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La musique des mots : Suites byzantines de Rosie Pinhas-Delpuech

Publié le par MiJak

Suites-byzantines.gifCet ouvrage est le 2ème volet d'une trilogie dont le premier volume - que je n'ai pas lu - s'intitulait  "Suite byzantine" (au singulier) et était paru en 2003.

 

Il est composé de deux parties :


- la première "Suite byzantine" est une série de courts récits. Dans une langue poétique, douce et imagée,  Rosie Pinhas-Delpuech restitue l'atmosphère dans laquelle a baigné son enfanceà Istambul, dans une maison située rue "du vent du Nord" (Poyraz Sokak en turc); l'écriture colle en permanence aux yeux et surtout aux oreilles de l'enfant qu'elle était, pour rendre compte de l'atmosphère sonore, liée à la musique des différentes langues qui l'ont marquée. Un véritable labyrinthe linguistique  et musical (car chaque langue a sa musique propre). Entre le français (langue du père), le judéo-espagnol parlé par les femmes à la maison, le turc, langue du "dehors" dont l'apprentissage à l'école d'Ataturk marquera son ouverture au monde; et bien sûr l'allemand, la langue maternelle mais qui restera  "absente" car frappée d'interdit, dans une famille juive ("Comment peux-tu encore aimer l'allemand après ce qui s'est passé, après ce qu'ils nous ont fait...?"), l'allemand, langue des berceuses le soir et des secrets entre adultes. D'autres langues complètent cette palette sonore : les musiques et les langues entendues le soir devant l'énorme poste de radio Blaupunkt avec son "grand oeil vert"; le grec des habitants de l'île d'Antigoni où elle passe l'été; le russe des immigrants, rescapés de la révolution soviétique; le bulgare, lanque maternelle du père... Et puis l'hébreu, dont les lettres carrées entrevues lors d'un mariage à la synagogue ont imprimé au coeur de l'enfant une sorte de terreur sacrée; une fascination qui la conduira à l'âge de 20 ans à apprendre cette langue dont elle finira par faire profession. Rosie Pinhas-Delpuech est en effet traductrice et directrice de la collection « Lettres hébraïques » chez Actes Sud.

 

- la seconde partie intitulée "Entre les Iles et autres histoires"  rassemble d'autres souvenirs de son enfance stambouliote. Elle se compose de neuf histoires, gaies et crues, écrites à la première personne. Dans un style coloré, l'auteur nous fait voyager entre les langues toujours, entre les sexes, entre les riches et les pauvres, entre les Grecs, les Turcs, les Juifs, les Arméniens.  pour restituer l’Istanbul cosmopolite des années 60.


The_Princes_Islands.jpg

Les îles des Princes / Istambul

 

La lecture de ce livre a été pour moi un vrai régal. Pourquoi l'ai-je aimé ? Peut-être parce que, malgré un parcours personnel évidemment très différent de celui de Rosie Pinhas-Delpuech, il a fait émerger plein de réminiscences de mon enfance, de souvenirs liés - comme pour elle - à la musique des mots entendus dans la bouche des adultes,  des sons dont on cherche à déchiffrer le sens, grâce à toutes sortes d'associations phonétiques et d'invraisemblables découpages sonores... Le mérite du livre de Rosie Pinhas-Delpuech est de m'avoir fait redécouvrir la richesse et la poésie des sonorités qui ont bercé ma propre enfance : la musique du français, ma langue maternelle, mais aussi celle du patois parlé par mon père et les adultes qui passaient à la maison (un patois apparenté au Francoprovençal); le latin d'Eglise appris à l'âge de six ans. Est-ce que cela préparait  ce qui s'en est suivi ? Après les apprentissages classiques du collège (latin, grec ancien, anglais),  mon itinéraire m'a conduit, à l'âge adulte, vers de nouvelles musiques, grâce à d'autres plongées linguistiques : italien, hébreu biblique,  hébreu moderne (tiens, mon chemin croise celui de Rosie !), mais aussi d'autres langues anciennes plus improbables : araméen, ougaritique... Un peu d'espagnol et d'allemand; avant de m'initier à l'arabe dialectal algérien. Et enfin, depuis la rencontre avec celle qui est devenue mon épouse, découverte d'un nouvel univers sonore : celui de la langue créole martiniquaise... Ce que je retiens de la lecture de "Suites byzantines" c'est qu'une langue, apprise dans l'enfance ou plus tard , nous habite et nous travaille de l'intérieur, comme une petite voix qui s'ajoute à d'autres pour former une polyphonie dont l'harmonie est presque toujours imprévisible.


"J'aime les parlers, les sons qui nous font voyager immédiatement "
, dit Rosie Pinhas-Delpuech. Voyager dans les langues, c'est éprouver la diversité des imaginaires, c'est créer de nouvelles couleurs sur la palette de notre identité, forcément plurielle...

 

Rosie-Pinhas-Delpuech.jpgPour en savoir plus sur Rosie Pinhas-Delpuech, cliquer sur la photo (site RFI) et écouter en particulier l'émission "En sol majeur" qui lui était consacrée le 21 avril 2010.


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Féroces tropiques

Publié le par MiJak

 

Feroces-tropiques.jpgLe titre de ce superbe album de BD est, sans aucun doute,  un clin d'oeil à Lévy-Strauss (Tristes tropiques).


Il évoque la trajectoire d'un peintre allemand méconnu, Heinz von Furlau, qui embarque en 1913 pour une mission océanographique en Papouasie Nouvelle-Guinée, alors colonie du Reich Allemand.


A bord, Heinz est considéré comme un « gribouilleur égaré ». Bien que peintre d'Etat, il ne perd pas une occasion de se poser en esprit indépendant, soucieux de rester un homme libre, fidèle à ses intuitions et à l'écart des courants ou des groupes constitués. Il est considéré comme un naïf idéaliste par les officiers et nombre de marins du bord.  


