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La musique des mots : Suites byzantines de Rosie Pinhas-Delpuech

Publié le par MiJak

Suites-byzantines.gifCet ouvrage est le 2ème volet d'une trilogie dont le premier volume - que je n'ai pas lu - s'intitulait  "Suite byzantine" (au singulier) et était paru en 2003.

 

Il est composé de deux parties :


- la première "Suite byzantine" est une série de courts récits. Dans une langue poétique, douce et imagée,  Rosie Pinhas-Delpuech restitue l'atmosphère dans laquelle a baigné son enfanceà Istambul, dans une maison située rue "du vent du Nord" (Poyraz Sokak en turc); l'écriture colle en permanence aux yeux et surtout aux oreilles de l'enfant qu'elle était, pour rendre compte de l'atmosphère sonore, liée à la musique des différentes langues qui l'ont marquée. Un véritable labyrinthe linguistique  et musical (car chaque langue a sa musique propre). Entre le français (langue du père), le judéo-espagnol parlé par les femmes à la maison, le turc, langue du "dehors" dont l'apprentissage à l'école d'Ataturk marquera son ouverture au monde; et bien sûr l'allemand, la langue maternelle mais qui restera  "absente" car frappée d'interdit, dans une famille juive ("Comment peux-tu encore aimer l'allemand après ce qui s'est passé, après ce qu'ils nous ont fait...?"), l'allemand, langue des berceuses le soir et des secrets entre adultes. D'autres langues complètent cette palette sonore : les musiques et les langues entendues le soir devant l'énorme poste de radio Blaupunkt avec son "grand oeil vert"; le grec des habitants de l'île d'Antigoni où elle passe l'été; le russe des immigrants, rescapés de la révolution soviétique; le bulgare, lanque maternelle du père... Et puis l'hébreu, dont les lettres carrées entrevues lors d'un mariage à la synagogue ont imprimé au coeur de l'enfant une sorte de terreur sacrée; une fascination qui la conduira à l'âge de 20 ans à apprendre cette langue dont elle finira par faire profession. Rosie Pinhas-Delpuech est en effet traductrice et directrice de la collection « Lettres hébraïques » chez Actes Sud.

 

- la seconde partie intitulée "Entre les Iles et autres histoires"  rassemble d'autres souvenirs de son enfance stambouliote. Elle se compose de neuf histoires, gaies et crues, écrites à la première personne. Dans un style coloré, l'auteur nous fait voyager entre les langues toujours, entre les sexes, entre les riches et les pauvres, entre les Grecs, les Turcs, les Juifs, les Arméniens.  pour restituer l’Istanbul cosmopolite des années 60.


The_Princes_Islands.jpg

Les îles des Princes / Istambul

 

La lecture de ce livre a été pour moi un vrai régal. Pourquoi l'ai-je aimé ? Peut-être parce que, malgré un parcours personnel évidemment très différent de celui de Rosie Pinhas-Delpuech, il a fait émerger plein de réminiscences de mon enfance, de souvenirs liés - comme pour elle - à la musique des mots entendus dans la bouche des adultes,  des sons dont on cherche à déchiffrer le sens, grâce à toutes sortes d'associations phonétiques et d'invraisemblables découpages sonores... Le mérite du livre de Rosie Pinhas-Delpuech est de m'avoir fait redécouvrir la richesse et la poésie des sonorités qui ont bercé ma propre enfance : la musique du français, ma langue maternelle, mais aussi celle du patois parlé par mon père et les adultes qui passaient à la maison (un patois apparenté au Francoprovençal); le latin d'Eglise appris à l'âge de six ans. Est-ce que cela préparait  ce qui s'en est suivi ? Après les apprentissages classiques du collège (latin, grec ancien, anglais),  mon itinéraire m'a conduit, à l'âge adulte, vers de nouvelles musiques, grâce à d'autres plongées linguistiques : italien, hébreu biblique,  hébreu moderne (tiens, mon chemin croise celui de Rosie !), mais aussi d'autres langues anciennes plus improbables : araméen, ougaritique... Un peu d'espagnol et d'allemand; avant de m'initier à l'arabe dialectal algérien. Et enfin, depuis la rencontre avec celle qui est devenue mon épouse, découverte d'un nouvel univers sonore : celui de la langue créole martiniquaise... Ce que je retiens de la lecture de "Suites byzantines" c'est qu'une langue, apprise dans l'enfance ou plus tard , nous habite et nous travaille de l'intérieur, comme une petite voix qui s'ajoute à d'autres pour former une polyphonie dont l'harmonie est presque toujours imprévisible.


