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Aimé Césaire ou l'insurrection poétique

Publié le par MiJak

 Cesaire.jpgAimé Césaire a désormais son nom au Panthéon de la nation. Hommage solennel lui a été rendu aujourd'hui....Inutile de rajouter des mots aux paroles -nombreuses- entendues ce jour et plus particulièrement au cours de la soirée que lui a consacré France Ô....

 

Avant de dormir je relis ce poème qui clôt le recueil qu'Aimé Césaire avait écrit en hommage à son ami le peintre Wifredo Lam.  Les premiers mots de ce poème intitulé "nouvelle bonté" ont été cités par Daniel Maximin tout à l'heure dans le cadre de l'émission à laquelle participaient Stéphane Hessel, Christiane Taubira et Marek Halter.

 

" il n’est pas question de livrer le monde aux assassins
d’aube
         la vie-mort
         la mort-vie
les souffleteurs de crépuscule
les routes pendent à leur cou d’écorcheurs
comme des chaussures trop neuves
il ne peut s’agir de déroute
seuls les panneaux ont été de nuit escamotés
pour le reste
des chevaux qui n’ont laissé sur le sol
que leurs empreintes furieuses
des mufles braqués de sang lapé
le dégainement des couteaux de justice
et des cornes inspirées
des oiseaux vampires tout bec allumé
se jouant des apparences
mais aussi des seins qui allaitent des rivières
et les calebasses douces au creux des mains d’offrande


une nouvelle bonté ne cesse de croître à l’horizon "

 

wilfredolamthejungle.jpg

Wifredo Lam, La jungle

 

 

En gommant quelques-unes des aspérités de l'oeuvre et du message de Césaire, l'atmosphère quelque peu consensuelle de cette journée pourrait nous faire oublier un point essentiel : à savoir que le poète fut un homme de combat. Il a mené ces combats avec les "armes miraculeuses" de la poésie; et, comme le rappelait Christiane Taubira,  il en a payé lourdement le prix...  A ce propos, je propose de relire un texte écrit en 1944, lors d'un séjour en Haïti et qui résonne comme un "appel fondateur proclamant quel nouveau monde devrait surgir sur les décombres de l'ancien, de l'insurrection générale contre le nazisme, les fascismes, et les colonialismes" (D. Maximin).

 

Ce texte intitulé "Appel au magicien" est en quelque sorte programmatique de ce que sera l'oeuvre de ce grand acteur de la décolonisation des peuples et des esprits que fut Aimé Césaire :

 

 

"De toutes nos machines réunies, de toutes nos routes kilométrées, de tous nos tonnages accumulés, de tous nos avions juxtaposés, de nos règlements, de nos conditionnements, on ne saurait réussir le moindre sentiment. Cela est d'un autre ordre, et réel, et infiniment plus élevé.

De toutes vos pensées fabriquées, de tous vos concepts triés, de toutes vos démarches concertées, ne saurait résulter le moindre frisson de civilisation vraie. Cela est d'un autre ordre, infiniment plus élevé et sur-rationnel.

Je n'ai pas fini d'admirer le grand silence antillais, notre insolente richesse, notre pauvreté cynique.

Vous avez encerclé le globe. Il vous reste à l'embrasser. Chaudement.

Les vraies civilisations sont des saisissements poétiques : saisissement des étoiles, du soleil, de la plante, de l'animal, saisissement du globe rond, de la pluie, de la lumière, des nombres, saisissement de la vie, saisissement de la mort.

Depuis le temple du soleil, depuis le masque, depuis l'Indien, depuis l'homme d'Afrique trop de distance a été calculée ici, consentie ici, entre les choses et nous.

La vraie manifestation de la civilisation est le mythe.

L'organisation sociale, la religion, les compagnies, les philosophes, les mœurs, l'architecture, la sculpture sont figuration et expression de mythe.

La civilisation meurt dans le monde entier, parce que les mythes sont ou morts ou moribonds ou naissants.

Il faut attendre qu'éclate le gel poussiéreux des mythes périmés ou émaciés. Nous attendons la débâcle.

…Et nous nous accomplirons.

Dans l'état actuel des choses, le seul refuge avoué de l'esprit mythique est la poésie.

Et la poésie est insurrection contre la société parce que dévotion au mythe déserté ou éloigné ou oblitéré.

On ne bâtit pas une civilisation à coups d'écoles, à coups de cliniques, à coups de statistiques.

 

Seul l'esprit poétique corrode et bâtit, retranche et vivifie."

 

 

 

arton2314-5be99Une exposition : Aimé Césaire, Lam, Picasso « Nous nous sommes trouvés est présentée au Grand Palais dans le cadre de 2011 Année des Outre-mer.
Voir le site de l'expo en cliquant sur l'image ci-contre.

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Un samedi au musée (2) : Pascal Marthine Tayou, poète de la relation

Publié le par MiJak

Encore un étage, et nous entrons dans l’univers de Pascale Marthine TAYOU. « Always all ways » tel est le titre de son exposition. « Tous les chemins mènent à vous, où vous êtes », c’est ainsi que le traduit l’artiste… Du coup, je prends conscience que l’œuvre que nous avions croisé en entrant dans le hall du musée faisait partie du message.


 

PMT.jpgNé à Yaoundé (Cameroun) en 1967, Pascale Marthine Tayou vit et travaille en Belgique, à Gand. Mais l’artiste reste un nomade, parcourant le monde. Artiste « hors cadre », c’est le cas de le dire, puisque  « Always all ways » déborde les murs du musée d’art contemporain. L’expo s’ouvre dans le hall, se poursuit au 3° étage, dans les escaliers, et se prolonge par un parcours en différents quartiers de la ville, de la Guillotière à la Presqu’Ile.

