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eclats de mots

Poème suspendu (Vénus Khoury-Ghata)

Publié le par MiJak

La route qui va de Circé à la Grande Ourse passe sous sa fenêtre

les enfants l'empruntent pour se rendre à l'école

les tabliers au passage accrochent une étoile dormante

une plainte s'élève en forme d'étincelle

Bérénice la frileuse rêve d'une couette

Bételgeuse l'égarée d'un jardin clôturé d'un trèfle à quatre feuilles

Le temps est au chèvrefeuille et à la méditation

les gens marchent dans leur sommeil

les écoles suivent le vent

les enfants sont en papier

Vénus Khoury-Ghata, Poèmes suspendus
Quelle est la nuit parmi les nuits . - Mercure de France, 2004, p.43

Poème suspendu (Vénus Khoury-Ghata)

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Expérience de l'hiver (Eric Sarner)

Publié le par MiJak

Turin juillet 2014
Turin juillet 2014

Les pluies lourdes
ces jours
espoirs trempés jusqu'à la mèche
depuis ce matin j'ai seulement marché
pour dire que
quelque chose marchait
le fil de corde a tenu bon
l'heure a passé
sans rechigner ni courir
et là
tandis qu'une chatte appelle
dehors
dans l'air mouillé
je vais
coucher ce qui reste en moi d'intact
avec
ce qui
n'est déjà
plus

Eric SARNER, Coeur chronique / Le Castor Astral, 2014, p. 22

Prix Max Jacob 2014

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Roger Dextre : un murmure continué

Publié le par MiJak

La rivière s'est pour ainsi dire, dans un mouvement de temps dont les torsions et la fluidité échappent à la prise et au désir de trouver, substituée à l'espace ouvert entier et non entier, s'y est subrogée àcause du défaut et de l'incapacité de s'en tenir à l'essentiel et tout simplement de s'y tenir durablement.

A un temps instantané et éternel (la joie) elle a offert la solution du venir, du passage, de l'aller; à l'immense elle a donné une figure plus basse, un tracé mieux situé qui sépare et unit les pentes des prairies contigües qu'un regard surplombe. On ne peut même pas dire que ce soit pour quelqu'un de particulier, volubile ou muet.

 

riviere.jpg

 

Et surtout au mutisme, à la stupéfaction et à l'exclamation, elle a insinué le propos du bruit, un murmure à peine articulé ni perçu dont la continuité, les éclats, de quasi silences, aussitôt démentis par la chanson plaisante, obstinée, riviéreuse de son cours, s'annoncent à l'oreille comme les contraires et les prémisses de la voix. Cette dernière, contrainte de commencer (d'avoir une intonation qui rompt, surprend, rugit, emporte) avant de poursuivre un dire, des phrases ininterrompues et reprises par le souffle, suit son décours jusqu'à une fin provisoire. Une halte. Entre deux mouvements de parler, l'un impossible, étranglé, l'autre tenté par un désir infondé et d'un empire inouï, une rivière fut la solution étrangère? Etrangère et quasiment hostile au vouloir en général et en particulier... Je me demande si je ne me suis pas déjà égaré. Ca sent la ferme et le hameau; il est trop tôt, ça réveille les chiens.

 

A travers

Roger DEXTRE, Entendements et autres poèmes. - La Rumeur libre, 2012, p.14-15

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Edouard Glissant : demains

Publié le par MiJak

Il n'est pas d'arrière-pays. Tu ne saurais te retirer derrière ta face.

 

C'est pourquoi dérouler ce tarir et descendre dans tant d'absences,

pour sinuer jusqu'à renaitre,

noir dans le roc.

 

Edouard GLISSANT, Boises, in : Le Sel noir, Gallimard (coll. "Poésie"), p. 186

 

Foret-Basse-Terre.JPG

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Le poète c'est toi (Mohammed Khaïr-Eddine)

Publié le par MiJak

soldat.jpg                                                     

  Le poète c’est toi qui te perds

en même temps que tout le sang du monde

                                                           criblé

                                                                    blessé
                                                                         comme ce soldat

de 1941 qui cogne à ma mémoire    
                                          et ne trouve plus large issue

que ma vie
                  ouvert sur un désordre

                                                                   au pays cette année les figues

mûrissent à même le rocher

                                        il saigne

                                        mais voici que la chambre ne

suffit plus

                    le poète c’est toi
                                       toi qui te nourris de la nostalgie
 du futur

 

 

Mohammed Khaïr-Eddine, Nausée noire, IX,
dans "Soleil arachnide", NRF-Gallimard (Poésie), 2009, p. 31

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Précision de l'éraflement (Bernard Vargaftig)

Publié le par MiJak

Ce qui n'est toujours pas dit

Ni ne berce ni n'obscurcit

La précision de l'éraflement

 

  Das was nicht immer gesagt ist

Weder wiegt noch verdunkelt

Die Genauigkeit der Ritzung

 

  (texte de Bernard Vargaftig,

traduit par Félicitas Frischmuth)

 

 

Luberon-copie-1.JPG

 

Dein Atem streift
die Schoten am Baum

aus dem Wasserspiegel

hier war Licht

im Blütenschacht

gleitet die Reihung

Wellen

federn die Luft

 

  Depuis la surface de l'eau

ton haleine frôle

les siliques sur l'arbre

la lumière était ici

dans la fosse en fleur

la file glisse

des flots

servent de ressort à l'air

 

(texte de  Félicitas Frischmuth,

traduit par Bernard Vargaftig)

 

 

Textes tirés de Windstoss / Coup de vent, Félicitas Frischmuth, Bernard Vargaftig .- Lieux dits, Strasbourg, 2001 (coll. Jour et nuit) , p.14 et p. 25

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La poésie, feu de la vie

Publié le par MiJak

feu foret

« La poésie est à la vie ce qu'est le feu au bois. Elle en émane et la transforme. Pendant un moment, un court moment, elle pare la vie de toute la magie des combustions et des incandescences. Elle est la forme la plus ardente et la plus imprécise de la vie. Puis, la cendre."