"J'aime les parlers, les sons qui nous font voyager immédiatement "
, dit Rosie Pinhas-Delpuech. Voyager dans les langues, c'est éprouver la diversité des imaginaires, c'est créer de nouvelles couleurs sur la palette de notre identité, forcément plurielle...

 

Rosie-Pinhas-Delpuech.jpgPour en savoir plus sur Rosie Pinhas-Delpuech, cliquer sur la photo (site RFI) et écouter en particulier l'émission "En sol majeur" qui lui était consacrée le 21 avril 2010.


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Féroces tropiques

Publié le par MiJak

 

Feroces-tropiques.jpgLe titre de ce superbe album de BD est, sans aucun doute,  un clin d'oeil à Lévy-Strauss (Tristes tropiques).


Il évoque la trajectoire d'un peintre allemand méconnu, Heinz von Furlau, qui embarque en 1913 pour une mission océanographique en Papouasie Nouvelle-Guinée, alors colonie du Reich Allemand.


A bord, Heinz est considéré comme un « gribouilleur égaré ». Bien que peintre d'Etat, il ne perd pas une occasion de se poser en esprit indépendant, soucieux de rester un homme libre, fidèle à ses intuitions et à l'écart des courants ou des groupes constitués. Il est considéré comme un naïf idéaliste par les officiers et nombre de marins du bord.  


En Papouasie, l’artiste se pose en défenseur des indigènes, quitte à devenir un paria. Tel Gauguin à Tahiti, il vit avec une autochtone, et peint à s’en étourdir. Mais la guerre va le rattraper, et Heinz va connaître la boucherie sur le front de la Somme en 1916… Les horreurs de la Grande Guerre lui apparaissent d'une absolue férocité, sans comparaison avec la prétendue sauvagerie des Papous. Mystérieusement épargné par la guerre, il réussira à rejoindre à nouveau la Papouasie et vivre à nouveau au milieu de ce "peuple de peintres" qui dessinent sur les corps et sur le sable. Et avec eux, "regarder la nuit et les esprits. La seule vérité.... Transformer le sang de la guerre en pigments. Peindre l'indicible pour dépeindre la folie... Tourner le dos à la représentation. ne plus peindre que la lumière..."

 

BD-Pinelli.JPG

 

Le scénario écrit par Thierry Bellefroid est magnifiquement servi par le travail (colossal !) de Joe G. Pinelli pour faire de cet album à la fois une biographie criante de vérité humaine et un véritable musée miniature de peinture expressionniste.


Tellement vraisemblable et avec un graphisme d'une telle force que je me suis laissé moi-même prendre au jeu, persuadé qu'il s'agissait d'une authentique biographie d'un peintre nommé Heinz von Furlau !


Il faut dire que le colophon final signé de Dietrich Krüger, professeur de peinture contemporaine au Kunsthistoriches Institut de Berlin, ajoute encore à l'effet de vérité historique.Il fait d'ailleurs allusion à Otto Dix, un de ces peintres allemands marqué par la grande guerre.