 


Au 3° étage, une forêt de crayons géants suspendus au ciel nous accueille. Comme pour signaler que pénétrer dans l’univers de Pascale Marthine Tayou est une aventure périlleuse. En effet, les troncs d’arbre appointés oscillent dangereusement au passage des visiteurs. La menace est signalée par le titre de l’œuvre : « Damoclès » !

 

damocles_tayou-450x337.jpg

Perpétuelle oscillation entre réalité et fiction, entre rêve et réel, entre humour et sérieux, tel semble être la caractéristique de l’œuvre de l’artiste. Menace ? Danger ? Difficile de ne pas y penser concrètement quand on se faufile entre ces pesants rondins de bois. Si l’un d’eux se détachait, il vaudrait mieux ne pas se trouver dans la trajectoire de sa chute !

 

Je préfère penser que ces troncs taillés en pointe sont une panoplie de crayons avec lesquels l’artiste se plaît à (re)dessiner le monde et à (re)écrire l’Histoire… Un seul crayon est insuffisant tant le regard de Pascale Marthine se veut pluriel, riche, foisonnant ; il lui faut en outre des crayons surdimensionnés, car la tâche qu’il s’impose c’est :  élargir l’horizon de nos perceptions,  repousser les limites de nos représentations habituelles…


umbrella.jpgEt pour cette tâche, l'artiste mobilise une multiplicité de matériaux  de toute sorte : ustensiles du quotidien, neufs ou usagés ; symboles africains et produits des cultures occidentales. La matière première est principalement fournie par les « objets-détritus » de la société (matériaux de récupération glanés en Afrique ou au supermarché d’à côté, amas de papiers déchirés, frigos éventrés, chiffons, fripes…). Avec eux, l’artiste invente sans cesse de nouvelles combinaisons qui sont autant d’interrogations  – à résonance sociale, économique, écologique, politique- adressées au visiteur.

 

Des parapluies accrochés dessinent un paysage à la fois champêtre et citadin ; une boule de chapeaux laisse échapper le son d’un chant d’oiseau ; des sacs plastiques (objet nuisible par excellence) composent un immense cône coloré et poétique…


tayou2011.jpg

Tayou-Mac.jpgL’accent est mis sur le dérisoire, le précaire. Comme pour mieux mettre en relief les contradictions du monde où nous vivons et en révéler l’inextricable complexité… Tout en appelant au mouvement, à la légèreté, au va-et-vient, à l’échange… seule façon de vivre libéré des cadres imposés par cette monstrueuse machine à fabriquer du consentement qu’est devenu notre planète mondialisée.

 

Tayou-Mac-2.jpg

 

Mais ici, pas de place au pessimisme. L’humour et la joie sont toujours présents. « Faire une expo, c’est pour moi célébrer la vie », affirme Pascale Marthine Tayou. En parcourant ses installations, on pressent que ce qu’il célèbre avant tout ce sont les relations humaines. Son exposition est un point de rencontre entre les hommes. Son travail vise à relier des œuvres avec des lieux, l’homme avec l’homme…et ce faisant, ouvrir de nouveaux possibles. Il en appelle même à un « big bang » continu et généralisé !

 

Tayou-Mac-3.jpg


«Nous vivons dans un état de combinaisons, de rencontre des pensées. Ma religion, si j’en avais une, serait que les cultures aient besoin d’exploser, afin d’en générer de nouvelles, en continu, de nouvelles civilisations, de nouvelles approches. Car tels que nous existons, nous sommes des mutants. »


Dangereux, Pascale Marthine Tayou ? peut-être... Imprévisible ? sûrement, … comme le sont les poètes ! Car en me promenant dans les méandres de "Always all ways" j'avais le sentiment de parcourir les lignes d'un "grand poème fait de rien" pour reprendre les mots de Saint-John Perse :

 

"Et ce n'est point errer, ô
Pérégrin
Que de convoiter l'aire la plus nue pour assembler aux syrtes de l'exil un grand poème né
de rien, un grand poème fait de rien..." (Saint-John Perse, Exil II)

 

 

Ci-dessous, Pascale Marthine Tayou parle de "Always All Ways" :

 


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Un samedi au musée (1) : Indian Highway IV ou l’universel délocalisé

Publié le par MiJak

C’est grâce au Passeport offert aux abonnés de Télérama que nous franchissons le week-end dernier les portes du MAC (Musée d’Art Contemporain) de Lyon.


PMT1.jpg

 

Dès le hall d’entrée, l’épave d’une vieille berline démodée à côté d’un amoncellement de vaisselle en céramique décorée attire notre attention…



Mais, pour l’heure, nous sommes impatients de grimper les escaliers pour rejoindre le premier niveau de l’exposition « INDIAN HIGHWAY IV ».

 



Cette expo inédite s'étend sur 2 étages et présente les oeuvres de 31 artistes indiens. Le chiffre quatre (IV) accolé au titre indique que nous vivons le quatrième épisode de « Indian Highway ».  Il s’agit, en effet, d’une exposition dont l’itinéraire traverse plusieurs continents et qui se trouve, à chaque étape, renouvelée. Le noyau initial est préservé, mais chaque commissaire peut supprimer ou ajouter des pièces nouvelles par rapport à l’étape précédente. Après Londres, Oslo, Herning et Lyon, l’expo passera  à Rome, Moscou, puis Hong Kong, Singapour, Sao Paolo, et … Delhi. Dans chaque lieu donc,  un épisode inédit,  qui diffère  à chaque fois du précédent et offre une variation singulière sur le même thème : l’Inde d’aujourd’hui. 


