Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 19:43

« Lire, c'est voyager ; voyager, c'est lire » écrivait Victor Hugo…

 

C’est en compagnie d’un autre Victor, écrivain lui aussi et voyageur, que j’ai franchi le cap de la nouvelle année 2012… Segalen, pour ne pas le nommer, avec - en novembre - la lecture de son roman « René Leys ». François Mitterand s’était régalé à la lecture de l’ouvrage et l’avait salué comme un protype du roman moderne.

Conjointement, j’ai relu le recueil de « Stèles ». Quelques semaines plus tôt, j’avais pu - pour quelques euros- acquérir un exemplaire de ce petit trésor de poésie.


Celine-ripoll.JPGEt puis début décembre, il y eu la rencontre lumineuse avec la conteuse  Céline Ripoll, venue chez nous présenter son spectacle « La légende du cocotier ». Le répertoire de cette conteuse atypique balaie les légendes du Pacifique, de la Nouvelle-Zélande à l’ile de Pâques en passant par la Polynésie et les Marquises.

 

Son enthousiasme communicatif et son amour immodéré pour ces peuples et leurs cultures m’ont emporté une fois de plus sur les traces de l’auteur des « Immémoriaux ». J’ai lu avec avidité l’intégralité du volume intitulé « RENCONTRES EN POLYNESIE : Victor Segalen et l'exotisme », catalogue de l’exposition du même nom qui s’est tenue à l’été 2011 à l’abbaye de Daoulas, en terre bretonne. Occasion de replacer en perspective historique la démarche de Segalen découvrant la culture maori. Occasion de déconstruire certains clichés, par exemple sur le débat qui opposait Segalen à Pierre Loti à propos de l’exotisme.


Segalen-Taylor.jpg Presque au même moment, je débutais la lecture de la magistrale biographie écrite par Michael Taylor, intitulée : « Vent des Royaumes : les voyages de Victor Segalen ».

Le lecteur est ici invité à mettre ses pas dans ceux de l’infatigable exote breton.


L’originalité de l’ouvrage est de souligner le rôle décisif que joua dans l’itinéraire de Segalen ce qu’il appelle « l’intermède bouddhiste ». A la charnière entre la période polynésienne et la période chinoise, lors du voyage de retour de Tahiti en France, Segalen fit escale en Indonésie d’abord, puis à Ceylan. C’est à Java qu’il commença à organiser sa réflexion sur le concept d’exotisme. C’est à Ceylan qu’il fit la rencontre du bouddhisme. Ce dernier le séduit en tant que philosophie, mais les tendances du bouddhisme  asiatique à la religiosité suscite chez lui de l’agacement. Bien qu’il lui soit impossible d’acquiescer à la vision bouddhiste de l’existence humaine comme souffrance (car pour Segalen la vie est joie et la sensation bonne à sentir), il découvre dans le bouddhisme une étrange parenté avec son « exotisme ». En effet, l’un et l’autre sont en rapport avec les valeurs transcendantales..


Tete_de_Bouddha.jpg Je trouve intéressante la perspective suggérée par Michael Taylor. Au fond, on peut penser que pour Segalen cette rencontre avec le bouddhisme vint à point nommé. Il vient de quitter la Polynésie où il a fait la découverte d’un monde maori en perdition, et il est en train de poser les bases de sa notion d’exotisme. La rencontre et l’étude du bouddhisme à Ceylan lui permettra d’en préciser les contours. Le bouddhisme sera avant tout pour lui une « métaphore utile pour un exotisme en quête de transcendance ». Car pour Segalen, le but de l’exotisme est la connaissance de soi par la rencontre de l’Autre qui se cache au fond de chacun de nous. Mais cet Autre n’est jamais un objet possédé ; il ne peut être saisi que comme une connaissance intuitive, une sorte d’illumination intérieure. Après avoir assisté à une représentation théâtrale avec des artistes hindous à Colombo, Segalen écrira une pièce de théâtre sur la vie du Bouddha. Cette pièce, intitulée « Siddharta » est en réalité une parabole ; le parcours de Bouddha Gautama vers l’éveil devient, sous la plume de Segalen, la métaphore du cheminement de l’exote s’efforçant de dissiper peu à peu les voiles de l’illusion pour percevoir la réalité ultime : l’Autre en soi.