 

 


Dans l'album, Heinz apparaît d’abord comme un partisan du fauvisme et de l’expressionnisme, et lorsqu'il est fait prisonnier par une tribu papoue, il évoque ses amis :"Mourir sans revoir Kirchner et Heckel, mes amis expressionnistes. Mourir sans avoir pu peindre la dernière toile."  Il nomme ici deux des signataires du manifeste des "jeunes artistes" qui se retrouvent en 1905 à Dresde avant de former le groupe baptisé "Die Brücke" (le pont). Ces artistes, dits "expressionistes" ont en commun d'avoir voulu, au début du xxème siècle, renouveler la peinture en privilégiant l'expression de leurs émotions les plus profondes et proposer les images d'une réalité déformée ou totalement réinventée.

Ils seront rejoints pour un temps par le peintre Emil Nolde (1867-1956).

Ce que l'on sait de ce dernier, esprit libre, farouchement attaché à son indépendance, correspond assez bien au portrait de Heinz von Furlau dans l'album. En outre, influencé à ses débuts par Van Gogh et marqué par la démarche picturale de Gauguin, il a lui-même participé en 1913-1914 à une expédition organisée par l'administration coloniale allemande chez les Papous de Nouvelle-Guinée ! Fasciné par les peuples primitifs, il est saisi par la simplicité et la pureté des indigènes. Il en rapportera des portraits attentifs et respectueux, empreints de douceur et même de tendresse.


Famille-papoue.jpg

Famille papoue, Emil Nolde, 1914 ( Huile sur toile  73 x 88 cm)

 

Pas étonnant alors que les Nazis aient fait figurer 48 de ses œuvres dans l'exposition d'art « dégénéré » organisée par eux à Berlin en 1938. Refusant de se soumettre à l'esthétique du parti, l'artiste s'est vu en 1941 interdit de peindre. Mais il inventa sa propre manière de résister en produisant clandestinement des centaines de petites aquarelles, qu'il appelait ses « images non peintes ».


Je trouve l'album de T. Bellefroid et à J.G. Pinelli vraiment réussi. C'est un plaisir pour les yeux. Pinelli en particulier a fait oeuvre de peintre avec ses batons à huile, confirmant ainsi que la BD est bien le 8ème art.

Ce travail s'inscrit dans la droite ligne des expressionnistes allemands, ces artistes qui dans un monde déshumanisé par la guerre ont crié leur dégoût de la violence de l'homme contre l'homme et leur refus de l'homme nouveau ("l'homo germanicus") exalté  par le théoriciens nazis. Dans un monde d'aujourd'hui, confronté à la violence et menacé par la barbarie, toutes les formes de résistance sont indispensables pour inventer un monde en "relation".

 

Sur les expressionnistes et sur Nolde en particulier, un excellent N° de la revue Dada, consultable en ligne ici.

 

bdpinelli.jpgContrairement à ce que laisse penser la couverture, "Féroces tropiques" baigne dans le monde aquatique... La mer sert de fond de tableau à presque toute l'histoire.

L'album, en effet, s'ouvre sur cette phrase:

"La peinture c'est comme la mer, couleur, mouvement, mystère..."

et s'achève par ces mots :

"Se laisser enfanter par la mer. Couper le cordon avec la mère patrie, la mère partie. Enfant indigène né de l'équinoxe, accouché des vagues."

 

 


Je pensais aux mots du poète Edouard Glissant :