Une expo qui traduit en acte l’idée de la « relation » chère à Glissant :

« Il y a aujourd’hui à chaque point du monde des regards, à la fois divergents et convergents, qui forment des réseaux complexes. Il n’est plus possible de les ignorer. Nous sommes connectés les uns aux autres, si bien que les notions mêmes d’« ici » et de « là-bas » n’existent plus. Du coup, le principe d’« identité enracinée » fait place, dans l’art, à une délocalisation générale. »


Indian H1

L’ expo nous projette loin des clichés « exotiques » et se démarque d’une approche « folklorique ». L’idée de « transit » est au cœur du propos. Le titre : « Autoroute indienne » souligne l’importance que revêtent aujourd’hui les flux migratoires, l’impact des mouvements de pensée et l’importance des liens entre communautés rurales et urbaines.

 

Certaines oeuvres font référence aux « autoroutes de l’information », tandis que d’autres expriment les prises de position face à la société indienne en pleine mutation.


« Jusqu’à présent, chaque point du monde s’est contenté de concevoir l’universel à partir de son propre point de vue. L’exposition Indian Highway cherche elle aussi à penser l’universel, mais en s’appuyant sur une pratique mondialisée. Il ne s’agit plus d’aboutir à une totalité close, mais de partir d’un noyau et d’organiser des échanges. Aujourd’hui, le globe existe ! Il n’y a donc plus que des centres relatifs qui sont des points de … D’où une vision de l’art indien qui n’est pas close. Il n’y a donc pasde dernière station avant l’arrivée. L’exposition est plastique comme l’art : elle s’adapte et n’aura pas de fin. L’important est de comprendre que l’intérêt est dans le parcours. »


Une expo à voir, donc. Parmi les œuvres qui ont retenu mon attention, j’ai noté celles des artistes suivants :


Subodh Gupta :Take off your Shoes and wash your Hands,  une oeuvre exceptionnelle par sa taille (27 mètres de long) et son effet lumineux liés à la vaisselle inox qui la compose. Une autre installation intéressante reproduit un cabinet d’avocat avec une video « Date by date »Indian_Highway_IV.jpg


 

jitishkallat Aquasaurus

 

Jitish Kallat avec son Aquasaurus (squelette humain d’un camion citerne, soulignant l’urgence dramatique du problème de l’eau). 


 

 

 

 

 

 

 

 

N S Harshaavec son immense toile Come Give Us a Speech (2008) qui reproduit une foule de personnages sur le mode de la miniature…nsharsha.jpg


valayshendeValay ShendeTransit (2010) : un immense camion transportant des anonymes, silhouette élégante à la présence rendue fantomatique car entièrement faite d’une multitude de bouchons en inox.

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Bose Krishnamachariavec une installation : Ghost / Transmemoir (2006-2008) réalisée avec des boites à déjeuner accrochées à des poignées de bus et qui délivre une multitude de sons et d’images : un bourdonnement à l’image de la métropole géante de Bombay…Ghost-Transmemory.jpg


hemaupadhyay.jpgEt une autre œuvre (dont j’ai oublié le titre) évoquant le fourmillement et l’infinie densité urbaine de Bombay. La ville est  reproduite en maquette miniature avec des matériaux de récupération et accrochée sur les murs et la plafond d’une pièce. On dirait une ruche urbaine dont les innombrables alvéoles se seraient accrochées aux parois d’une grotte ;  en y pénétrant, le visiteur  éprouve  le chaos  ! Cette œuvre me rappelait le sentiment éprouvé devant une œuvre de Tony Capellan présentée en 2009 à l’expo « Kreyol Factory » : des centaines de tongs sertis de barbelés ramassées sur une plage. Là on évoquait les souffrances liées à l'exil. Ici, c'est de l'écrasement éprouvé face au gigantisme urbain (et ses inégalités criantes) de la mégalopole indienne dont il s'agit. Mais l'émotion éprouvée devant l'une et l'autre oeuvre est aussi intense...

 

Pour plus d'infos sur cette expo magnifique, voir le site du MAC de Lyon.

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Les INDES (1) : Eric Orsenna

Publié le par MiJak

« L’imagination crée à l’homme des Indes toujours suscitées, que l’homme dispute au monde »
 

 

(Edouard Glissant, Les Indes : Chant premier, l’Appel)

 


lentreprise-indes-erik-orsenna-L-3.jpegJ'ai terminé ces jours derniers la lecture du dernier ouvrage d’Eric Orsenna,

« L’Entreprise des Indes » (Stock/Fayard, 2010).