segalen-en-chine.jpgAprès cette prise de conscience décisive, il y aura bien sûr… la Chine ! La « véritable patrie spirituelle de Segalen » selon les mots du grand spécialiste que fut Henry Bouillier. Les voyages de Segalen en Chine occupent toute la deuxième moitié de l’ouvrage de M. Taylor. Il nous entraîne à suivre pas à pas le périple de Segalen et de son ami Gilbert des Voisins sur les routes et les fleuves de l’Empire du Milieu. L’auteur a abondamment puisé dans les « Feuilles de route » de Victor Segalen mais aussi dans les carnets de voyage de son ami. Il n’hésite d’ailleurs pas à comparer leurs écrits respectifs à propos des mêmes lieux ou des mêmes portions d’itinéraire. Comparaison éloquente ! Elle met en lumière combien pour Segalen le voyage en Chine était un voyage « intérieur », parsemé de « moments » d’intuition et d’illumination », jalons précieux sur le chemin de la connaissance de soi…


Plus qu’une simple biographie, l’ouvrage de Taylor nous fait assister à la gestation de quelques-uns des écrits les plus importants de Victor Segalen. Les « Immémoriaux », bien sûr ; mais surtout les ouvrages enracinés dans l’expérience chinoise : de « Feuilles de route » à « Equipée », en passant par « Briques et tuiles » ; de « Stèles » et « Peintures » à la rédaction plus tardive de « Thibet » ; sans compter le roman « René Leys » ou l’étonnant ouvrage « Le Fils du Ciel : chronique des jours souverains » 


Chine-yang-tse.jpg  
Il faut noter que d’autres textes moins connus ont été inspirés par la Chine. Ainsi deux nouvelles (« La tête » et « Le siège de l’âme ») avaient été groupées par Segalen dans un dossier intitulé « Imaginaires ». C’est sous ce titre que l’éditeur Rougerie les a publiées en 1981, en y adjoignant une troisième  « Le Grand Fleuve », ainsi que des fragments inédits. Notre bibliothèque municipale ayant la chance de posséder cet ouvrage, j'ai pu le feuilleter et m'en imprégner. La préface de cet ouvrage a été écrité par Henri Bouillier. Je lui emprunte les lignes suivantes, à propos de Segalen et de la Chine :


« Ce n’est pas la Chine, mais sa Chine qu’il évoque dans ses livres. Non pas une Chine arbitraire, c’est un sinologue trop averti, mais une Chine imaginaire, celle d’un poète habitué à distinguer dans le décor des choses l’envers mystérieux des signes. …/… Chine mythique, comme l’Orient de Gérard de Nerval, dont les coutumes, légendes, le tour de pensée et de dire lui proposent la clé de son monde intérieur et le chiffre de sa vie spirituelle. La Chine de Segalen, une sorte de palimpseste où sous le texte apparent se lèveraient à l’appel de la poésie le grimoire des secrets de l’âme et l’ombre d’un éternel absent. »
 
(Imaginaires / Victor Segalen . - Rougerie, 1981, p. 22)

 

 

Steles de midi

 

S’il faut laisser le dernier mot à ce cher Victor, cherchons-le dans son chef-d’œuvre : « Stèles ».

Plus précisément parmi les Stèles du Milieu, il y a celle-ci intitulée « Perdre le Midi quotidien ». Elle donne la clé de toute son œuvre. Et s’achève par ces mots :

 

 

 

 

Tout confondre, de l'orient d'amour à l'occident
héroïque, du midi face au Prince au nord trop
amical, -- pour atteindre l'autre, le cinquième,
centre et Milieu.