La mer, voici la mer ferreuse qu'enlaçaient
Tant d'entassements écroulés
Tant de mots rauques à plein bord...
Et nous avons aux mers plus d'écriture qu'il paraît
(Pays rêvé, pays réel, p. 64)
Et à l'ode maritime de Pessoa, dont voici un passage :
"Toutes les mers, tous les détroits, toutes les baies, tous les golfes
je voudrais les serrer sur ma poitrine, bien les sentir, et mourir!
Et vous, choses navales, vieux jouets de mes rêves!
Recomposez hors de moi ma vie intérieure!
Quilles, voiles et mâts, roues de gouvernail, cordages,
Cheminées des steamers, hélices, hunes, flammes claquant aux vents
Drosses, écoutilles, chaudières, collecteurs, soupapes,
Dégringolez en moi en vrac, en tas,
En désordre, comme un tiroir renversé sur le sol!
Soyez, vous-mêmes, le trésor de ma fébrile avarice,
Soyez, vous-mêmes, les fruits de l’arbre de mon imagination,
Thème de mes chants, sang dans les veines de mon intelligence,
Que vôtre soit le lien qui m’unit au dehors par l’esthétique,
Soyez mon pourvoyeur de métaphores, d’images et de littérature,
Parce qu’en réelle vérité, sérieusement, littéralement,
Mes sensations sont un bateau à la quille retournée,
Mon imagination une ancre à moitié immergée,
Mon anxiété une rame brisée,
Le réseau de mes nerfs un filet qui sèche sur la plage!"
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Quand toute vérité s'éloigne...

Publié le par MiJak

"Toute vérité s'éloigne, comme un vieil arbre sous la pluie." (Alain Bosquet)

 

Devrai-je effacer les quelques lignes que je me suis risqué à écrire en lien avec l'affaire "DSK" . Il faut dire qu'en quelques heures on est passé -pour reprendre les mots    d'Alain Bosquet - "du coq à l'antilope" ! L'affaire DSK est devenue  l'affaire "Nafissatou D." et finalement peut-être l'affaire "Cyrus Vance Jr", à moins qu'elle ne se transforme en traversant l'Atlantique en affaire "Tristane Banon"?

 

Le-temps-sauve-la-verite.jpg

                                           Le temps sauve la Vérité du Mensonge et de l'Ennui / François Lemoyne, 1737

 

Après les avoir relus, j'ai décidé de n'en rien changer aux articles publiés sur ce blog. Car, à aucun moment je l'avoue -et même en cet instant où tout nous pousse à échanger un scénario pour un autre - à aucun moment je n'ai réussi à me prononcer de façon définitive tant sur la culpabilité de l'accusé  que sur la crédibilité de celle à qui l'on fait endosser les habits de prostituée après l'avoir revêtu du manteau de la victime.

Car, même s'il s'avérait que cette dernière n'est qu'un habile manipulatrice, difficile de ne pas reconnaitre qu'elle a cependant été instrumentalisée par un procureur en quête de succès électoral... Et si elle a été l'instrument d'un complot organisé (par qui ?) faut-il admettre que les femmes de chambre qui ont manifesté devant le tribunal de New-York en faisaient partie également ? Personnellement, je ne le pense pas. Mais je suis peut-être naïf ?  Nafissatou D., dit-on,  dissimulait sur des comptes quelques centaines de milliers de dollars à l'origine douteuse.  Une somme qui est loin d'égaler la fortune - honnête - qui a permis à DSK de verser pour sa libération une caution évaluée à 6 millions de dollars... Au fait qu'est-ce que la crédibilité a à voir avec la richesse ? Qui croire ? Saura-t-on un jour ce qui s'est réellement passé dans la luxueuse suite 2806 du Sofitel de New-York ? La vérité est-elle condamnée à y errer indéfiniment, tel un fantôme insaisissable ?  Tant d'interrogations demeurent !

 

 

Je relis ces aphorismes poétiques d'Alain Bosquet :

 

"Sanctifier avant tout l'erreur."

 

"Qui sommes-nous pour croire ce qui est ?"

 

"Même la rose apprend à mentir."

 

"Je me nourris de fables et de malentendus."

 

Et encore celui-ci :

 

"Le réel ne peut plus m'émouvoir, et l'absurde me lasse."

 

C'est encore le même qui écrivait : "Vérité, pour être vraie, montre-toi plus lubrique !"

 

 

  Citations tirées de "Le gardien des rosées : aphorismes" / Alain Bosquet, Gallimard, 1990


 



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