A vrai dire, la décision de le lire m’était venue en octobre dernier alors que nous survolions l’Atlantique dans l’avion qui nous emmenait de Madrid à Quito pour un périple en Equateur

 

Je commençai à tracer les premières lignes de mon carnet de voyage. Je me surpris alors en train de me livrer à une double anamnèse. Trois ans plus tôt, en effet, ce voyage avait été précédé par une autre traversée, de Paris à Fort-de-France. Chacune de ces deux traversées « aériennes » renvoyant à d’autres traversées,  anciennes et maritimes, gravées dans la mémoire collective du Tout-Monde :

 

« Il y a trois ans, nous volions vers les Antilles, M. et moi, au départ de la France. Dans ce « retour au pays natal » s’imposait à moi le souvenir de la traversée du gouffre accomplie par les navires négriers, avec leur cargaison d’hommes, de femmes, d’enfants arrachés à la terre d’Afrique. Ce rapt – ce viol collectif, cet abîme de déshumanisation – que fut l’entreprise esclavagiste n’eût pas existé sans un premier viol,  cette  prédation fondatrice que fut la conquête du continent américain. Et pourtant, celle-ci avait commencé dans l’enthousiasme de l’aventure Colombienne, dans l’euphorie de l’Entreprise des Indes (Tiens ! Il me faudra lire le dernier livre d’Eric Orsenna). Entreprise dont le souvenir s’impose à nous qui reprenons aujourd’hui par la voie aérienne la route de la « conquista » qui nous mène d’Espagne jusqu’aux terres de l’ancien Empire Inca… ».

 

(extrait de mon carnet de voyage)


 

« L’Entreprise des Indes »

 

l_entreprise_des_indes.jpgLa formule résume le projet fou de Christophe Colomb, ce projet qui le hantait depuis son adolescence. Gagner les Indes (Le Japon, et la Chine) en traversant l’Océan vers l’Ouest, à rebours de la traditionnelle « Route de la soie » qui partait vers l’est, par voie terrestre.


Mais pourquoi une telle entreprise, née du désir de découvrir, animée par une intense fièvre de savoir, s’est-elle muée en une folie meurtrière condamnant des peuples entiers du continent sud-américain à une servitude cruelle et horrible ? Telle est la question centrale qui sous-tend le livre d’Orsenna, à laquelle il s'efforce d'apporter une réponse.

 

L’originalité d’Orsenna c’est qu’au lieu d’interroger le principal protagoniste de l’Entreprise, Christophe Colomb, il choisit de donner la parole à son jeune frère, Bartolomé.

 

Sur la fin de sa vie, celui-ci est taraudé par une question obsédante, provoquée par un vigoureux sermon du dominicain Montesinos : 

« Pourquoi maintenez-vous ces indiens dans une servitude si cruelle ? Pourquoi menez-vous des guerres si détestables à ces peuples paisibles ? Pourquoi les tuez-vous en exigeant d’eux un travail auquel nul de vous ne survivrait ? Pourquoi ne les tenez-vous pas pour des hommes, eux que Dieu a pourvus d’une âme tout comme vous ?...»


Tous ces « pourquoi» poussent Bartolomé à faire  retour intime sur le passé. Il ne veut pas quitter cette terre, agrandie par son frère, sans avoir essayé de comprendre. Il s’agit plutôt d’une tentative de remonter une rivière à sa source :  

« Les bateaux ne partent que des ports, ils s’en vont poussés par un rêve…/… Etant son frère, celui qui seul le connait depuis le début de ses jours, j’ai vu naître son idée et grandir sa fièvre. C’est cette naissance, c’est sa folie, que je vais raconter. Peut-être le germe de notre cruauté future se trouvait-il déjà dans cette fièvre de savoir ? »

 


lisbonne-16eme-siecle.jpgLe récit de Bartolomé nous entraîne donc à Lisbonne. C’est là qu’étant jeune, il exerçait le métier de cartographe. Suite à un naufrage, Christophe le rejoindra. Et c’est là que durant 8 ans, les deux frères vont travailler ensemble.

 

La plus grande partie du livre se passe donc dans la capitale portugaise, dans le dédale de ses ruelles grouillantes de vie. Dans ce port qui s'ouvrait à de nouveaux horizons, les cartographes prêtaient une oreille attentive aux récits des marins et des capitaines, afin de dessiner avec toujours plus de précision les cartes maritimes qui devaient servir à ouvrir les routes de la première mondialisation.

 

On y croise donc une galerie de personnages hauts en couleur. Au fil des pages, se dévoilent au lecteur les préparatifs et les secrets qui ont préludé à l’entreprise colombienne… Le récit est servi par l’écriture alerte et brillante d’Eric Orsenna. On lit donc ce livre avec délectation !


Toutefois, la fin du livre réserve une surprise. Car à la question posée au départ, la seule réponse trouvée par Bartolomé surgit au détour d’une page : la découverte d’un « caillou jaune gros comme le poing » dans le lit d’une rivière. L’OR ! La dérive de l’entreprise colombienne serait donc entièrement imputable à « la tyrannie mortifère de l’or ». Je n'ai pu m'empêcher de penser, à trois siècles d'intervalle, à Blaise Cendrars et  à la "merveilleuse histoire du général Johann August Suter" ! C’est l’or qui aurait changé ces humains avides de découverte en animaux frénétiques, aveuglés par leur rage de posséder. Pour Colomb, au contraire, le précieux métal n’était rien d’autre qu’un signe de la bénédiction divine accordée à son entreprise...en lui permettant de financer de nouvelles expéditions.


Explication dérisoire ! Le lecteur risque de refermer le livre, déçu, à moins que… A moins qu’il ne s’agisse d’une astuce d’Orsenna pour piquer notre curiosité, et inciter le lecteur à chercher lui-même la réponse… Il semble bien qu’il suggère des pistes.

 

Par exemple, est-ce un hasard si le vendredi 3 août 1492, jour où les bateaux de Colomb ont largué les amarres dans le port espagnol de Palos, était précisément la date-limite imposée aux Juifs pour quitter le Royaume d’Espagne ?  La coïncidence des deux évènements n’est peut être pas que le fruit du hasard… Car, au fond, cette fermeture à l’autre, ce refus du différent (représenté par le juif), n’était-ce pas un cancer rongeant la société et condamnant d’avance une expédition placée sous le signe de l’ouverture au monde à se muer en entreprise mortifère ?