Qui est moi

Par MiJak
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Samedi 25 février 2012 6 25 /02 /Fév /2012 19:30

Paresse ou impuissance ? Lassitude ou angoisse de la page blanche ? Malgré mes efforts pour comprendre, je n'ai pas trouvé d'explication satisfaisante qui justifie ce silence de près de deux mois...  Parmi les nombreuses lecture, livres, articles ou poèmes qui ont parsemé ma route durant cette période, des mots m'ont imprégné, des passages m'ont nourri, porté. Si certains m'ont agacé, beaucoup m'ont fait vibrer.

 

J'emprunte les lignes qui suivent à  Lionel Bourg :

 

 

Neige-nuit.jpg " Parfois, je n'ai que des mots, ces maigres taches sur des feuillets qui jonchent la plupart de mes jours. C'est à peine si je puis les donner. Ils sont pauvres. Dérisoires... Des mots. Des peurs. Ou bien le vent, la bruine. La montagne derrière notre maison, où l'aube s'immobilise. Les arbres. Les froids de l'hiver. Les interminables nuits bleues de la neige.

 

     La fatigue.

 

     Nos mains rougies sur la fenêtre, brûlantes de ne pas se toucher...

 

     Alors j'écris. Quelques phrases de plus. Quelques phrases encore. Pour gribouiller l'absence. Travailler le silence. J'écris parce que je ne peux pas faire autrement et qu'un très vieux désir s'obstine, sans raison. Un frêle espoir, un ciel plus limpide, une toute petite larme.

 

      J'écris comme on ramasse une pierre. Comme on partage avec un chat une manière de chaleur.

 

.../...

L'amour, serait-ce donc cela ? Ces mots qui s'évanouissent au bord des lèvres, ces doigts qui dessinent sur des bouts de papier des îles interdites.

 

.../...

 

      Derrière la vitre, il n'y a que la pluie. Pas même la douleur. Rien que cette pluie dont l'écho se mêle au claquement des touches de la machine à écrire.

 

      J'écris comme il pleut.

 

      Comme il neige.

 

      Comme on frappe ou caresse dans le vide les ombres qui ne furent un destin.

 

Lionel BOURG, "Lettres de loin", dans : L'inscription des présages, Karedys éditions, 1992, p. 94-97

 

On peut lire des extraits de textes écrits par Lionel Bourg sur le site Lieux-dits.

 

 


Par MiJak
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Dimanche 8 janvier 2012 7 08 /01 /Jan /2012 23:50

Au tournant de la nouvelle année, nous avons eu la chance de passer quelques jours dans le magnifique pays du Luberon. Cinq jours de soleil, avec le vent du nord qui nettoie le ciel en balayant le sommet de ces montagnes, si chères à Giono. De retour à la maison, mon coeur et mes yeux sont encore inondés de lumière, et mes rêves me ramènent sans cesse vers ces horizons bleutés...  Jean Giono a chanté la majesté de la Montagne de Lure qui domine le pays de Forcalquier et célébré l'ivresse de pouvoir se déplacer "sur cette haute assise de terre comme sur un radeau perdu dans la pleine mer du ciel".

 

Faisant écho aux mots du poète de Manosque,  je découvre dans un recueil deux poèmes de Léon-Gontran Damas. J'y puise la sève des voeux que je formule en ce début d'année pour toutes les personnes qui me sont chères.

 

 

 

Luberon.JPGMON COEUR RÊVE DE BEAU CIEL PAVOISE DE BLEU

d'une mer déchaînée

contre l'homme

l'inconnu à la barque

qui se rit au grand large

de mon coeur qui toujours rêve

de beau ciel

sur une mer de bonheurs impossibles

 

Léon-Gontran DAMAS, Graffiti (1952)

in Black-Label et autres poèmes, Gallimard, 2011, p. 90

 

 

 

 

Gordes.JPGIL N'EST PAS DE MIDI QUI TIENNE

et bien parce qu'il n'a plus vingt ans mon coeur

ni la dent dure de petite vieille

il n'est pas de midi qui tienne

 

 