En Papouasie, l’artiste se pose en défenseur des indigènes, quitte à devenir un paria. Tel Gauguin à Tahiti, il vit avec une autochtone, et peint à s’en étourdir. Mais la guerre va le rattraper, et Heinz va connaître la boucherie sur le front de la Somme en 1916… Les horreurs de la Grande Guerre lui apparaissent d'une absolue férocité, sans comparaison avec la prétendue sauvagerie des Papous. Mystérieusement épargné par la guerre, il réussira à rejoindre à nouveau la Papouasie et vivre à nouveau au milieu de ce "peuple de peintres" qui dessinent sur les corps et sur le sable. Et avec eux, "regarder la nuit et les esprits. La seule vérité.... Transformer le sang de la guerre en pigments. Peindre l'indicible pour dépeindre la folie... Tourner le dos à la représentation. ne plus peindre que la lumière..."

 

BD-Pinelli.JPG

 

Le scénario écrit par Thierry Bellefroid est magnifiquement servi par le travail (colossal !) de Joe G. Pinelli pour faire de cet album à la fois une biographie criante de vérité humaine et un véritable musée miniature de peinture expressionniste.


Tellement vraisemblable et avec un graphisme d'une telle force que je me suis laissé moi-même prendre au jeu, persuadé qu'il s'agissait d'une authentique biographie d'un peintre nommé Heinz von Furlau !


Il faut dire que le colophon final signé de Dietrich Krüger, professeur de peinture contemporaine au Kunsthistoriches Institut de Berlin, ajoute encore à l'effet de vérité historique.Il fait d'ailleurs allusion à Otto Dix, un de ces peintres allemands marqué par la grande guerre.

 

 


Dans l'album, Heinz apparaît d’abord comme un partisan du fauvisme et de l’expressionnisme, et lorsqu'il est fait prisonnier par une tribu papoue, il évoque ses amis :"Mourir sans revoir Kirchner et Heckel, mes amis expressionnistes. Mourir sans avoir pu peindre la dernière toile."  Il nomme ici deux des signataires du manifeste des "jeunes artistes" qui se retrouvent en 1905 à Dresde avant de former le groupe baptisé "Die Brücke" (le pont). Ces artistes, dits "expressionistes" ont en commun d'avoir voulu, au début du xxème siècle, renouveler la peinture en privilégiant l'expression de leurs émotions les plus profondes et proposer les images d'une réalité déformée ou totalement réinventée.

Ils seront rejoints pour un temps par le peintre Emil Nolde (1867-1956).

Ce que l'on sait de ce dernier, esprit libre, farouchement attaché à son indépendance, correspond assez bien au portrait de Heinz von Furlau dans l'album. En outre, influencé à ses débuts par Van Gogh et marqué par la démarche picturale de Gauguin, il a lui-même participé en 1913-1914 à une expédition organisée par l'administration coloniale allemande chez les Papous de Nouvelle-Guinée ! Fasciné par les peuples primitifs, il est saisi par la simplicité et la pureté des indigènes. Il en rapportera des portraits attentifs et respectueux, empreints de douceur et même de tendresse.


Famille-papoue.jpg

Famille papoue, Emil Nolde, 1914 ( Huile sur toile  73 x 88 cm)

 

Pas étonnant alors que les Nazis aient fait figurer 48 de ses œuvres dans l'exposition d'art « dégénéré » organisée par eux à Berlin en 1938. Refusant de se soumettre à l'esthétique du parti, l'artiste s'est vu en 1941 interdit de peindre. Mais il inventa sa propre manière de résister en produisant clandestinement des centaines de petites aquarelles, qu'il appelait ses « images non peintes ».


Je trouve l'album de T. Bellefroid et à J.G. Pinelli vraiment réussi. C'est un plaisir pour les yeux. Pinelli en particulier a fait oeuvre de peintre avec ses batons à huile, confirmant ainsi que la BD est bien le 8ème art.

Ce travail s'inscrit dans la droite ligne des expressionnistes allemands, ces artistes qui dans un monde déshumanisé par la guerre ont crié leur dégoût de la violence de l'homme contre l'homme et leur refus de l'homme nouveau ("l'homo germanicus") exalté  par le théoriciens nazis. Dans un monde d'aujourd'hui, confronté à la violence et menacé par la barbarie, toutes les formes de résistance sont indispensables pour inventer un monde en "relation".

 

Sur les expressionnistes et sur Nolde en particulier, un excellent N° de la revue Dada, consultable en ligne ici.

 

bdpinelli.jpgContrairement à ce que laisse penser la couverture, "Féroces tropiques" baigne dans le monde aquatique... La mer sert de fond de tableau à presque toute l'histoire.

L'album, en effet, s'ouvre sur cette phrase:

"La peinture c'est comme la mer, couleur, mouvement, mystère..."

et s'achève par ces mots :

"Se laisser enfanter par la mer. Couper le cordon avec la mère patrie, la mère partie. Enfant indigène né de l'équinoxe, accouché des vagues."

 

 


Je pensais aux mots du poète Edouard Glissant :

La mer, voici la mer ferreuse qu'enlaçaient
Tant d'entassements écroulés
Tant de mots rauques à plein bord...
Et nous avons aux mers plus d'écriture qu'il paraît
(Pays rêvé, pays réel, p. 64)
Et à l'ode maritime de Pessoa, dont voici un passage :
"Toutes les mers, tous les détroits, toutes les baies, tous les golfes
je voudrais les serrer sur ma poitrine, bien les sentir, et mourir!
Et vous, choses navales, vieux jouets de mes rêves!
Recomposez hors de moi ma vie intérieure!
Quilles, voiles et mâts, roues de gouvernail, cordages,
Cheminées des steamers, hélices, hunes, flammes claquant aux vents
Drosses, écoutilles, chaudières, collecteurs, soupapes,
Dégringolez en moi en vrac, en tas,
En désordre, comme un tiroir renversé sur le sol!
Soyez, vous-mêmes, le trésor de ma fébrile avarice,
Soyez, vous-mêmes, les fruits de l’arbre de mon imagination,
Thème de mes chants, sang dans les veines de mon intelligence,
Que vôtre soit le lien qui m’unit au dehors par l’esthétique,
Soyez mon pourvoyeur de métaphores, d’images et de littérature,
Parce qu’en réelle vérité, sérieusement, littéralement,
Mes sensations sont un bateau à la quille retournée,
Mon imagination une ancre à moitié immergée,
Mon anxiété une rame brisée,
Le réseau de mes nerfs un filet qui sèche sur la plage!"
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Quand toute vérité s'éloigne...