 

bartolome-de-las-casas-1.jpgEt encore : est-ce un hasard si c’est dans le même ordre religieux -les dominicains- que se trouveront d’un côté les défenseurs des Indiens (Montesinos et bientôt Bartolomé de Las Casas) et, de l’autre, les auteurs des pires crimes de l’Inquisition ?  Finalement, avant même la découverte de l’or dans les rivières du Nouveau-Monde, le ver était déjà dans le fruit !

 

Ce qui est en jeu, n’est-ce pas le rapport à la vérité et au mensonge ? Ce que semble suggérer l’apostrophe finale que Bartolomé adresse, par-delà la mort, à son frère :


« … Christophe, Christophe, n’est-ce pas la loi de la Découverte, d’être dérouté par ce qu’on découvre ? Christophe, Christophe, ne crois-tu pas qu’il faut s’évader de la prison du Vrai pour agrandir la Vérité ? Si tu n’avais pas menti, et d’abord à toi-même, aurais-tu osé t’embarquer si loin vers l’ouest ? …»


Un livre à lire, donc, et qui donne à penser. Cependant, je reste un peu déçu de n’avoir pas trouvé à la fin du livre dans la bibliographie d’Eric Orsenna (certes sélective et volontairement réduite) une référence à l’ouvrage d’Edouard Glissant, Les Indes.

fresqueesclavage.jpg

 

Ce lumineux et long poème s'inspire du Journal de Christophe Colomb. Mais ici, c'est le cauchemar de la traite qui fournit le motif de ces six chants douloureux par lesquels Glissant édifie le puissant mémorial du crime colonial en même temps qu'il s'efforce de saisir le migrant-nu, l'esclave déporté dans la fondation qui a suivi le gouffre primordial.

 

Le texte, publié en 1956 a été ré-édité en 2005 accompagné de sa traduction en créole par Rodolf Etienne (Ed. Serpent à Plumes).


Le poète du Tout-Monde propose une relecture personnelle de l’évènement exploré dans toutes ses dimensions (rapports entre le nouvel arrivant et les Indiens, l’exploitation économique du Nouveau Monde, son peuplement et celui des îles avec la traite négrière) en le replaçant dans la perspective d’une « poétique du divers ». Je me propose d’y revenir un de ces jours prochains.

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"C’est la grâce des poètes que de ne pas mourir"

Publié le par MiJak

Hier, 9 février, se sont déroulées les funérailles d’Edouard Glissant, dans la commune du Diamant, en Martinique, dans une ambiance tissée d'émotion.


acomat-boucan.jpgLa veille, lors de la veillée culturelle qui se tenait à l’Anse Cafard, Patrick CHAMOISEAU avait prononcé un vibrant Hommage en forme de récitation poétique adressée au "Maître" dont le départ nous donne le sentiment qu'un "acoma de cent mille ans s'est effondré". 


Mais, face à l'héritage immense que nous lègue le poète, de la grande peine qui nous étreint, "nous n'avons que la ressource d'en faire une beauté".

 

Car... "c’est la grâce des poètes que de ne pas mourir. Leur poésie fascine tous les espaces et conditionne le temps, elle leur offre le lit de ces feuilles qui guérissent dont ils ont su le rêve, et ces petits hôtels où l’amour se retire, et ces villes invisibles où l’errance fait soleil, et tout un monde tissé comme une région nouvelle, une région de jeunesse, à même l’inextricable du monde."

 

On peut lire le texte complet de cet hommage en cliquant ici.

 

Deux jours plus tôt, le 7 février, une veillée d'hommage avait lieu à la Maison d’Amérique latine à Paris. Au cours de cette veillée, Elias SANBAR, historien, essayiste et poète palestinien a tenu à rendre hommage à Edouard Glissant en ces termes :

"Je suis ici pour exprimer la fraternité et l’affection du peuple de Palestine. Le poème que j’ai choisi de lire est un inédit de Mahmoud Darwich : une élégie dans laquelle Mahmoud fait son propre portrait de poète, intitulé Tu portes le fardeau du papillon. Je voudrais dire, aussi, ma gratitude pour l’œuvre sublime – je pèse mes mots – d’Edouard Glissant, qui nous a tant donné et qui continuera à beaucoup nous donner."

 

Comment alors ne pas penser à ce très beau texte qui clôt "Philosophie de la Relation" et dans lequel Edouard Glissant exprimait sa révérence au grand poète Palestinien :


 

Mahmoud-Darwich.jpgRécitation pour Mahmoud Darwich

 

Le poète gravit en cet écart veiné de roches

Sous une ravine courue d'argiles immortelles

Il sonne le Nom avec précision, brève loi, et toute la

largeur de la lune

Il épelle la fleur du Nom grandie au feu des crimes

(crimes morts), il dérive

  Ses pieds dessinent sous la terre, ses yeux dansent au

loin des sables, sa mains frappe au vrai lieu des nuages

  Près des vieux lacs qui tremblent il halète

  Il plonge à l'astre où s'ennoblit le Nom

  Il l'y maintient innommé obscur

  A jamais d'un granite puissant.

