi, dans son livre "Passage des larmes", que j'avais découvert la trajectoire dramatique de Benjamin.  Et  grâce à lui et à son petit livre sur Collioure, je venais de découvrir le destin de Machado !

Antonio, Walter...le poète et le philosophe,  deux hommes si différents et pourtant réunis par un même destin funeste. A un an et demi d'intervalle ils ont emprunté la même route d'exil : d'Espagne en France, pour l'un, de France en Espagne pour le second.  Tous les deux fuyaient pour échapper  à la barbarie fasciste. Tous les deux sont morts de désespoir et de tristesse en terre étrangère, juste de l'autre côté de  la frontière qui devait leur ouvrir les portes de la liberté... Jacques Issorel dans un beau texte évoque cette parenté de destin entre les deux hommes. Cliquer sur ce lien.



IMGP0021.JPGJ'aurais aimé prolonger longtemps ce moment d'échange littéraire, dont la saveur était  agrémentée par la beauté du lieu. Il a fallu pourtant rompre le charme et reprendre la route, celle-là même qu'avaient empruntée Machado et Benjamin. Sous le soleil, cette route de la corniche est d'une beauté dont on ne se lasse pas.

Ce jour-là, nous avons à nouveau traversé Banyuls avant de poursuivre jusqu'à Cerbère où nous avons fait une halte au Cap du même nom.

Après avoir passé la frontière, nous avons traversé Port-Bou jusqu'à un point de vue nous offrant une vue plongeante sur la petite cité frontalière espagnole. Un incident mécanique (sans gravité) nous a obligé à rebrousser chemin, l'après-midi étant déjà fort avancé. Nous avons quitté Port-Bou pour revenir de l'autre côté de la frontière, sans avoir eu le temps de voir la tombe de Benjamin, ni même apercevoir le monument mémorial érigé en son honneur dans le cimetière de la cité catalane. Pas plus que je n'ai eu le temps d'aller rendre visite à la dernière demeure de Machado.


IMGP0025.JPGSur le chemin du retour, pourtant, nous avons eu le temps de faire une halte et une brève visite au site de  Paulilles.Située à proximité de Port-Vendres, cette anse naturelle abritait une usine de dynamite, créée par Alfred Nobel lui-même  en 1870, et où cinq générations d’ouvriers se sont succédées jusqu’à la fermeture définitive de l’établissement en 1984. Acquis par le conseil général des Pyrénées-Orientales, le site est de venu un lieu de mémoire ouvrière et un conservatoire de la faune et de la flore du littoral.

Un bref arrêt à Port-Vendres nous permit  de savourer encore la beauté de cette côte. Etre assis à une terrasse sur le port, devant un verre de Banyuls accompagné d’une assiette d’anchois, est un  moment de pur bonheur !


Tandis que nous faisions route vers Port-la-Nouvelle, je ruminai toutes les rencontres de cette journée et les mots des uns et des autres se bousculaient dans mon esprit…

 

Les vers de Machado :


« Tout passe et tout demeure Mais notre affaire est de passer
de passer en traçant

des chemins
des chemins sur la mer."


         (Antonio Machado, Proverbes et Chansons)


Les mots de Walter Benjamin :

"Il n'y a aucun document de la culture qui ne soit aussi de la barbarie". (Passages)

ou encore : « Le langage est tout simplement l’essence spirituelle de l’homme » (« sur le langage » in Œuvre I, p. 148)


antonio_machado.jpgEt de nouveau Antonio Machado :


« Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes derrière toi
Tu vois le sentier Que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur ! Il n'y a pas de chemins
Rien que des empreintes laissées sur la mer »


Et en écho, ce vers tiré d’Amers de Saint-John Perse :

« la Mer, immense et verte comme une aube à l'orient des hommes »


Et ce sentiment qui m’envahit alors, d’avoir vécu cette journée là comme l'un de

« Ces jours bleus et ce soleil de l’enfance ».

   Ces mots sont considérés comme le dernier vers écrit par le poète Antonio Machado juste avant sa mort sur un morceau de papier retrouvé par son frère dans la poche de son pardessus :


« Estos dias azules y este sol de la infancia».