Publié le par MiJak

"Toute vérité s'éloigne, comme un vieil arbre sous la pluie." (Alain Bosquet)

 

Devrai-je effacer les quelques lignes que je me suis risqué à écrire en lien avec l'affaire "DSK" . Il faut dire qu'en quelques heures on est passé -pour reprendre les mots    d'Alain Bosquet - "du coq à l'antilope" ! L'affaire DSK est devenue  l'affaire "Nafissatou D." et finalement peut-être l'affaire "Cyrus Vance Jr", à moins qu'elle ne se transforme en traversant l'Atlantique en affaire "Tristane Banon"?

 

Le-temps-sauve-la-verite.jpg

                                           Le temps sauve la Vérité du Mensonge et de l'Ennui / François Lemoyne, 1737

 

Après les avoir relus, j'ai décidé de n'en rien changer aux articles publiés sur ce blog. Car, à aucun moment je l'avoue -et même en cet instant où tout nous pousse à échanger un scénario pour un autre - à aucun moment je n'ai réussi à me prononcer de façon définitive tant sur la culpabilité de l'accusé  que sur la crédibilité de celle à qui l'on fait endosser les habits de prostituée après l'avoir revêtu du manteau de la victime.

Car, même s'il s'avérait que cette dernière n'est qu'un habile manipulatrice, difficile de ne pas reconnaitre qu'elle a cependant été instrumentalisée par un procureur en quête de succès électoral... Et si elle a été l'instrument d'un complot organisé (par qui ?) faut-il admettre que les femmes de chambre qui ont manifesté devant le tribunal de New-York en faisaient partie également ? Personnellement, je ne le pense pas. Mais je suis peut-être naïf ?  Nafissatou D., dit-on,  dissimulait sur des comptes quelques centaines de milliers de dollars à l'origine douteuse.  Une somme qui est loin d'égaler la fortune - honnête - qui a permis à DSK de verser pour sa libération une caution évaluée à 6 millions de dollars... Au fait qu'est-ce que la crédibilité a à voir avec la richesse ? Qui croire ? Saura-t-on un jour ce qui s'est réellement passé dans la luxueuse suite 2806 du Sofitel de New-York ? La vérité est-elle condamnée à y errer indéfiniment, tel un fantôme insaisissable ?  Tant d'interrogations demeurent !

 

 

Je relis ces aphorismes poétiques d'Alain Bosquet :

 

"Sanctifier avant tout l'erreur."

 

"Qui sommes-nous pour croire ce qui est ?"

 

"Même la rose apprend à mentir."

 

"Je me nourris de fables et de malentendus."

 

Et encore celui-ci :

 

"Le réel ne peut plus m'émouvoir, et l'absurde me lasse."

 

C'est encore le même qui écrivait : "Vérité, pour être vraie, montre-toi plus lubrique !"

 

 

  Citations tirées de "Le gardien des rosées : aphorismes" / Alain Bosquet, Gallimard, 1990


 



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L' intensité goûtée du divers : de Victor Segalen à Angèle Paoli

Publié le par MiJak

Segalen, encore lui ! Ce diable de Victor n'a pas fini de surprendre et dérouter nos rêves d'ailleurs ! Loin du cabotage entre les îles polynésiennes, loin des périls d'une expédition en bateau sur le fleuve Jaune, la navigation sur la toile réserve parfois d'heureuses surprises et nous donne de vivre de savoureuses rencontres.

 

victor-segalen-jpgJe venais de découvrir sur le site des éditions Dialogues la parution toute récente du livre de Daniel Kehr, Victor Segalen et le roi Dagobert.

 

Poussé par la curiosité et désireux d'en savoir plus sur cet ouvrage, je continuais mes investigations sur le net.

 

Et c'est ainsi que je débarquai sur une page contenant un article intitulé :

3 octobre 1911/ Victor Segalen, René Leys

et offrant un extrait du roman.


Sur la même page figurent des renvois à trois autres articles du même site sur le poète , ainsi qu'un lien à une intéressante note de lecture (publiée sur le site du CNL) rédigée par Simon Leys sur le roman de Segalen : René Leys. Etrange homonymie entre le critique littéraire et le héros du roman ! En réalité, Simon Leys est un pseudonyme adopté par un certain Pierre Ryckmans, écrivain, essayiste, critique littéraire, et sinologue belge. En 1971,  alors qu'il était sur le point de publier le livre Les habits neufs du président Mao, il avait été contraint de se trouver un pseudonyme afin de ne pas risquer d'être expulsé de la république populaire de Chine. Il choisit le nom de « Leys », en référence au personnage du roman de Segalen.

Or, il parait que lors de son séjour en Chine, en 1914, Segalen avait rencontré un des rares Européens qui s'y trouvaient alors, le sinologue belge Charles Michel; c'est ce dernier qui lui aurait inspiré le personnage de René Leys !

Je n'en revenais pas de me retrouver ainsi au coeur d'une étonnante mise en abyme !

 

 

Terre-de-femmes.jpgJe pris alors le temps de m'intéresser au site sur lequel j'avais atterri. Un site au nom évocateur : "Terres de femmes", qui est aussi le titre d'une revue poétique en ligne, fondée et animée par Angèle Paoli, écrivain et poète née à Bastia et résidant à Canari, dans le Cap Corse. Son site est une mine fabuleuse, une véritable île aux trésors pour les amoureux de la poésie et les amateurs de littérature et d'écriture.