 

Edouard GLISSANT, Philosophie de la Relation : poésie en étendue, Gallimard 2009, p. 153

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Edouard Glissant ou les tremblements du Tout-monde

Publié le par MiJak

 

 

Edouard-Glissant.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce jour est tombée la nouvelle de la mort d'Edouard Glissant, penseur du Tout-Monde,  philosophe de la relation, chantre de la créolisation,  poète des tremblements... Je feuillette quelques-unes de ses pages où il nous fait éprouver ces "profonds mélanges de bonheur et de calamité" , ces "relations de ciel et d'animalité »... par quoi se constitue le socle de notre relation au monde. Sa pensée, toute en mouvement,  se multiplie en fragments, aphorismes, éclats, résonances... Elle se répand en une "poétique de la relation", la seule qui soit accordée à la beauté de ce "chaos- monde" qu'Edouard cherchait à débusquer en tout lieu et qu'il célébrait inlassablement.

 

 

"Ce sont les peuples les plus facilement ou dérisoirement ou absolument opprimés qui conçoivent au plus loin les dépassements nécessaires des particularismes sectaires"

 

"La créolisation n'est pas ce mélange informe (uniforme) où chacun irait se perdre, mais une suite d'étonnantes résolutions, dont la maxime fluide se dirait ainsi : "Je change pour échanger avec l'autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer." Il nous faut l'accorder souvent, l'offrir toujours."

 

"Comme il y a eu des états-nations, il y aura des nations-relation. Comme il y a eu des frontières qui séparent et distinguent, il y aura des frontières qui distinguent et relient et qui ne distingueront que pour relier."

 

"L'éclat d'un peuple est d'arrimer la beauté de son lieu à la beauté de tout l'existant."


 

"La matière du monde s'éprouve échevelée, la pensée force à en surprendre la simple vue."


 

Mahogany_Tree-jpg

 

« Un arbre est tout un pays, et si nous demandons quel est ce pays, aussitôt nous plongeons à l’obscur indéracinable du temps, que nous peinons à débroussailler, nous blessant aux branches, gardant sur nos jambes et nos bras des cicatrices ineffaçables .»


 

Edouard, tu es ce mahogani, cet arbre qui vit longtemps... Longtemps encore, ta parole résonnera, porteuse de ce pouvoir de nous "déporter au loin " et de nous faire "courir par-dessus les volcans et les mers". 

 

 

 

 

 

Il n'est pas étonnant, que le dernier ouvrage que tu nous lègues, soit finalement une anthologie de la poésie du Tout-Monde, magnifiant "la terre, le feu, l'eau et les vents".


Vidéo : Présentation de l'Anthologie de la poésie du Tout-monde au Salon du livre 2010 par Edouard Glissant
A travers ce livre qui prend figure aujourd'hui de "testament", tu nous lègues une tâche à accomplir , tâche magnifique s'il en est et que tu résumes en ces mots :
"Il y a une poétique du monde à partager !"

 

 

 


 


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Pour une nouvelle année 2011 riche en beauté !

Publié le par MiJak

Pas de nouvelles sur ce blog depuis plus de trois mois.  2010 aura été une année difficile à bien des points de vue pour beaucoup d'entre nous.

Nous n'y avons pas échappé. Pas plus que d'autres nous n'avons été préservés des laideurs et des blessures que nous réserve la vie. Mais nous avons eu la chance de pouvoir vivre une parenthèse lumineuse, grâce à un voyage en Equateur, au mois d'octobre. Occasion unique de goûter l'intensité du divers dans un pays haut en couleurs et surprenant par la beauté de ses paysages. Pays attachant par la gentillesse de ses habitants. L'Equatorien est  "hospitalier jusqu'à l'inouï", selon les mots d' Henri Michaux

L'écrivain français a en effet traversé ce pays en 1927, invité par le poète équatorien Alfredo Gangotena. Il en a tiré un ouvrage intitulé "Ecuador". Journal de voyage composé, dit-il, par "un homme qui ne sait ni voyager ni tenir un journal". Ouvrage composite où l'auteur mélange récit, poèmes, anecdotes et exploration de l'intériorité. Dans la lignée de Rimbaud et de Segalen, pour Michaux la découverte d'un pays étranger va lui permettre de se découvrir soi-même... 

Nous avions emporté dans nos bagages un exemplaire d'Ecuador. A côté d'une mini-méthode d'espagnol et du grand Guide de l'Equateur(Gallimard) Henri Michaux fut donc un compagnon de route ! Voyager c'est découvrir l'autre et ce faisant, découvrir cet étranger à moi-même que je suis, cette part d'altérité qui est en moi...

Ce périple sud-américain fut l'occasion de vérifier par l'expérience la véracité de ces mots de Nicolas Bouvier (dans "L'usage du monde") : "Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait ou vous défait."

 

 

Le diaporama ci-dessous en donne une évocation pour vous souhaiter une

BONNE ET HEUREUSE ANNEE 2011 !

 

 

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Patrick Saint Eloi, Jenny Alpha : deux monuments toujours vivants

Publié le par MiJak

En ce week-end des Journées du Patrimoine, la nouvelle est tombée ce samedi matin à la radio :

 

Patrick-St-Eloi.jpgPatrick Saint-Eloi, "PSE",  n’est plus là ! La force musicale transformée en force d’amour s’en est allée. Il est parti au pays sans retour samedi 18 septembre, à l’âge de 52 ans, emporté par la maladie contre laquelle il luttait avec courage et une inflexible volonté de vivre… Patrick saint-Eloi, PSE comme le surnommaient musiciens et fans, avait appartenu au groupe de zouk Kassav avant de se lancer en 2002 dans une carrière solo de crooner créole.  Chanteur, homme de cœur,  il séduisait surtout par son timbre de voix et la force de ses mots puisés dans le trésor de la langue créole…  Grâce à lui, le Zouk a acquis ses lettres de noblesse et s’est imposé comme une musique mondialement connue.  Mais Patrick c’était aussi  un « humaniste », engagé dans des actions caritatives et animé par un profond amour de l’Afrique où il aimait à aller à la rencontre des hommes et des femmes, des enfants , de tous les gens simples de ce continent… Avec lui, c’est un monument de la musique et de la culture caribéenne qui disparait…

 

 

Une chanson "Si sé oui" en acoustique pour apprécier au mieux la "couleur" de sa voix...