Prenez-en donc votre parti

vous autres

qui ne parlez jamais d'amour

sans majuscule

et larme en coin

Coucher-de-soleil-a-Gordes.JPGil n'est pas de midi qui tienne

 

 

Je l'ouvrirai

                    pas de midi qui tienne

Je l'ouvrirai

                    pas de midi qui tienne

 

 

J'ouvrirai la fenêtre au printemps que je veux éternel

 

Léon-Gontran DAMAS, Graffiti (1952)

ibid. p. 116

 


...Naviguer dans un ciel bleu sur une mer de bonheurs impossibles, ouvrir la fenêtre à un printemps que l'on espère éternel... voilà de quoi nourrir nos rêves pour 2012 !

Alors... Bonne et Heureuse année !

Par MiJak
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Vendredi 25 novembre 2011 5 25 /11 /Nov /2011 22:27

116-chinois.jpg Parmi les moments marquants de ces dernières semaines, la lecture du livre de Thomas Heams-Ogus , Cent seize chinois et quelques (Seuil). Grâce à une interwiew de l'auteur, j'ai découvert ce qui a servi de déclencheur pour l'écriture de ce roman. Il s'agit d'une note de bas-de-page trouvée dans un livre sur le génocide des tziganes qui a retenu l'attention de Thomas Heams-Ogus : 


" Entre 1942 et 1944, dans les Abruzzes, on a déporté et interné Juifs et Tziganes. Et 116 Chinois.”


"Cent seize" consonne étrangement avec "sans cesse". Et ce chiffre, ce fait minuscule rapporté à l'énormité de la guerre va obséder Thomas Heams-Ogus pendant des années. Il va enquêter, retrouver quelques traces, quelques détails, quelques souvenirs. Il va les replacer dans leur contexte historique, géographique.

Et à partir de cela, en s’en tenant à cela, il va écrire un roman qui essaye de comprendre, de saisir émotionnellement ces Chinois raflés et relégués par la bêtise du pouvoir fasciste au cœur de l’Italie profonde.


Il s'efforce de rendre compte de l'absurdité du système qui a conduit à une telle aberration. Surtout, il va s'attacher à nous décrire l'étonnement de ces hommes, leur incompréhension devant ce qui leur arrive. Par le truchement d'un travail d'écriture poétique et méticuleux, il explore tout à la fois la détresse intérieure des internés et leur capacité à bricoler des germes de résistance intérieure face à la négation de leur humanité.


isola-del-gran-sasso-2.jpg La force du lieu est prégnante dans cette histoire. Les Abruzzes, c'est un environnement et une nature exceptionnelle, la verticalité du Gran Sasso qui domine de sa masse minérale toute la région. C'est aussi des habitants dont le regard renvoie les chinois à leur propre étrangeté en même temps qu'il manifeste une relative bienveillance pouvant aller jusqu'à la compassion. C'est à partir de ce terrain-là que derrière une apparente résignation, ils vont peu à peu effectuer ce travail de re-surrection intérieure, une lente réconciliation avec leur propre humanité. Une reconstruction par bribes, et par le biais de choses en apparence dérisoires (comme par exemple, un minuscule instrument de musique bricolé par l'un d'eux).


L'arrivée des chinois à Isola en 1942 aura été précédée par un regroupement au camp de Tossicia; là ils avaient été précédés par d'autres exclus du régime : les juifs d'abord, les tziganes ensuite. Un épisode sordide, un simulacre de conversion et de baptême collectif ne servira qu'à alimenter l'explosion de la haine et du ressentiment contenu, en même temps qu'il mettra en lumière la fragilité d'un système en train de se lézarder. En 1943, les évènements vont se précipiter. Certains parviendront à s'échapper et à rejoindre les forces de la résistance; d'autres seront transférés plus au nord par les Allemands venus reprendre les choses en main. Et la trace des cent seize Chinois se perdra dans la dispersion, les silences de l’Histoire et l’indifférence des hommes....