"Terres de femmes" : une île de Beauté à visiter absolument !!!

 


Anthologie-poetique.jpgBien sûr, les femmes y sont à l'honneur, et c'est bien normal. En feuilletant l'anthologie poétique dans laquelle Angèle Paoli propose de découvrir 85 femmes poètes contemporaines, j'ai été heureux de retrouver, entre autres, Valérie Rouzeau que nous avions eu le plaisir d'accueillir il y a quelques années à Vaulx-en-Velin; et aussi Samira Negrouche, découverte à Grigny, lors d'une édition du festival "PArole ambulante"....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En épluchant l'index alphabétique des auteurs de la revue "Terre de Femmes", j'ai eu la joie de croiser tant de noms et de visages de la poésie et de la littérature. Entre autres, Giuseppe Ungaretti dont j'ai lu des poèmes lors du festival "Ecriture hors les murs" de cette année.

A chaque fois, Angèle Paoli propose des textes choisis avec beaucoup de pertinence, et souvent des liens qui dirigent le visiteur vers des petits trésors, comme par exemple cette video de la RAI où l'on voit et entend Ungaretti disant à voix haute "Sono una creatura"...et parlant de Mallarmé !  Un bijou !

                               

 

 

Et puisque c'est Segalen qui m'a conduit vers l'île au trésor d'Angèle Paoli, il était inévitable que mon regard soit attiré par l'album "Rouges de Chine" et que je me mette à le feuilleter... Un délice dans lequel les mots d'Angèle Paoli résonnent en écho (intime) aux photos de Guidu Antonietti di Cinarca.

 

copertina_pour_rouges_de_chine.jpgFeuilleter "Rouges de Chine" c'est pénétrer dans une Chine vécue de l'intérieur, à la manière de Segalen. C'est refaire l'expérience qui fut la sienne. Car, loin de s'être bâti une Chine mythique, Segalen a au contraire habité de l'intérieur la géographie mythologique de ce pays.  En véritable "exote", il est allé voir ailleurs pour mieux voir au-dedans. Voir mon article sur "L'un vers l'autre", le livre écrit par François Cheng sur Segalen. A n'en pas douter, "Rouges de Chine" est un voyage intérieur, une approche du mystère du Monde...

 

Terminons en invitant tous ceux qui le peuvent à visiter le site d'Angèle Paoli, et aussi le blog qui lui est lié. Car ce dernier recèle dans ses "liens" une foule de trésors : des blogs poétiques et littéraires de grande qualité, et aussi ces inclassables qui méritent le détour et qu'Angèle Paoli a baptisés :"Jalousies entrouvertes" ! A déguster sans modération !

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Harlem, peuple sans peau

Publié le par MiJak


DUKE ! Au secours !
Les guitares de Harlem
Hérissent mon corps de lourds soubresauts
Les ghettos de Harlem
Emplissent mon cœur d’une sourde rancœur
La misère de Harlem
Déchire mon âme en fibres expiatoires
Les femmes de Harlem
Peuplent mes nuits de rêves licencieux
La foi de Harlem
La nuit tout entière me tient éveillé
Foisonnement de guitares athées
Salves des batteries en fusion
Râles des saxophones en délire
Exubérance atavique des spirituals


ARMSTRONG
Crève donc depuis la tombe
Des bulles stériles qui encensent ma solitude
S’il est à jamais écrit dans le livre des destinées
Qu’on chante à Harlem
Qu’on danse à Harlem
Qu’on rit à Harlem
Qu’on pleure à Harlem
Qu’on chante à Harlem
Qu’on souffre
Et qu’on meurt
A Harlem

 


Ibrahima SALL

extrait de "La génération spontanée", N.E.A., 1975, paru dans l'anthologie "Poètes d'Afrique et des Antilles" / Hamidou Dia, La Table Ronde, 2002, pp. 495-496

 

harlem.jpg

 

Ibrahima SALL est né le 18 février 1949 à Louga au Sénégal. Nouvelliste, romancier, dramaturge, Ibrahima SALL est aussi un poète. Sa poésie est aussi militante que celle de son aîné David Diop pour qui il a une grande admiration. L’énergie musclée des vers, la musicalité rythmique de la phrase, rappellent en effet David Diop dont Ibrahima Sall est l’héritier incandescent et original, car l’héritier est aussi un inventeur.

 


Il y a quelques semaines, j'ai lu ce poème dans le cadre du festival  « Ecriture hors les murs » dédié à l’écriture dans la ville de Vaulx-en-Velin. Je m’étais inscrit pour participer à la « bande des mots », sorte de brigade poétique qui a déambulait en plusieurs lieux publics pour faire entendre la poésie dans la rue. Le vendredi 20 mai, sur le marché bio qui se tient au centre ville, avec Frédéric et Jean-Jacques, nous étions en compagnie de Bob Bovano, un artiste pluridisciplinaire haïtien, représentant de la musique Racine. Parmi les poèmes que j’avais choisi de lire ce jour-là, il y avait celui-ci : « Harlem, peuple sans peau » du poète sénégalais Ibrahima Sall.

 

Harlem-New-York-Graffiti-420x0.jpgPour moi, ce poème résonnait étrangement avec l’actualité du moment. Sur un blog d'information, je venais en effet de lire les lignes suivantes autour de l'affaire DSK :
« Nafissatou Diallo, 32 ans, vit depuis treize ans aux États-Unis, où elle menait jusqu’à ce samedi 14 mai 2011 une vie sans histoire. Originaire de Guinée, elle a suivi son mari, aux États-Unis en 1998. Elle a ensuite divorcé et élève seule sa fille de 15 ans dans le Bronx. Elle a par ailleurs de la famille à Harlem, notamment sa sœur. Détentrice d’une carte verte, elle est depuis trois ans employée comme femme de chambre par la chaîne hôtelière Sofitel. »

 

 Harlem connait, parait-il, un phénomène de renaissance, voire même de gentryfication depuis le milieu des années 90. On dit que le quartier se colore en noir et blanc. Il n'en reste pas moins vrai que lorsqu'on est un immigré d'Afrique de l'Ouest à New-York aujourd'hui, le choix des quartiers où habiter reste limité : c'est Harlem ou le Bronx ! Bien loin en tout cas des appartements huppés de Broadway ou de Tribeca !