 

 

Mwen pé pa palé'w
Ah man pé pa jujé'w
Ou sé an mòso an mwen ki dous é ki ka fè mal

 

 

 

Jenny-Alpha-100.jpgIl y a une semaine, jour pour jour, nous apprenions le départ d’une autre artiste, Jenny Alpha, figure lumineuse et éternellement jeune de la culture créole décédée à l’âge de 100 ans, le 8 septembre dernier.

 

 

Elle  s’était installée à Paris en 1929 pour devenir institutrice. Finalement elle changera de voie pour emprunter celle du septième art  et devenir comédienne. Sa couleur de peau l’excluant de nombreux rôles au théâtre, Jenny Alpha se tourne vers la chanson. Cabaret, music hall, avec des mélodies aux rythmes caribéens chantées par sa voix chaude et envoûtante, Jenny Alpha se réalise dans son art, avant de revenir au théatre à la fin des années cinquante dans la pièce « Les Nègres » de Jean Genet . De cette grande dame, amie des Surréalistes et des écrivains de la Négritude, nous garderons le souvenir de son éblouissant sourire et de sa joie communicative.

 

 

 

 


Ces deux monuments du Patrimoine de l’Humanité resteront éternellement vivants… Leur voix, leur musique n’ont pas fini de faire chalouper nos corps et nos cœurs !  « Mizik sé lanmou » MERCI à vous, Jenny et Patrick !

 

 

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Mondial 2010 : Oh, Africa !

Publié le par MiJak

Le Mondial 2010 a débuté ce vendredi en Afrique du Sud. Pour la première fois, la compétition se déroule sur le continent africain. Au-delà des retombées économiques incontestables pour le pays organisateur, cet évènement a une portée symbolique considérable pour l'ensemble du continent africain. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon, qui a assisté vendredi à la cérémonie d'ouverture du Mondial 2010 voit en cette coupe du monde une pierre angulaire pour le peuple africain. "L'Afrique est gagnante, a-t-il affirmé. C'est un moment de fierté pour l'Afrique. C'est un symbole du succès de l'Afrique".

bafana_bafana.jpg

 

"Les évènements sportifs d'envergure, comme la Coupe du Monde de football, offrent des possibilités considérables. Ils ont la capacité de stimuler le développement social, économique et environnemental", a déclaré le conseiller spécial du secrétaire général sur le sport en faveur de la paix et du développement, Wilfried Lemke, à l'occasion du coup d'envoi de l'événement. 

 

Selon Jean-Léonard Touadi, déjà présenté sur ce blog, "l'africanité c'est une façon d'être en relation avec le monde". Je trouve que ces mots prennent une saveur particulière au moment où l'Afrique organise l'un des événements sportifs les plus populaires dans le monde. Et si ce simple fait nous remplit de bonheur en même temps qu'il remplit de fierté le coeur de tous les africains, on peut se demander pourquoi il a fallu attendre aussi longtemps... Savourons néanmoins cette joie, comme nous y invitent les mots du jeune poète haïtien Fabian Charles. Pour lui ce Mondial est une "chaire" pour le continent africain, le signe et l'espoir qu'enfin "Afrique veuille dire monde"... l'occasion de montre que "ce continent à face d'homme peut vouloir dire olympique".

 

Afrique, Olympe du monde, nous t'aimons !

 

Oh Africa !

 

 

 

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Le chant de l'ardent désir : des femmes du Caire à Ibn Arabi

Publié le par MiJak

Par les temps qui courent, il est difficile d’échapper aux conversations et aux  débats télévisuels autour de la burqa ou du niqab. Des débats vigoureux ont été suscités  par le rapport de la commission parlementaire et le projet de loi visant à interdire le port du voile intégral dans l’espace public. Le ton est devenu encore plus polémique après les  récents évènements de Nantes et les déclarations du ministre de l’intérieur.
 Avouons-le : ces débats sont de plus en plus lassants, tant les propos qu’on y entend  sont affligeants;   les arguments que se renvoient les uns et les autres ne font la plupart du temps que tourner en rond. Comme si l’imbécile maladresse du ministre de l’intérieur pouvait  excuser l’imbécilité de ceux qui prônent au nom de l’islam le port d’un masque annulant le visage humain. niqab-2.jpg

Disons-le tout net :  ce voilement du visage, cet effacement de la face féminine de l’humanité, lorsqu’il revendique une prétendue caution divine, est une totale aberration, une véritable perversion de la religion. Pour ma part, j’y vois surtout  le symptôme d’ une peur panique de l’altérité.  Au point, me semble-t-il,  que le cœur du problème n’est pas tant celles qui portent le niqab –et sur lesquelles on se focalise – que ceux qui le prônent et le défendent . Levinas en son temps parlait du visage comme le lieu de l’ouverture à l’autre, ouverture sans laquelle il n’y a pas de vivre en société, pas non plus de devenir humain digne de ce nom… Sur ce sujet, je trouve éclairantes les réflexions d’Abdelwahab Meddeb.