 

 

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Un été en poésie : Saint-John Perse

Publié le par MiJak

Europe-SJP.jpgParmi les lectures qui ont accompagné mes vacances ce mois d'août, le cahier de la revue "Europe" consacré à Saint-John Perse. Un Numéro qui date de 1995, mais qui est riche par son contenu.

J'ai retenu en particulier l'article de Maryse Condé "Eloge de Saint-John Perse". Le titre est trompeur, car l'auteur y avoue sans ambages son aversion et son antipathie pour l'homme et pour sa poésie qui jusqu'à aujourd'hui ne lui procure "ni jouissance, ni plaisir". Pourtant, elle y fait l'aveu que sous la poussée de ses étudiants - américains en particulier -, elle a été conduite peu à peu à reconsidérer sa vision jusque-là trop monolithique et à modifier ses sentiments à l'égard du poète. Peut-être parce que lors d'un de ses retour à son île natale, elle a éprouvé comme Alexis Léger "la douleur de ne pouvoir étreindre ce qui n'est plus", à savoir le monde de sa propre enfance, comme un objet irrémédiablement perdu ?

Maryse Condé a donc introduit Saint-John Perse dans le programme de ses cours de littérature. Ce qui ne l'empêche pas d'avouer que sa poésie continue de la rebuter :"Je la trouve verbeuse, froide, même si lui-même définissait ainsi la poésie : "elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes." Pourtant j'y trouve en toutes saisons, comme dit Ungaretti, "une accession au détachement des songes".

 

J'ai lu avec intérêt l'ensemble de la revue. J'ai trouvé particulièrement éclairant l'étonnant échange de lettres entre André Breton et Alexis Léger. Le premier  écrivait dans le Manifeste du Surréalisme :"Saint-John Perse est surréaliste à distance". Or ce que révèlent leurs échanges, par lettres et par oeuvres interposées, c'est sans aucun doute une indéniable parenté intellectuelle et poétique entre deux hommes qui se reconnaissent de la même trempe; mais plus encore une volonté farouche de préserver leur liberté et une solitude dont l'un et l'autre savaient qu'elle était le seul moyen de préserver leur capacité créatrice.

SJP.jpg

Deux articles m'ont passionné qui concernent le rapport que le poète entretenait avec les mots (et les dictionnaires !) : "Saint-John Perse et les mots" (par Joëlle Gardes-Tamine) et "L'obscurité du visible : ou le malentendu sur la propriété du mot" (par Henriette Levillain).Articles à lire absolument pour qui veut connaitre et comprendre le travail inlassable de cet infatigable artisan du langage que fut Saint-John Perse. A prolonger bien sûr par la lecture et l'écoute des commentaires données à ce propos par Joelle Gardes-Tamine sur le site  : http://www.sjperse.org/mots.html (site sur SJP réalisé par Loïc Céry).

 

Et puis pour clore ce cahier, le discours de Stockolm, reproduit en intégral. Texte dont l'objet est précisément la poésie et dont on peut dire - comme le souligne l'étude de Michèle Aquien - que s'il ne s'agit pas de poésie, il présente de singulières et évidentes qualités poétiques.

 

"J'ai accepté pour la poésie l'hommage qui lui est ici rendu, et que j'ai hâte de lui restituer.../...

 

Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord «poétique» au sens propre du mot; et dans l'équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s'exerce, initialement, pour l'entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va plus loin et de plus loin? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence. La réponse n'importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l'esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne..../...

 

Elle s'allie, dans ses voies, la Beauté, suprême alliance, mais n'en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l'art de la vie, ni de l'amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes. L'amour est son foyer, l'insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l'anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus. Elle n'attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n'a d'elle-même à justifier. Et c'est d'une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu'elle embrasse au présent tout le passé et l'avenir, l'humain avec le surhumain, et tout l'espace planétaire avec l'espace universel. L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore; celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain. Son expression toujours s'est interdit l'obscur, et cette expression n'est pas moins exigeante que celle de la science..../...


 

L'inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l'accoutumance..../...


 

Face à l'énergie nucléaire, la lampe d'argile du poète suffira-t-elle à son propos? Oui, si d'argile se souvient l'homme.

Et c'est assez, pour le poète, d'être la mauvaise conscience de son temps."

 


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