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Victor Segalen en Polynésie

Publié le par MiJak

 
 

En visitant le blog "Détours des mondes", je découvre qu'une expo se tient en ce moment à l'abbaye de Daoulas en Bretagne :


Affiche.jpg

 

RENCONTRES EN POLYNESIE : Victor Segalen et l'exotisme


La Bretagne, terre natale de Segalen, "seuil de la découverte de lointains mystérieux, comme une première étape vers un retour aux origines", fut le socle à partir duquel se forgèrent ses rêves d'ailleurs et son désir d'explorer le "divers".

 

L’exposition met l'accent sur la période polynésienne de la vie de Segalen, avant ses grands voyages en Chine. Elle présente des œuvres et des objets européens, en dialogue avec des pièces venues de Polynésie, jouant la carte du « mélange d’exotismes ».

Victor-Segalen.jpgLorsque Segalen débarque aux îles Marquises en 1903, il a vingt-cinq ans, et y découvre une culture pour laquelle il se passionne.

Au contact de ses habitants, il élabore peu à peu une nouvelle conception de l’exotisme, qui trouve parallèlement sa source dans l’art de Paul Gauguin, profondément admiré par Segalen. Revêtant le costume de l’ethnologue, il écrit un roman publié en 1907,

Les Immémoriaux,

par lequel il tente de raviver les anciennes traditions polynésiennes qui sont, selon lui, sur le point de disparaître. À travers ce texte, Segalen donne la parole aux « naturels » eux-mêmes, qui témoignent dans le passé comme dans le présent des échanges et des relations qui se sont noués entre les indigènes et les « hommes à la peau blême ».

                                                           Portrait de Victor Segalen - George-Daniel de Monfreid (1856-1929) 1909, Huile sur toile. © Collection particulière

 

 

Souhaitons que les visiteurs soient nombreux à découvrir cette expo et se nourrir de la pensée de Victor Segalen. Celle-ci, en effet constitue un outil étonnamment actuel d'exploration pour la rencontre avec l'Autre.

 

A propos de Segalen, Gauguin et la Bretagne, rappelons cette anecdote racontée par Segalen dans son "Hommage à Gauguin".

 

Gauguin---Fatata-Te-Miti-copie-1.jpg

                Fatata te miti (près de la mer), 1892, Washington, National Gallery of Art


 

Gauguin meurt aux Marquises le 8 mai 1903. En septembre de la même année, Victor Segalen est présent à Papeete lors d’une vente judiciaire des biens de Gauguin. Il est à cette époque affecté sur le navire « la Durance » comme officier médecin. A l’occasion de cette vente, il se rendra acquéreur de 24 lots pour un montant de 188,95 francs : sept toiles, quatre planches de bois sculptées venant de la "Maison du jouir", la palette de Gauguin, plusieurs albums et carnets et de nombreux dessins. Segalen raconte :

 

« Puis s’accomplit la vente judiciaire, sous les formes les plus légales, les plus sordides. On liquida sur place les objets « utiles », vêtements, batterie de cuisine, conserves et vins. Une autre adjudication eut lieu à Papeete, et comprenant quelques toiles, deux albums, l’image de Satan et de la concubine Thérèse, le fronton et les panneaux de la Maison du Jouir, la canne du Peintre, sa palette.

Pour acquéreurs : des marchands et des fonctionnaires ; quelques officiers de marine ; le Gouverneur régnant à cette époque ; des badauds, et un professeur de peinture sans élèves devenu écrivain public. Le Gouverneur fit acheter discrètement, puis racheta au même prix, un album. Un marchand se rendit possesseur de la canne (la poignée enchâssait une grosse perle baroque) et des deux bols « Thérèse » et « Père Paillard ». Un enseigne de vaisseau ne se départit point d’une fort belle toile : trois femmes, l’une allaitant, assise aux pieds des autres posées dans un ciel jaune. Le professeur de peinture essaya, d’un air entendu, la souplesse des poils des brosses, sur l’ongle de son pouce gauche, et en acquit tout un lot pour trois francs. La palette m’échut pour quarante sous. J’acquis au hasard de la criée tout ce que je pus saisir au vol. Une toile, présentée à l’envers par le commissaire priseur qui l’appelait « chutes du Niagara » obtint un succès de grand rire. Elle devint ma propriété pour la somme de sept francs. Quant aux bois, fronton et métopes de la Maison du Jouir, personne ne surmonta ma mise de…cent sous ! Et ils restèrent à moi.

Gauguin-Chutes-du-Niagara.jpg

Revenu seul, avec une grande tristesse, étonnée dans mon faré tahitien, dont les parois étaient vides, j’étendis ces trophées sacrilègement conquis au hasard de mots jetés et d’un marteau de justice que plus rien ne pouvait relever. Les bois de la Maison du Jouir, je les destinai dès lors, à l’autre extrémité du monde, à ce manoir breton que Saint-Pol-Roux se bâtissait, lui aussi, comme demeure irrévocable, dominant la baie du Toulinguet, sur la presqu’île atlantique. La palette, je ne pus décemment en faire mieux hommage qu’au seul digne de la tenir, non pas entre ses doigts, comme une relique dont on expertise avec la foi l’origine, mais passant dans l’ovale au double biseau le pouce qui porte et présente le champ des couleurs…à Georges Daniel de Monfreid.