 

photo-Femmes-du-Caire-Ehky-ya-Scheherazade-2009-4.jpgCoïncidence, ce dimanche, nous sommes allés voir le beau  film de Yousry  Nasrallah « Femmes du Caire ». Le scénariste est le même qui avait adapté en 2006 " L'immeuble Yacoubian", le roman d'Alaa El-Aswany. On y retrouve la même volonté de faire le portrait d’une société au travers de quelques visages emblématiques. Ici, bien sûr, comme l’indique le titre , ce sont des visages de femmes.  L’héroïne du film, Hebba (incarnée par Mona Zaki), est l’animatrice d’un talk-show sur une chaine de télévision. Véritable Shéhérazade cathodique, son émission est une version moderne des contes des Mille et Une Nuits.  Elle recueille les témoignages des femmes victimes de la ­misogynie et de la violence conjugale :  une femme internée dans une clinique psychiatrique raconte le mariage raté qui l'a menée jusque-là ; une ancienne détenue qui vit avec celle qui fut sa gardienne et raconte la genèse de son crime ; une manifestante solitaire qui dit l'injustice monstrueuse que lui fit un homme.
Malgré des maladresses, ce film est émouvant par sa sincérité. On y découvre combien il est difficile à une femme d’assumer ses choix et ses désirs au sein d’une société égyptienne empêtrée dans ses contradictions, prise en otage entre un pouvoir politique corrompu et la mainmise grandissante des intégristes religieux, sans oublier un machisme omniprésent et qui est dénoncé sans ménagement.

 Précisément, à propos du niqab, une des protagonistes du film rappelle,  à partir de son expérience, que le voile du visage est un symptôme d’un voilement  bien plus profond,  celui de l’esprit : « Si le voile du visage est fait de tissu, celui de l’esprit est de fer ! » dit-elle… Belle réplique. Comme quoi en peu de mots, l’essentiel peut être dit !

Au fait, au soir de ce dimanche, qu’est-ce qui a bien pu me pousser à feuilleter quelques pages de « L’interprète des désirs » ? Peut-être le besoin de prendre un peu de hauteur en me laissant porter par le souffle poétique de ce pèlerin de l’amour que fut Ibn ‘Arabi.


Telle une lettre dédoublée:

Nous-mêmes lors des adieux, à force d'étreinte et d'enlacement.

Deux personnes nous sommes:

Les regards n'en voient qu'une.

Corps fondu et lumière:

N'était mon gémissement, elle ne m'aurait pas vu !

 

 

Poète mystique et philosophe andalou né à Murcia en 1165 et mort à Damas en 1250, Ibn Arabi est considéré comme l'une des grandes figures du soufisme de son temps. Dans chacun de ses poèmes, extraits de l'Interprète des desirs, il évoque l'expérience fulgurante d'un amour spirituel, suscitée par sa rencontre avec une jeune Iranienne prénommée Nizhâm, Harmonie.

 

« Nous nous révèlerons la passion

Que l’un pour l’autre nous éprouvons

Nous nous dirons l’âpreté de l’épreuve

Les douleurs de l’extase. »

 


Pour Ibn Arabi, cette femme emblématique est l’expression parfaite de l'Amour, de la Beauté, de la Divinité. Il la reconnaît et l'aime dans le creux des dunes, dans l'ombre bienfaisante des rares bosquets, dans le vent frais, dans le soleil scintillant, bref dans tous les mouvements de la nature.

 

 

Je sacrifie mon âme aux belles arabes distantes !

Comme elles se jouent de moi qui embrasse leurs demeures !

Si tu t'égares derrière elles,

L'effluve qu'elles exhalent t'indique le chemin.

Et si la nuit sans lune descend sur moi,

En évoquant leur souvenir, je chemine dans l'éclat de la lune.

Et si nuitamment je poursuis leurs montures,

La nuit devient pareille au soleil du matin.

J'en courtisai une

A la beauté suprême.

Se dévoile-t-elle, ce qu'elle montre est lumière

Comme un soleil sans mélange.

Soleil son visage, nuit sa chevelure,

Merveille d'image du soleil et de la nuit réunis !

Nous sommes dans la nuit en pleine lumière du jour,

Et nous sommes à midi dans une nuit de cheveux !

 

 

L’extase amoureuse comme chemin de l’union avec Dieu, telle est pour l’essentiel la démarche soufie. L’amour est un concept récurrent dans l’œuvre d’Ibn Arabi. Ce qui lui vaudra d’être désigné comme le « maître d’amour ». En témoigne cette ode magnifique qu’il a laissée et chantée ci-dessus par Amina Alaouni... Garder le coeur ouvert à tous les possibles, refuser de s'approprier la vérité, demeurer un chercheur et un infatigable pèlerin de l'amour, tel est le message d'Ibn Arabi.

 

... Prodige ! Une jeune gazelle voilée

Montrant de son doigt pourpré et faisant signe de ses paupières!

Son champ est entre côtes et entrailles,

O merveille, un jardin parmi les flammes !

Mon coeur devient capable de toute image:

Il est prairie pour les gazelles, couvent pour les moines,

Temple pour les idoles, Mecque pour les pèlerins,

Tablettes de la Torah et livre du Coran.

Je suis la religion de l'amour, partout où se dirigent ses montures,

L'amour est ma religion et ma foi.

Extraits de Le chant de l'ardent désir, choix de poèmes traduits de l'arabe et présentés par Sami-Ali (Paris Sindbad, 1989).

 

 

 

 

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