 

Au centre du roman, une parenthèse lumineuse : la rencontre silencieuse entre une villageoise et un chinois jeté à terre par la fatigue, un échange de regard qui fait basculer le récit des ténèbres vers la lumière d'une humanité qui enfin se retrouve... C'est pour moi le plus beau passage du livre...

 

La semaine où je terminais le roman de Thomas Heams-Ogus, nous avons participé à deux soirées dans le cadre d'une manifestation organisée à Lyon par la maison des Passages sur le thème "Des résistances à l'esclavage à la créolisation du monde". Au programme une pièce de théatre "Ebène", par le Théatre d'Etoile, et le film "Aliker" de Guy Deslauriers.


Ebene2.jpg Aux deux soirées, Patrick Chamoiseau était présent. Il a longuement évoqué les résistances silencieuses qui ont permis aux esclaves de se reconstruire intérieurement après le passage du gouffre des bateaux négriers où leur humanité avait été niée, anéantie... Pour Chamoiseau, la littérature est un puissant outil d'investigation qu'il mobilise pour explorer précisément les chemins par lesquels des individus ont bricolé peu à peu leurs propres résistances intérieures face à l'épouvantable machine à broyer que fut pendant quatre siècles l'entreprise esclavagiste. Il rend visible ce travail intérieur par lequel des individus ont recousu peu à peu la tunique de leur humanité mise en lambeaux. Il donne à entendre ce bruissement des âmes, celui-là même que le jeune "béké" Alexis Léger, ne pouvait percevoir derrière les "faces insonores couleur de papaye et d'ennui"...

En l'écoutant,   je ne pouvais m'empêcher de trouver une étonnante proximité avec le travail entrepris par Thomas Heams-Ogus dans son premier roman; il n'a peut-être pas encore le talent littéraire de Chamoiseau, mais, me semble-t-il,  il en a l'esprit... Et par son livre, il nous donne du grain à moudre; car en ces temps où le capitalisme mondialisé n'est qu'une vaste entreprise à broyer les individus, nous sommes loin d'avoir terminé ce travail de lente reconstruction de notre humanité par des détours qui risquent d'être les plus inattendus...

 


Par MiJak
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Lundi 21 novembre 2011 1 21 /11 /Nov /2011 22:06

Après un long silence, je reviens d'un mois riche en évènements, en rencontres, en lectures aussi... Impossible de tout résumer ici ! Parmi les moments les plus marquants, j'en retiens un :

 

Francis.jpg Les retrouvailles avec notre ami Francis Pornon, écrivain et poète. C'était  à l'occasion de la soirée de clotûre du festival "Parole Ambulante" le 22 octobre dernier,  au cinéma Gérard Philippe à Vénissieux. Francis y donnait lecture de quelques extraits d'un de ses derniers polars avant de remettre le prix Jean Lescure, attribué au lauréat d'un concours de nouvelles sur le thème du cinéma. Ce n'est pas par hasard si Francis faisait partie des écrivains invités cette année. Le fil conducteur de cette édition 2011 de "Parole ambulante" était emprunté à l'un de ses poèmes qui a donné son titre à un recueil de textes poétiques divers : "Par-delà le Grand fleuve"...Ce recueil vient d'être publié en mai 2011 aux éditions "La Passe du vent"

 

Le Grand Fleuve, pour Francis, c'est la Méditerranée, selon l'expression que lui avait apprise un de ses élèves lorsqu'il enseignait la philosophie au lycée de Bejaia en Algérie. "Mare nostrum", notre mer (notre mère !), cette Méditerranée qui a façonné notre imaginaire commun, que nous soyions de la rive nord ou de celle du sud... Elle imprègne le coeur, les mots, l'écriture de Francis.

mosquee-de-Cordoue-2.jpg En cette soirée d'octobre, le Grand Fleuve baignait encore nos échanges, tandis que nous évoquions les souvenirs de l'aventure vécue ensemble au sein de l'association "Averroès" dont Francis fut de nombreuses années le président, avant de retourner en terre occitane.