A la bien regarder, cette palette, avec ses roses bleu nacré, ses blancs de dix mille nuances, ses montagnes de vert émeraude ou véronèse encore mou, et d’autres tons pétris par le pinceau dont les poils avaient marqué, cette palette était le miroir en relief de la toile qui dans ma case, pendait au mur, le « numéro » crié sous l’étiquette « Chutes du Niagara ».

 

Retournée, mise en place et contemplée enfin sans blasphèmes ni marchandage, cette toile devenait un paysage breton, village d’hiver sous la neige : quelques maisons de chaume épaulent la ligne d’horizon et se pressent autour du clocher juste central. (Le haut du cadre coupe la pointe trop aiguë  de la flèche.) A gauche, une falaise violette tombe vers un crépuscule. A droite filent des arbres maigres. Tout le sol est fait de neige, ruisselant de lumières fondues, magnifique pelage bleu et rose, fourrure sur le sol froid. C’est donc cela que le peintre, en mourant, recréait avec nostalgie ? Sous les soleils de tous les jours, le suscitateur des dieux chauds voyait un village breton sous la neige !

village-breton-sous-la-neige-1894-95.jpg

Cette toile, je l’ai gardée. Le don même en serait injurieux, Gauguin mourut en la peignant, c’est un legs. Seule de tant d’autres, elle se signe de l’absence du nom. »

tiré de "Hommage à Gauguin"  paru dans : Victor Segalen, Essai sur l'exotisme, Livre de Poche (Biblio essais), 2007, p. 150-152

 

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"Shame on you!" : un cri pour rompre le silence

Publié le par MiJak

Shame on youLundi dernier 6 juin, la comparution de DSK devant le tribunal de Manatthan aura été marquée surtout par la manifestation de plusieurs dizaines de femmes de chambre employées par les plus grands hôtels de la ville. Rassemblées à l’appel de leur syndicat, elles s’étaient donné rendez-vous pour lui réserver un accueil tonitruant. Des huées d’abord, et puis ce refrain poussé à gorges déployées : « Shame on you! » (« Honte à vous! »). Le spectacle de ces femmes, la plupart noires, en tenue de travail revêtues de leur blouse réglementaire, revendiquant leur droit au respect et à la dignité, ce spectacle, je dois l’avouer, m’a ému. Il m’est apparu dans la droite ligne de toutes les actions collectives - petites ou grandes – qui ont marqué le combat pour les droits civiques aux Etats-Unis.

 


couleur-des-sentimentsEtrange coïncidence, l’affaire DSK a démarré peu de jours après que j’ai terminé la lecture du livre de Kathryn Stockett : « La couleur des sentiments » (éd. Jacqueline Chambond, 2010). Sur la couverture de la version française, on y voit deux « bonnes » noires en tenue  de travail, blouse bleue ou verte et tablier blanc, entourant la poussette où se tient un bébé blanc. Le roman dans sa version américaine s’intitule « Les bonnes » (The Help). Apparemment ce livre a eu un succès inattendu aux Etats-Unis où il s’est vendu à près de 2 millions d’exemplaires.

Certes ce roman n’a pas la prétention de rivaliser avec Faulkner, ni avec Toni Morisson, mais c’est un livre touchant, bien écrit, à la fois drôle et grave, contant les aventures mêlées de deux bonnes noires et d’une jeune bourgeoise blanche, en 1962, dans une petite ville du Mississipi
aux couleurs de l’apartheid et des lois raciales.Ces trois femmes vont oser se lier d'amitié et essayer de changer les choses en écrivant leur histoire.


The-Help.jpegLa première des bonnes noires, Aibileen, 53 ans, s’occupe du bébé d’une jeune femme de 23 ans. La deuxième, Minny, pour avoir eu la langue trop bien pendue, se fait renvoyer et cherche désespérément à retrouver un emploi. Quant à la jeune femme blanche, Miss Skeeter , elle aimerait devenir écrivain et s’efforce d’apprivoiser les deux premières dans le but d’ écrire un récit inédit et explosif : le témoignage de plusieurs bonnes.  Et c’est ainsi que ces trois femmes, unies de manière improbable vont, ensemble, faire vaciller leur entourage et la petite ville, en écrivant un livre, celui de leurs histoires et de leur envie secrète de changer le monde…  L’intérêt du livre est d’avoir choisi la juxtaposition des trois récits, en faisant parler à tour de rôle les trois personnages à la première personne. Du coup le lecteur est invité à entrer dans l’intimité de chacune, de pénétrer la couleur de ses sentiments. Il en ressort un ton qui ne cède jamais à l’amertume. Bien au contraire, les situations sont souvent cocasses, les sentiments laissent place à l’humour et à la dérision.
L’auteur, d’ailleurs, avait mesuré la difficulté de la tâche , puisqu’à la fin de l’ouvrage elle a rajouté un chapitre où elle exprime ses propres réserves sur la possibilité d’une riche blanche de se mettre dans la peau de bonnes noires. Elle y révèle en particulier la relation de tendresse qu’elle a connue avec Demetrie, la domestique noire qui l’a élevée dans son enfance.  Une tendresse qui ne pouvait se dire à cause de la séparation imposée par le racisme ambiant et le système ségrégationniste ; cette séparation sera malheureusement scellée par la mort de Demetrie , alors que l’auteur était encore adolescente.

«  Ce dont je suis certaine, c’est cela : je n’irai pas jusqu’à penser que je sais ce qu’on ressent quand on est une Noire dans le Mississipi, surtout dans les années 1960. Je ne pense pas que n’importe quelle Blanche qui verse un salaire à une noire pourra jamais réellement y comprendre quoi que ce soit. Mais tenter de comprendre est vital pour l’humanité. Il y a une phrase dans La couleur des sentiments à laquelle je tiens particulièrement :

« N’était ce pas le sujet du livre ? Amener les femmes à comprendre. Nous sommes simplement deux personnes. Il n’y a pas tant de choses qui nous séparent. Pas autant que je l’aurais cru. »

Je suis à peu près certaine de pouvoir dire qu’aucun membre de notre famille n’a jamais demandé à Demetrie ce qu’on ressentait quand on était une Noire travaillant pour une famille de Blancs dans le Mississipi. Il n’est jamais venu à l’idée d’aucun d’entre nous de lui poser cette question. C’était la vie de tous les jours. Ce n’était pas une chose sur laquelle les gens se sentaient obligés de s’interroger.