Pierre Reverdy

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Eclats de mots

Publié le par MiJak

"En chacun de nous se joue le destin de l'humanité " (Raimon Pannikar)

Raimon-Panikkar.jpg

Cette petite phrase du théologien indo-catalan est apparue il y a quelques jours sur l'écran de mon téléviseur au gré d'une émission dont le titre m'a échappé. La phrase, elle s'est installée dans ma tête. Et comme un aimant elle s'est mise à attirer d'autres paroles, recueillies ces derniers temps, et qui depuis tournent et s'enroulent dans mon esprit...  Pour quelle raison, je ne saurais le dire... Ou plutôt si ! Chacune d'elle est une perle, un éclat, dont le reflet témoigne de l'effort que font les poètes pour dissiper les ténèbres qui entourent  l'énigme de notre "être-au-monde"...

 

"Nous sommes des individus confrontés à une totalité-monde dont nous recevons des stimulations. L'expérience est plus intéressante qu'une transmission de vérité " (Patrick Chamoiseau)
Phrase entendue dans une interwiew de l'écrivain trouvée sur Internet où il parle de la diversité des langues et de la disparition de certaines d'entre elles : "Le problème c'est de faire en sorte que nos enfants disposent d'un imaginaire multilingue, c'est-à-dire qu'ils aient le désir imaginant de toutes les langues du monde, et si nous parvenons à cela, nous sommes sauvés !"

 

"Le ciel est un très-grand homme" (Charles Baudelaire citant Emanuel Swedenborg)
J'ai trouvé cette parole dans le petit ouvrage de Pierre Michon, "Corps du roi"; il en a fait le titre de son dernier texte où il évoque la disparition de sa mère et la place que la poésie - à travers deux textes majeurs :
la "Ballade des pendus" de François Villon et "Booz endormi" de Victor Hugo - peut tenir face à des événements tels que la mort d'une mère ou la naissance d'une fille. Il faut dire que Pierre Michon a eu une destinée singulière, devenu écrivain à 37 ans et père d'une fille à 53 ans. "Corps du roi" est un petit livre étonnant - étonnament autobiographique - où Michon évoque le "roi" Beckett (à partir de la photographie prise en 1951 par Lutfi Ozkok), Flaubert, Ibn Mangli, et enfin William Faulkner (là aussi à partir d'une photo de James R. Coffield de 1931). Il faut lire la présentation que Jean-Baptiste Harang fait de Michon sur Remue.net.

 

chazal_56b.jpg"L'enfant relie tout, comme le poète." (Malcolm de Chazal)

Parole tirée de "Sens unique", un petit livre que le poète mauricien a publié en 1974. Malcolm de Chazal a cherché à allier philosophie, poésie et science pour créer une cosmogonie où l'intelligence se fait par la connaissance de l'extra-visible. Il était particulièrement attentif aux corrélations universelles au sein desquelles s'échafaude une expérience entre les sens. Sa vocation de poète est née le jour où se promenant dans un bosquet de fleurs, il vit "pour la première fois une fleur d'azalée" le "regarder"...  Alors "Sens- plastique", son premier recueil d’aphorismes était né. Les fulgurances que recelait ce livre révélaient alors un regard neuf, fait de correspondances à la fois étranges et saisissantes sur la vie, le monde, l’amour, la foi, la nature, Dieu, l’univers...
Pourquoi ai-je été attiré par cet opuscule de Malcolm de Chazal ? A cause de son titre :"Sens unique", le même que celui d'un petit ouvrage de Walter Benjamin. Un ouvrage composé d'aphorismes, de fragments, de vignettes où tout s'interpénètre et se répond dans un jeu subtil de correspondances et d'analogies, et qui propose, lui aussi, un choc émotionnel, une expérience philosophique et poétique radicale... Certains commentateurs le considère comme le sommet de l'oeuvre littéraire de W. Benjamin et probablement l'un des plus grands livres de l'entre-deux-guerres.


 

"C'est un homme qui bouscule la terre en avançant" (Charles-Albert Cingria)

velo   

J'ai cueilli cette parole dans le très beau livre de Jacques Réda intitulé "Le bitume est exquis" et qui est consacré à l'oeuvre et au cheminement littéraire d'un auteur inclassable, suisse de naissance, resté hélas trop méconnu, et dont le nom lui-même est un poème : Charles-Albert Cingria (1883-1954).

"Je ne suis pas un nom, il n'y a que la vie qui m'intéresse"... "

« Mon âge : douze ans et demi et trente-six mille ans. Mes origines : le paradis terrestre. »

Amoureux de la vie, animé d'une foi en l'homme inébranlable, Cingria a laissé une oeuvre prolixe et exubérante, sur des sujets de la plus haute érudition (sur la musique, Pétarque, le Moyen-Age et la civilisation de St Gall, etc.), mais aussi - au fil de ses infatigables pérégrinations à vélo sur les routes de France et de Suisse -  sur une foule de sujets inattendus, sur tout, sur rien... et toujours dans une langue qui allie souplesse et fermeté, justesse et fantaisie, acuité et énergie...


"Cingria est un formidable moteur à explosion, un baroque, un amoureux éruptif de la langue dans la mesure où il lui découvre comme un pouvoir infini : celui de nommer bien sûr, mais plus encore d’habiter le monde et d’y percevoir des échos et des sonorités, une trame, des coloris à chaque fois inédits." (Patrick Kechichian, voir ici)


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