 

Jeter des ponts entre les deux rives de la Méditerranée, ou plutôt arracher à l'oubli les liens d'amour tissés entre les langues et les cultures (amour dont El Andalous est en quelque sorte la métaphore), en déceler les fécondations invisibles et les métissages inattendus, tel était notre projet. Projet un peu fou, sans doute. Il fallait toute la conviction et l'énergie de Francis pour donner sève et vie à ce projet et nous porter toujours plus loin ...


Francis me fit part de la grande tristesse que lui avait causé la disparition en 2004 de son vieux compagnon, le guitariste Miguel-Oscar Miranda dont la musique avait joué tant de fois de ses textes comme d'une partition, en particulier "Par-delà le grand fleuve" et "Chanson d'amour de loin". Un autre musicien, Sergio Ortega, disparu un an plus tôt, reste aussi gravé dans le coeur de Francis. Chilien exilé, il avait composé le fameux opéra "Splendeur et mort de Joachim Murieta" sur le texte de Pablo Neruda... et avait mis en musique "Le trésor magnifique" (texte de Francis) qui fut joué pour la première fois à l'auditorium de Lyon en 2000.

Il me parla enfin de son travail d'écriture  qu'il continue à présent sur les rives de la Garonne : des polars, bien sûr, car c'est un genre qu'il affectionne particulièrement (ses derniers titres : "Rêves brisés" et "Toulouse barbare"), mais aussi des notes de voyages ("Algérie des sources"), sans oublier la poésie...


 

De cet entretien - hélas trop bref , je ne repartis pas les mains vides puisque je rapportai  deux livres : "Par-delà le grand fleuve" (poésie) et "Cap au sud" (Reportages et carnets de route).

 

 

"Lorsqu'en nous nous croirons, quand nous nous aimerons

Sur la mer éternelle et sous l'azur durable,

Là, les grands vents des mots et les chairs sous-marines

Au grand pays de l'autre auront profonde mine,
Les bijoux et les yeux se fondant en l'orage,

Au désir rouge, à blanche paix, nous renaîtrons"

 

(Le Trésor Magnifique, dans Par-delà le grand fleuve, La Passe du vent, 2011, p.66)

 

"...

automne_arbres_feuilles_mortes-copie-1.jpg Nous autres sommes des arbres aux feuilles mortes

Mais la sève continue de monter

Et nous restons seuls cultivant

Envers et contre mers et vents

De l'amour du passé le chant

Dans le poème à plusieurs temps

et pour le malheur

Ou peut-être le bonheur

Nous portons un tatouage au coeur..."

 

 

Ce deuxième extrait est tiré de "Chanson d'amour de loin" (ibid. p. 61), poème qui porte en exergue ce mot de Joë Bousquet : "Chacun est l'errant."

 

Francis, éternel errant,  explorateur des territoires de la fraternité, bêcheur fouillant l'épaisseur du divers, traquant les lentes germinations de l'humain... "On peut prendre Francis Pornon pour un Juif de Rabat, une Arabo-Andalou de Cherchell, un Berbère de Carcassonne, un Occitan de la Réunion. Petit Poucet semant ses cailloux dans la forêt d'une humanité où il aimerait se retrouver." (Charles Silvestre dans la préface de "Cap au Sud").

 

Dans un article au sujet du livre "Choses vues en Egypte" de Roger Vailland, Francis, lui-même infatigable voyageur, écrivait : "...le voyage recèle une clé irremplaçable pour aiguillonner la lucidité, pour se réveiller à l'émerveillement devant le monde et à l'émotion devant les hommes, se réveiller tout court."  

(Cap au Sud, Ed. Le temps des cerises, 2006, p. 93)

Une vérité que feraient bien de méditer tous ceux qui partent en voyage ou qui en reviennent...

 

En tout cas, il est des hommes et des femmes dont la rencontre est une bouffée d'oxygène. Francis, tu es de ceux-là. Merci à toi, tes mots réveillent en nous une lucidité salutaire en ces temps où l'anesthésie généralisée menace de toutes parts.


Par MiJak
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