J’ai regretté, pendant bien des années, de ne pas avoir été assez âgée et assez  attentionnée pour poser cette question à Demetrie. J’avais seize ans à sa mort. J’ai passé des années à imaginer ce qu’aurait été sa réponse. Et c’est pour cela que j’ai écrit ce livre. »

 


Au fond, je me dis que le propos de ce livre n’est peut-être pas si éloigné ce ce qui se joue derrière l’affaire DSK et de ce que demandaient les femmes de chambre des grands hôtels de New-York, en manifestant lundi  dernier. Car il est étonnant qu’il ait fallu attendre autant de temps pour qu’on se préoccupe enfin de ce que pouvait ressentir une femme de chambre, confrontée aux désirs parfois ambigüs des clients masculins (et puissants) qu’elle est censée servir. Autant de temps pour  que, chez nous en France, on commence enfin à rompre le silence et à s’interroger sur les rapports qu’entretiennent un certain nombre d’hommes de pouvoir avec les femmes ; rompre le silence sur des pratiques et des comportements sexistes considérés jusqu’ici comme « naturels » et couvert par  « l’omertà ». Le dépôt de plainte de Nafissatou Diallo n’a peut-être pas la dimension symbolique du geste de Rosa Parks refusant de céder sa place à un passager blanc dans un autobus de Montgomery, il n’empêche. Cette femme a dépassé sa peur,   et par ce geste elle aura eu le mérite d’ébranler le système, de faire vaciller une injustice trop longtemps tue…

 

 

              
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Jorge Semprun un cosmopolite aux identités multiples

Publié le par MiJak

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La semaine dernière, s´est éteint à Paris, à l´âge de 87 ans, Jorge Semprún, écrivain espagnol dont la majeure partie de l´oeuvre a été écrite en français.
Déporté à Buchenwald, expulsé du Parti Communiste Espagnol en 1964, il a été ministre de la culture d´Espagne pendant trois ans(1988-1991) sous le gouvernement de Felipe González. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour saluer l’écrivain hispano-franco-allemand, je reprends quelques lignes glanées sur le blog littéraire de Pierre Assouline. Elles résument ce que fut la trajectoire intellectuelle de cet homme. Marqué par cette expérience originelle monstrueuse que fut la déportation à Buchenwald, expérience qu’il qualifie comme un « vivre sa mort », Jorge Semprun fut un homme traversé par le « divers ». Vécues parfois comme douloureuses, ses tensions intérieures furent aussi pour lui la source d’une inépuisable énergie. Comme un tremplin qui lui a permis de rebondir et trouver sa propre patrie dans le langage et la littérature.


Il était une « grande conscience » qui se distinguait aussi par sa manière d’incarner l’esprit de résistance. Non dans l’indignation sous le coup de l’émotion, mais dans la réflexion et l’analyse. Comme si le Français et l’Allemand en lui réfrénaient les ardeurs de l’Espagnol, la mémoire demeurant le fil de ses identités multiples (voir le passionnant entretien accordé à nonfiction.fr). La patrie de ce cosmopolite (beau mot dès lors qu’on n’en fait pas une insulte et que de tels hommes l’incarnent), ce n’était pas sa langue mais son langage, où il logeait toute communication quel qu'en soit le support. Le français était celle de l’écriture, l’allemand celle de la réflexion, l’espagnol celle de la sensibilité, et tout cela fait un excellent européen qui n’écrivait jamais sans interroger le langage à l’œuvre derrière la langue. Sans la littérature, Jorge/"Georges" Semprun n’eût été qu’un grand témoin de l’Histoire. Elle lui a permis de transcender les évènements pour les faire accéder à une toute autre dimension. Ainsi fut-il de la poignée d'hommes rares qui nous ont ouvert les yeux. Fervent défenseur des Bienveillantes de Jonathan Littell, le juré Goncourt appelait de ses vœux une appropriation de l’univers concentrationnaire par une jeune génération de romanciers qui oseraient enfin ce que leurs prédécesseurs s’étaient défendus : « Car seule la littérature peut dire la vérité de ce que nous y avons vécu ».

 


P. Assouline rappelle aussi les deux citations que Semprun avait mises en exergue de « L’écriture ou la vie » :


La première est de  Maurice Blanchot : « Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir ».


La seconde est d’André Malraux : « … je cherche la région cruciale de l’âme où le Mal absolu s’oppose à la fraternité ».

 


Pour ma part, je retiens surtout cette phrase choisie et citée par Jorge Semprun lui-même comme résumant l’essentiel de ses choix et de sa trajectoire. Il l’emprunte au grand écrivain américain, Francis Scott Fitzgerald (1896-1940), dans une nouvelle intitulée « La fêlure » :

« Et maintenant, il faudrait savoir que les choses sont sans espoir et pourtant être décidé à les changer. » 

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Yves Bonnefoy : une quête de la présence

Publié le par MiJak

 

Yves-bonnefoy.jpgJe voudrais réunir, je voudrais identifier presque, la poésie et l'espoir, car écrire de la poésie, c'est  rendre le monde au visage de sa présence...

 

Au soir de ce jour, en redonnant un nouveau look à ce blog, je recueille quelques-unes des notes griffonnées en mars dernier à la fête du livre de Bron lors de l'entretien au cours duquel Jean-Pierre Siméon dialoguait avec ce monument de la poésie française qu'est Yves BONNEFOY

 

"La poésie est faite pour la rencontre et non pas d'abord pour le déchiffrement"

 

"L'objet de la poésie c'est de rendre à la chose sa propre présence."

 

"La poésie laboure la conscience de soi"

 

"Dans son fondement, la poésie est une expérience de la Parole, portée par sa propre voix."

 

 

Et ce poème, tiré du recueil "La pluie d'été" :

 

Que ce monde demeure,
Que les mots ne soient pas
Un jour ces ossements
Gris, qu'auront becquetés,

 

Criant, se disputant,
Se dispersant,
Les oiseaux, notre nuit
Dans la lumière.

 

Que ce monde demeure
Comme cesse le temps
Quand on lave la plaie
De l'enfant qui pleure.

 

Et lorsque l'on revient
Dans la chambre sombre
On voit qu'il dort en paix,
Nuit, mais lumière.

 

Yves Bonnefoy
Les planches courbes. 2001. Gallimard

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Festival de l'imaginaire : un face-à-face avec le Divers

Publié le par MiJak

« Ne nous flattons pas d’assimiler les moeurs, les races, les nations, les autres ; mais au contraire réjouissons-nous de ne le pouvoir jamais ; nous réservant ainsi la perdurabilité du plaisir de sentir le Divers » (Victor Segalen)

 

Vendredi et samedi dernier, les deux soirées passées à l'Amphi de l'Opéra de Lyon nous ont permis de découvrir deux groupes d'artistes programmés dans le cadre du "Festival de l'Imaginaire" 2011 et nous ont donné ainsi l'occasion de communier à ce grand moment d'exploration du Divers qu'est cet évènement organisé par la Maison des Cultures du monde.

Communier est le mot qui s'impose dans la mesure où les artistes en question offraient chacun à leur façon une véritable célébration de l'Amour.

 

Vendredi, c'était une invitation au voyage dans la péninsule arabique, au Yémen, avec les chants soufis de la Confrérie d'Ibn 'Alwana. Cette troupe de chantres de Taez, dirigée par ‘Arif al-Adîmi, est l'héritière d'une longue tradition soufie qui remonte au poète et mystique Ahmed Ibn 'Alwan (disparu autour de 1260). Ce grand spirituel fut un contemporain et un disciple d’Ibn Arabi (m. en 1240) celui qui fut surnommé le "Cheikh el Akbar", le "plus grand Maitre" de l'islam ésotérique.

 

 

 

Précisément, à l'issue du concert, nous avons pu avoir un bref échange avec les membres du groupe, par le truchement de Mme Arwad Esber, directrice de la MCM. Echange au cours duquel 'Arif al-Adimi expliquait qu'à la source de l'ensemble des différentes traditions spirituelles du monde (théistes ou non) il y a cette religion première, fondamentale, qui irrigue toutes les autres et qu'Ibn'Arabi nommait la "religion de l'Amour". Pour les mystiques yéménites, le soufisme est une aspiration à « s’élever au delà des limites de la matière ». Aussi le chant est-il pour eux « le guide des âmes vers la posture de bienfaisance » (ilâ maqâm al-‘ihsân), dans une optique d’éveil intérieur, où chacun est responsable de ses actes dans cette vie ici-bas. Certains poèmes se situent aux frontières du sacré et du profane, le discours de l’amour fou peut être interprété aussi bien d’une manière terrestre que d’une manière mystique, où se donne à entendre le chant du désir de l'amant séduit par la beauté de l'être aimé :

 

Je n’ai d’yeux que pour Votre beauté,
Personne d’autre que Vous ne me vient à l’esprit
J’ai fait patienter mon coeur, qui Vous réclamait, il m’a répondu
Je n’ai plus de patience, je n’y tiens plus.

 

Samedi soir, nous partions pour la Mauritanie en compagnie de Coumbane mint Ely Warakane, griotte – et diva – mauritanienne. Un concert où l'artiste, avec ses musiciens et ses choristes-danseuses, célébrait l’amour avec un déploiement de grâce et de séduction.

 

 

Coumbane appartient à une famille de griots de la région du Trarza. Toute jeune, elle est initiée au chant et à l’ardin (harpe maure des griottes) par Wana mint Boubane; puis Saymali ould Hamoud Fall l’initiera au style raffiné du Tagant. Après une première prestation au Festival d’Agadir en 1986 aux côtés de Dimi mint Abba, elle va se produire régulièrement avec Wana mint Boubane et Mahjouba mint El Meidah ainsi que dans le groupe de Saymali.

À la fin des années 1990 Coumbane forme son propre groupe avec le tidiniste (joueur de tidinit, luth soudanais) Cheikh ould Abba. Depuis, elle enchaîne les mariages et les concerts privés ou publics, en Mauritanie mais aussi au Maroc où vit une importante communauté maure. Le chant de Coumbane allie avec aisance la puissance de la voix du Trarza, sa région d’origine, à la finesse et au délié du Tagant et ses vocalises sont proprement saisissantes. Ajoutons à cela une rare maîtrise du jeu de harpe, une grande complicité instrumentale avec Cheikh ould Abba, son tidiniste , et une présence scénique envoûtante.

Le concert est structuré pour passer en revue les cinq modes musicaux de la musique des griots, avec à chaque fois des sous-modes. Ce qui donne un parcours sonore subtilement coloré et étonnamment divers, où se succèdent morceaux instrumentaux, chants rythmés, danses; sans oublier une palette de formes et de genres, allant du panégyrique à la joute poétique, en passant par le chant d'amour,et d'autres chants dont l'humour n'est pas absent, bien au contraire :

 

" A Quinz, il y a un campement. Je m'y rends chaque nuit. Il y a là une jeune fille qui va me faire mourir d'amour. Elle est insolente. Elle me dit : "Eh le vieux ! Cherche-toi désormais une vieille pour la nuit. Tu ne cesses de me poursuivre. Pourtant, tu sais bien que tu ne redeviendras jamais jeune !"

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